Al-Ahram Hebdo,Monde | Les jours difficiles de Musharraf
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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Pakistan. Le chef de l’Etat fait face à plusieurs défis, à la fois intérieurs et extérieurs, qui affaiblissent de plus en plus sa position.

Les jours difficiles de Musharraf

En butte à de fortes pressions intérieures et extérieures, le président pakistanais, Pervez Musharraf, est en bien mauvaise posture : menace d’ingérence afghane dans son pays, tension avec ses alliés les Américains et appels intérieurs à sa démission, voire à sa « pendaison ».

Au lendemain du discours le plus dur lancé par le président afghan, Hamid Karzaï revendiquant le droit d’aller détruire les repaires de terroristes au Pakistan voisin, le premier ministre pakistanais, Yousuf Raza Gilani, a mis en garde, lundi matin, que son pays « ne permettra aucune ingérence dans ses affaires intérieures. Nous n’interviendrons jamais dans les affaires intérieures des autres pays, et ne laisserons personne intervenir dans les nôtres », a mis en garde M. Gilani. Dimanche, M. Karzaï est allé plus loin qu’il ne l’avait encore jamais fait à l’égard de son puissant voisin doté de l’arme nucléaire : « Quand ces terroristes cachés au Pakistan traversent la frontière depuis le Pakistan pour venir attaquer et tuer les forces de sécurité afghanes et les soldats de la coalition, cela nous donne le droit de les pourchasser et venger tout le mal qu’ils ont fait en Afghanistan ces dernières années », a menacé le président afghan. Il s’agit d’une des déclarations les plus fortes du président afghan, car c’est la première fois qu’il menace d’envoyer des troupes afghanes de l’autre côté de la frontière.

En effet, les deux pays voisins, alliés-clés des Etats-Unis dans la « guerre contre le terrorisme », s’accusent régulièrement des maux qui les accablent : Kaboul estime qu’Islamabad ferme les yeux sur les repaires des Talibans et d’Al-Qaëda dans ses zones tribales du nord-ouest. En retour, Islamabad blâme Kaboul, mais aussi Washington, de ne pas être en mesure de vaincre les Talibans, repoussant ces derniers au Pakistan à la faveur d’une frontière difficile à contrôler.

Selon les experts politiques, le président Karzaï a, peut-être, aussi profité du fait que les relations entre les Etats-Unis et leur allié pakistanais se sont dégradées cette semaine, Islamabad reprochant à Washington des frappes aériennes visant des insurgés sur son sol, qui auraient tué 11 soldats pakistanais cette semaine, selon Islamabad. « Des vies innocentes ont été perdues. Les soldats pakistanais étaient là pour faire leur travail », s’est insurgé le chef de la diplomatie pakistanaise, Shah Mahmood Qureshi, estimant que cette attaque « injustifiée » envoyait « un mauvais signal ».

Tentant de contenir la crise, la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, a exprimé ses « regrets », samedi, à son homologue pakistanais Shah Mahmood Qureshi pour la mort des soldats pakistanais. Pourtant, cette formulation n’implique pas que les Etats-Unis reconnaissent leur responsabilité dans l’incident car ils ont jusqu’à présent affirmé que cette frappe était une riposte légitime à une attaque d’insurgés. Selon les analystes, ce dernier incident est venu mettre de l’huile sur le feu, car déjà les relations entre le Pakistan et les Etats-Unis se sont fort détériorées ces derniers temps, Washington accusant incessamment Islamabad de relâchement quant à la lutte antiterroriste.

« Une longue marche » anti-Musharraf

Soumis à de fortes pressions étrangères, le président Musharraf a fait face à d’autres défis aussi graves à l’intérieur de son pays. Vendredi et samedi, des dizaines de milliers d’avocats et opposants au président pakistanais Pervez Musharraf manifestaient à Islamabad  afin d’exiger le retour de juges révoqués par le chef de l’Etat, une procédure qui ouvrirait la voie à sa destitution. Furieux, les avocats arboraient leur costume noir de prétoire et les manifestants chantaient notamment : « Go, Musharraf, go ! ». Cette manifestation, une des plus importantes de l’histoire du pays, devrait rajouter au climat actuel de tensions entre le président et la coalition gouvernementale formée par les partis des anciens premiers ministres Benazir Bhutto, assassinée en décembre à Rawalpindi, et Nawaz Sharif. Cette coalition, issue des élections de février, s’est engagée à réinstaller les juges révoqués par Musharraf — et notamment le président de la Cour suprême Iftikhar Mohammed Chaudhry — au moment où il avait instauré l’état d’urgence l’automne dernier.

Déclarant la guerre au président, l’ancien premier ministre, Nawaz Sharif, a également rejoint la « longue marche » en exigeant la démission de celui qu’il appelle « le dictateur » Musharraf. M Sharif a intensifié cette semaine ses attaques contre le président, soulignant que celui-ci devrait « rendre des comptes » qui pourraient le conduire à la potence. Pour l’ancien chef de gouvernement, Musharraf doit être jugé pour l’abrogation de la Constitution et le coup d’Etat de 1999, lorsqu’il avait justement chassé Sharif du pouvoir. « Nous vous avions demandé de partir dans la dignité après les élections de février mais vous ne l’avez pas fait », a lancé Sharif à l’adresse du président, devant 15 000 de ses partisans rassemblés en face du Parlement d’Islamabad.

Les avocats sont, depuis plus d’un an, à la pointe de la contestation face à M. Musharraf. Celui-ci avait révoqué en novembre, à la faveur d’un état d’urgence, une soixantaine de juges dont la majorité de ceux qui composaient la Cour suprême : celle-ci s’apprêtait à juger de la légalité de sa réélection début octobre par le Parlement sortant, dans un scrutin très controversé. Si le nouveau Parlement, comme le réclament les manifestants, restaure ces juges, la Cour suprême pourra en théorie de nouveau juger illégal le nouveau mandat pour cinq ans de M. Musharraf et entamer une procédure de destitution.

Selon les analystes, cette manifestation a davantage pour objectif de faire pression sur le nouveau gouvernement pour le forcer à destituer M. Musharraf que de tenter d’intimider ce dernier. « Le Parlement doit maintenant respecter les sentiments de ceux qui l’ont élu. Nous poursuivrons notre mouvement jusqu’à la restauration des juges », a déclaré l’avocat Aitzaz Ahsan.

De peur que ces manifestations ne dégénèrent en vagues de violences comme c’était le cas dans le passé, les autorités ont officiellement déployé plus de 6 000 policiers et troupes paramilitaires à Islamabad, bloqué de nombreuses avenues au moyen de conteneurs, barbelés et blocs de béton pour les véhicules, et filtré les manifestants à pied au moyen de portiques détecteurs de métaux et d’explosifs.

Contesté, le chef de l’Etat est très isolé depuis la défaite de ses partisans aux législatives de février. Baptisée la « longue marche », ce défilé est la première mobilisation d’envergure depuis l’alternance politique. Il semble que cette fois-ci, le sort du président Musharraf est sérieusement en jeu.

Maha Al-Cherbini

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