Pakistan.
Le chef de l’Etat fait face à plusieurs défis, à la fois
intérieurs et extérieurs, qui affaiblissent de plus en plus
sa position.
Les jours difficiles de Musharraf
En
butte à de fortes pressions intérieures et extérieures, le
président pakistanais, Pervez Musharraf, est en bien
mauvaise posture : menace d’ingérence afghane dans son pays,
tension avec ses alliés les Américains et appels intérieurs
à sa démission, voire à sa « pendaison ».
Au lendemain du discours le plus dur lancé par le président
afghan, Hamid Karzaï revendiquant le droit d’aller détruire
les repaires de terroristes au Pakistan voisin, le premier
ministre pakistanais, Yousuf Raza Gilani, a mis en garde,
lundi matin, que son pays « ne permettra aucune ingérence
dans ses affaires intérieures. Nous n’interviendrons jamais
dans les affaires intérieures des autres pays, et ne
laisserons personne intervenir dans les nôtres », a mis en
garde M. Gilani. Dimanche, M. Karzaï est allé plus loin
qu’il ne l’avait encore jamais fait à l’égard de son
puissant voisin doté de l’arme nucléaire : « Quand ces
terroristes cachés au Pakistan traversent la frontière
depuis le Pakistan pour venir attaquer et tuer les forces de
sécurité afghanes et les soldats de la coalition, cela nous
donne le droit de les pourchasser et venger tout le mal
qu’ils ont fait en Afghanistan ces dernières années », a
menacé le président afghan. Il s’agit d’une des déclarations
les plus fortes du président afghan, car c’est la première
fois qu’il menace d’envoyer des troupes afghanes de l’autre
côté de la frontière.
En effet, les deux pays voisins, alliés-clés des Etats-Unis
dans la « guerre contre le terrorisme », s’accusent
régulièrement des maux qui les accablent : Kaboul estime
qu’Islamabad ferme les yeux sur les repaires des Talibans et
d’Al-Qaëda dans ses zones tribales du nord-ouest. En retour,
Islamabad blâme Kaboul, mais aussi Washington, de ne pas
être en mesure de vaincre les Talibans, repoussant ces
derniers au Pakistan à la faveur d’une frontière difficile à
contrôler.
Selon les experts politiques, le président Karzaï a,
peut-être, aussi profité du fait que les relations entre les
Etats-Unis et leur allié pakistanais se sont dégradées cette
semaine, Islamabad reprochant à Washington des frappes
aériennes visant des insurgés sur son sol, qui auraient tué
11 soldats pakistanais cette semaine, selon Islamabad. « Des
vies innocentes ont été perdues. Les soldats pakistanais
étaient là pour faire leur travail », s’est insurgé le chef
de la diplomatie pakistanaise, Shah Mahmood Qureshi,
estimant que cette attaque « injustifiée » envoyait « un
mauvais signal ».
Tentant de contenir la crise, la secrétaire d’Etat
américaine, Condoleezza Rice, a exprimé ses « regrets »,
samedi, à son homologue pakistanais Shah Mahmood Qureshi
pour la mort des soldats pakistanais. Pourtant, cette
formulation n’implique pas que les Etats-Unis reconnaissent
leur responsabilité dans l’incident car ils ont jusqu’à
présent affirmé que cette frappe était une riposte légitime
à une attaque d’insurgés. Selon les analystes, ce dernier
incident est venu mettre de l’huile sur le feu, car déjà les
relations entre le Pakistan et les Etats-Unis se sont fort
détériorées ces derniers temps, Washington accusant
incessamment Islamabad de relâchement quant à la lutte
antiterroriste.
« Une longue marche » anti-Musharraf
Soumis à de fortes pressions étrangères, le président
Musharraf a fait face à d’autres défis aussi graves à
l’intérieur de son pays. Vendredi et samedi, des dizaines de
milliers d’avocats et opposants au président pakistanais
Pervez Musharraf manifestaient à Islamabad afin
d’exiger le retour de juges révoqués par le chef de l’Etat,
une procédure qui ouvrirait la voie à sa destitution.
Furieux, les avocats arboraient leur costume noir de
prétoire et les manifestants chantaient notamment : « Go,
Musharraf, go ! ». Cette manifestation, une des plus
importantes de l’histoire du pays, devrait rajouter au
climat actuel de tensions entre le président et la coalition
gouvernementale formée par les partis des anciens premiers
ministres Benazir Bhutto, assassinée en décembre à
Rawalpindi, et Nawaz Sharif. Cette coalition, issue des
élections de février, s’est engagée à réinstaller les juges
révoqués par Musharraf — et notamment le président de la
Cour suprême Iftikhar Mohammed Chaudhry — au moment où il
avait instauré l’état d’urgence l’automne dernier.
Déclarant la guerre au président, l’ancien premier ministre,
Nawaz Sharif, a également rejoint la « longue marche » en
exigeant la démission de celui qu’il appelle « le dictateur
» Musharraf. M Sharif a intensifié cette semaine ses
attaques contre le président, soulignant que celui-ci
devrait « rendre des comptes » qui pourraient le conduire à
la potence. Pour l’ancien chef de gouvernement, Musharraf
doit être jugé pour l’abrogation de la Constitution et le
coup d’Etat de 1999, lorsqu’il avait justement chassé Sharif
du pouvoir. « Nous vous avions demandé de partir dans la
dignité après les élections de février mais vous ne l’avez
pas fait », a lancé Sharif à l’adresse du président, devant
15 000 de ses partisans rassemblés en face du Parlement
d’Islamabad.
Les avocats sont, depuis plus d’un an, à la pointe de la
contestation face à M. Musharraf. Celui-ci avait révoqué en
novembre, à la faveur d’un état d’urgence, une soixantaine
de juges dont la majorité de ceux qui composaient la Cour
suprême : celle-ci s’apprêtait à juger de la légalité de sa
réélection début octobre par le Parlement sortant, dans un
scrutin très controversé. Si le nouveau Parlement, comme le
réclament les manifestants, restaure ces juges, la Cour
suprême pourra en théorie de nouveau juger illégal le
nouveau mandat pour cinq ans de M. Musharraf et entamer une
procédure de destitution.
Selon les analystes, cette manifestation a davantage pour
objectif de faire pression sur le nouveau gouvernement pour
le forcer à destituer M. Musharraf que de tenter d’intimider
ce dernier. « Le Parlement doit maintenant respecter les
sentiments de ceux qui l’ont élu. Nous poursuivrons notre
mouvement jusqu’à la restauration des juges », a déclaré
l’avocat Aitzaz Ahsan.
De peur que ces manifestations ne dégénèrent en vagues de
violences comme c’était le cas dans le passé, les autorités
ont officiellement déployé plus de 6 000 policiers et
troupes paramilitaires à Islamabad, bloqué de nombreuses
avenues au moyen de conteneurs, barbelés et blocs de béton
pour les véhicules, et filtré les manifestants à pied au
moyen de portiques détecteurs de métaux et d’explosifs.
Contesté, le chef de l’Etat est très isolé depuis la défaite
de ses partisans aux législatives de février. Baptisée la «
longue marche », ce défilé est la première mobilisation
d’envergure depuis l’alternance politique. Il semble que
cette fois-ci, le sort du président Musharraf est
sérieusement en jeu.
Maha
Al-Cherbini