Cinéma.
Le film Leilet al-baby doll (nuit sans issue) de Adel Adib
se présente comme un jeu d’échecs captivant, où le désir de
guerre comme de paix à reconquérir est sous-jacent.
Le fantôme d’une utopie de paix
De
prime abord, le film apparaît hybride, partagé entre une
comédie de couple et de brusques événements dramatiques à la
manière de vues impossibles où tout s’interpénètre sans
prendre sens. Mais il faut prendre le temps de démêler les
entrecroisements d’histoires pour en tirer une logique.
L’action, comme l’annonce un animateur de télévision, se
passe la veille du jour de l’an, préparant le public à un
spectacle dont la tonalité particulière serait celle de
fêtes mal reçues ou de bals mal célébrés par des groupes
visiblement irrités.
En ouverture, un homme au seuil de la soixantaine, Hossam
(Mahmoud Abdel-Aziz), devant son immeuble à New York, situé
à proximité du World Trade Center, se remémore les
événements sanglants qui ont secoué la ville, le 11
septembre 2001. Puis, il arpente les trottoirs décorés pour
célébrer la nouvelle année, et s’arrête dans un magasin où
il achète un Baby Doll (chemise de nuit excentrique) pour
l’offrir à sa femme qu’il s’apprête à rejoindre en Egypte. A
New York, il soignait sa stérilité pour rentrer féconder son
épouse Samiha (Soulaf Fawakherdji), une musicienne. La
stérilité de Hossam fonctionne presque comme un commentaire
sur le film qui n’est pas sur l’acte, mais l’impuissance de
l’action des personnages.
De la quête de fécondité de Hossam, servant d’enjeu
principal, le film tire 3 heures de traitement de situations
en nécessités mais aussi en rêverie peuplée de chimères où
les personnages partagent cette manière de connecter le
dérisoire de nos états d’âme et l’espèce de grandeur têtue
qui nous habite tous à certains moments de la vie. Cela se
cristallise par un aller-retour incessant entre des
événements de grande violence et d’autres qui touchent à un
côté plus profond, plus affectif de l’existence, à un réseau
de sentiments et d’émotions authentiques. D’un côté, on a le
groupe d’Américains, qu’accompagne Hossam, délégué d’une
agence de tourisme. Le groupe présidé par Sara (Leïla Eloui),
académicienne d’origine juive, et son ami Peter (Gamil Ratib),
ancien marines, est venu au Caire participer à une
conférence sur les défis de la paix et proposer un
partenariat économique dans des projets favorables à
l’entente entre les peuples de la région. De l’autre côté,
on trouve Awadein (Nour Al-Chérif), terroriste à ses heures,
qui conspire avec Choukri (Djamal Slimane) et ses affidés
pour tuer les Américains.
Militantisme pour la paix ? On pense aux années 1980 où il
était possible de croire à l’initiative de paix de Sadate,
Carter et Begin. Or, nous n’en sommes plus là. Le désir de
paix de cette époque n’existe plus. Aujourd’hui, il faut
mener une guerre pour le réaliser. Le radicalisme de Awadein
et son groupe est là pour le rappeler. Chaque groupe se
refuse à quelque chose. Depuis les attentats du 11
septembre, les Américains cherchent à étendre leur empire
sur le monde sous prétexte de combattre les forces du mal.
Ils ont occupé l’Iraq, lui imposant un modèle de gouvernance
inadapté à ses particularités, le mettant à feu et à sang.
Les Israéliens veulent la paix sans rendre aux Arabes leurs
terres qu’ils occupent. Ces derniers refusent tout compromis
dans ces conditions. D’où l’exacerbation des conflits.
Awadein, ingénieur de profession, parti repousser les
atrocités en Iraq, s’enrôle dans la résistance. Arrêté, il
subit les pires sévices par les Américains à la prison
d’Abou-Gharib. A sa sortie, il n’a d’autre alternative que
de se venger des Américains, militaires et civils confondus.
Dans une certaine objectivité, le film montre la lucidité
des juifs anti-sionistes, à travers Leïla, juive égyptienne,
amie de Awadein. Elle rejoint les Palestiniens de Gaza,
révoltés contre la construction du mur par Israël qui les
dissémine et confisque leurs terres. Cet acte lui vaut de
mourir écrasée par les chars israéliens. Il n’y a plus
souverain que cette image des Palestiniens chassés de leur
terres, et des Iraqiens massacrés ayant perdu la guerre. On
a droit, cependant, à un autre portrait d’écorchés, les
juifs fuyant les pogroms et le génocide par les nazis, dont
Sara ressuscite la mémoire.
Ainsi, le film, dont feu Abdel-Haï Adib a bien tissé les
fils, se présente non comme un récit mais comme une
mythologie, entrelacement de portraits qui racontent
cinquante histoires différentes, qui sont comme des bouts
d’une plus grande histoire et ont en même temps leur
autonomie, parfois leur radicale solitude, leur violence
aussi. Pendant ce temps, Samiha prend son violon et
s’installe avec Hossam dans un appartement, un hôtel, entre
deux lieux, deux événements sanglants pour rêver comme tous
les écorchés du droit à la vie et à donner naissance à un
enfant. Façon de revenir plus fort dans le monde réel, parce
qu’on veut expérimenter des choses plus insolites. Samiha et
Hossam traversent une utopie très concrète, en fait très
simple, vivre en paix, mais qui est juste en train d’être
cassée, là sous nos yeux, et il n’y a rien à faire ? Rien
pour nous sortir de cette nuit, et un film. L’idée du
réalisateur Adel Adib est de nous plonger dans le monde
virtuel pour en ramener quelque chose qui sert à un nouveau
démarrage en clairvoyance, sinon la fiction ne sert pas à
grand-chose. Il faut saluer, en passant, la prestation de
cette panoplie de vedettes qui ont su, chacune, prendre
place dans cette galerie d’histoires et la musique de Yasser
Abdel-Rahmane qui a assuré le passage des décrochages
intempestifs aux transitions conciliantes dans le film.
Amina
Hassan