Al-Ahram Hebdo,Arts | Le fantôme d’une utopie de paix
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 Semaine du 18 au 24 juin 2008, numéro 719

 

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Arts

Cinéma. Le film Leilet al-baby doll (nuit sans issue) de Adel Adib se présente comme un jeu d’échecs captivant, où le désir de guerre comme de paix à reconquérir est sous-jacent. 

Le fantôme d’une utopie de paix 

De prime abord, le film apparaît hybride, partagé entre une comédie de couple et de brusques événements dramatiques à la manière de vues impossibles où tout s’interpénètre sans prendre sens. Mais il faut prendre le temps de démêler les entrecroisements d’histoires pour en tirer une logique. L’action, comme l’annonce un animateur de télévision, se passe la veille du jour de l’an, préparant le public à un spectacle dont la tonalité particulière serait celle de fêtes mal reçues ou de bals mal célébrés par des groupes visiblement irrités.

En ouverture, un homme au seuil de la soixantaine, Hossam (Mahmoud Abdel-Aziz), devant son immeuble à New York, situé à proximité du World Trade Center, se remémore les événements sanglants qui ont secoué la ville, le 11 septembre 2001. Puis, il arpente les trottoirs décorés pour célébrer la nouvelle année, et s’arrête dans un magasin où il achète un Baby Doll (chemise de nuit excentrique) pour l’offrir à sa femme qu’il s’apprête à rejoindre en Egypte. A New York, il soignait sa stérilité pour rentrer féconder son épouse Samiha (Soulaf Fawakherdji), une musicienne. La stérilité de Hossam fonctionne presque comme un commentaire sur le film qui n’est pas sur l’acte, mais l’impuissance de l’action des personnages.

De la quête de fécondité de Hossam, servant d’enjeu principal, le film tire 3 heures de traitement de situations en nécessités mais aussi en rêverie peuplée de chimères où les personnages partagent cette manière de connecter le dérisoire de nos états d’âme et l’espèce de grandeur têtue qui nous habite tous à certains moments de la vie. Cela se cristallise par un aller-retour incessant entre des événements de grande violence et d’autres qui touchent à un côté plus profond, plus affectif de l’existence, à un réseau de sentiments et d’émotions authentiques. D’un côté, on a le groupe d’Américains, qu’accompagne Hossam, délégué d’une agence de tourisme. Le groupe présidé par Sara (Leïla Eloui), académicienne d’origine juive, et son ami Peter (Gamil Ratib), ancien marines, est venu au Caire participer à une conférence sur les défis de la paix et proposer un partenariat économique dans des projets favorables à l’entente entre les peuples de la région. De l’autre côté, on trouve Awadein (Nour Al-Chérif), terroriste à ses heures, qui conspire avec Choukri (Djamal Slimane) et ses affidés pour tuer les Américains.

Militantisme pour la paix ? On pense aux années 1980 où il était possible de croire à l’initiative de paix de Sadate, Carter et Begin. Or, nous n’en sommes plus là. Le désir de paix de cette époque n’existe plus. Aujourd’hui, il faut mener une guerre pour le réaliser. Le radicalisme de Awadein et son groupe est là pour le rappeler. Chaque groupe se refuse à quelque chose. Depuis les attentats du 11 septembre, les Américains cherchent à étendre leur empire sur le monde sous prétexte de combattre les forces du mal. Ils ont occupé l’Iraq, lui imposant un modèle de gouvernance inadapté à ses particularités, le mettant à feu et à sang. Les Israéliens veulent la paix sans rendre aux Arabes leurs terres qu’ils occupent. Ces derniers refusent tout compromis dans ces conditions. D’où l’exacerbation des conflits.

Awadein, ingénieur de profession, parti repousser les atrocités en Iraq, s’enrôle dans la résistance. Arrêté, il subit les pires sévices par les Américains à la prison d’Abou-Gharib. A sa sortie, il n’a d’autre alternative que de se venger des Américains, militaires et civils confondus. Dans une certaine objectivité, le film montre la lucidité des juifs anti-sionistes, à travers Leïla, juive égyptienne, amie de Awadein. Elle rejoint les Palestiniens de Gaza, révoltés contre la construction du mur par Israël qui les dissémine et confisque leurs terres. Cet acte lui vaut de mourir écrasée par les chars israéliens. Il n’y a plus souverain que cette image des Palestiniens chassés de leur terres, et des Iraqiens massacrés ayant perdu la guerre. On a droit, cependant, à un autre portrait d’écorchés, les juifs fuyant les pogroms et le génocide par les nazis, dont Sara ressuscite la mémoire.

Ainsi, le film, dont feu Abdel-Haï Adib a bien tissé les fils, se présente non comme un récit mais comme une mythologie, entrelacement de portraits qui racontent cinquante histoires différentes, qui sont comme des bouts d’une plus grande histoire et ont en même temps leur autonomie, parfois leur radicale solitude, leur violence aussi. Pendant ce temps, Samiha prend son violon et s’installe avec Hossam dans un appartement, un hôtel, entre deux lieux, deux événements sanglants pour rêver comme tous les écorchés du droit à la vie et à donner naissance à un enfant. Façon de revenir plus fort dans le monde réel, parce qu’on veut expérimenter des choses plus insolites. Samiha et Hossam traversent une utopie très concrète, en fait très simple, vivre en paix, mais qui est juste en train d’être cassée, là sous nos yeux, et il n’y a rien à faire ? Rien pour nous sortir de cette nuit, et un film. L’idée du réalisateur Adel Adib est de nous plonger dans le monde virtuel pour en ramener quelque chose qui sert à un nouveau démarrage en clairvoyance, sinon la fiction ne sert pas à grand-chose. Il faut saluer, en passant, la prestation de cette panoplie de vedettes qui ont su, chacune, prendre place dans cette galerie d’histoires et la musique de Yasser Abdel-Rahmane qui a assuré le passage des décrochages intempestifs aux transitions conciliantes dans le film.

Amina Hassan

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