Danse.
A l’occasion de sa participation à la 9e édition du Festival
de la danse contemporaine, le chorégraphe et danseur
tunisien Hafedh Zallit
évoque la place de la danse moderne en Tunisie et
dans le monde arabe. Il vient de donner son spectacle Wasm
au théâtre Gomhouriya.
« Dans le monde arabe, la danse est de plus en plus le
langage des jeunes »
Al-Ahram
Hebdo : Comment avez-vous trouvé les spectacles égyptiens
présentés dans le cadre du festival ?
Hafedh Zallit :
Depuis environ cinq ans, j’essaye de participer au Festival
de la danse contemporaine organisé par l’Opéra du Caire,
mais jusque-là, je n’avais pas réussi à le faire, bien que
je connaisse Walid Aouni, le directeur du festival. Il y a
quelques mois, je l’ai rencontré à Dubaï où je travaille
depuis deux ans comme danseur professionnel avec le
chorégraphe français Pedro Pawells. J’ai alors profité de
l’occasion pour lui proposer de participer avec mon
spectacle Wasm. Dans ce spectacle, il y a la nostalgie,
l’immigration et le chagrin. Le Wasm : c’est décrire
l’intérieur.
J’ai vu beaucoup de spectacles égyptiens durant les
festivals tenus partout dans le monde arabe. Je connais des
danseurs et chorégraphes égyptiens comme Mohamad Chafiq, à
titre d’exemple.
Durant cette édition, j’ai remarqué que les spectacles
égyptiens cherchent un aspect visuel intéressant. Mais les
chorégraphes optent toujours pour une composition simple et
claire qui privilégie l’esthétique du mouvement. Certaines
idées se répètent. Cela est dû à l’influence de l’école
russe dont les bases et techniques sont souvent enseignées
dans les instituts de formation. Or, la danse contemporaine
est un mouvement nouveau, une autre sensation.
— Où en est donc la danse moderne en Tunisie et dans le
monde arabe ?
— Actuellement, dans le monde arabe, il y a un grand intérêt
pour la danse moderne. Les festivals de théâtre et de danse
en témoignent, tels les festivals de la Jordanie, de Syrie,
de l’Egypte, etc. Dans le monde arabe, la danse est de plus
en plus le langage des jeunes. Le corps pour un jeune est un
outil d’expression riche : les gestes de la main, le
mouvement de la tête, les pas, etc. Tous ces mouvements se
rassemblent dans la danse.
En Tunisie, située à proximité de l’Europe et ayant un
rapport étroit avec la France et l’Italie, le jeune tunisien
est assez familier avec les danses de la rue, le hip hop et
autres. Cela a créé une bonne atmosphère pour la danse
moderne. La culture de la danse est donc là. Une autre étape
succède alors. Celle de l’exploitation de cette culture et
de son évolution par des chorégraphes tunisiens, tels Imaad
Jemaa et Nawal al-Eskandrani, qui ont initié beaucoup de
danseurs et de jeunes à la danse moderne.
Le festival du printemps de la danse, tenu depuis sept ans à
Tunis, a bien ouvert les portes au public tunisien aussi
bien qu’aux danseurs et chorégraphes sur un vrai contact
avec l’Autre. C’est une semaine de festivité consacrée à la
danse moderne.
— Vous êtes à l’origine un danseur de ballet classique,
pourquoi avez-vous opté pour la danse moderne ?
— J’ai étudié le ballet classique, puis j’ai rejoint le
Ballet national de Tunisie dont la majorité des membres
étaient des Français et des étrangers. Afin de mieux initier
les jeunes Tunisiens à la danse, le centre national de la
danse a été créé dans les années 1990. C’est un centre de
formation et de création regroupant la danse classique,
traditionnelle et moderne. Mais malheureusement, le projet
n’a pas réussi. Beaucoup de danseurs ont alors quitté le
pays. D’autres sont restés et ont travaillé avec les centres
culturels comme Imaad Jemaa qui a opté pour le Centre
culturel français.
J’ai donc dansé avec le ballet national pendant un an et
puis je me suis tourné vers la danse moderne. Vu l’absence
d’un centre national de formation, j’ai eu recours à
l’étranger pour mieux étudier la danse moderne : l’Italie,
le Portugal et autres.
— Comment est née votre compagnie Haraka Danse ?
— Après ce long voyage à l’étranger et quelques tentatives
de travail privé à Tunis, j’ai senti que j’ai quelque chose
à dire. J’ai donc travaillé avec des jeunes amateurs de
danse. Ensuite, ma compagnie Haraka Danse est née en 2002.
Et avec les spectacles Pieds nus et Stress, la compagnie a
connu un grand succès.
Suivant les traces d’Imaad Jemaa avec qui j’ai travaillé,
j’essaye toujours dans ma chorégraphie d’adopter un style
qui s’approche des techniques de l’Occident tout en évoquant
la société tunisienne.
Je pense que le Tunisien dans sa vie quotidienne adopte des
gestes et des mouvements qui sont pour lui ordinaires, mais
lorsque je les représente dans un spectacle de danse où la
chorégraphie est bien étudiée, je propose à l’Autre une
vision nouvelle et différente.
— De 2002 à 2008, vous n’avez signé que quatre spectacles
(Pieds nus, Stress, Danse Danse Danse et Wasm). Quelle est
la raison de cette production limitée ?
— Le problème à Tunis est qu’il n’y a pas de cadre officiel
pour les danseurs et chorégraphes. Ils ne sont pas
subventionnés par l’Etat ou autres comme c’est parfois le
cas en Egypte. Tous nos spectacles sont plutôt des
initiatives individuelles et autonomes. Une raison pour
laquelle on prend beaucoup de temps pour monter un
spectacle. En plus, le travail collectif avec les danseurs
peut durer deux ou trois mois afin de créer finalement un
spectacle. Mais reste encore un problème : le lieu et la
date de la représentation. Ce qui n’est pas facile à
trouver. Pendant le festival du printemps de la danse, les
problèmes sont en quelque sorte réglés, mais ce n’est pas
toujours le cas.
Propos recueillis par May Sélim