Le dernier roman de l’écrivain égyptien
Sonallah Ibrahim
est une épopée historique originale, située pendant
l’Expédition française en Egypte (1798-1801). Contée par le
biais d’un jeune cheikh disciple du renommé Djabarti.
Jurbans et chapeaux
Je me lançai au milieu d’une foule bruyante. La chaleur
était étouffante, le soleil brûlant. L’air était empreint de
poussière. La sueur coulait sur mon visage et sous mes
aisselles. Je trébuchai sur un monticule, un amas de
détritus et d’objets au rebut. Les opérations de balayage et
d’arrosage s’étaient arrêtées depuis que les Français
étaient apparus aux abords du Caire. Je faillis tomber, mais
quelqu’un me rattrapa et me tira par le coude. Mon turban
était tombé par terre et s’était dénoué. Je le récupérai et
le renouai sur ma tête.
Voies et ruelles. Le marché au poisson. Les magasins à blé
et à riz. La mosquée d’Al-Mouallaq. Magasins à lin, à huile.
Wékalet Al-Ibzariya. Magasins à milayas. Darb Al-Qassassine,
Darb Al-Barabra. L’arrêt pour ânes, la mosquée Aboul-Ela, la
voie Aboul-Ela.
La veille, la nouvelle de la défaite de Mourad bey à Inbaba
avait été annoncée. Omar Makram, le doyen des Achraf, était
sorti de la Citadelle en arborant un grand étendard que le
peuple avait appelé « l’étendard du prophète ». Des milliers
de personnes l’avaient suivi ; qui avec des gourdins ou des
bâtons, les hommes des confréries soufies avec tambours et
trompettes, drapeaux et coupes. A leur suite, les vieux, les
mendiants, les poitrinaires, les aveugles et les lépreux.
Magasins et marchés furent fermés. Tous se dirigeaient vers
la rive de Boulaq, où ils se joignirent à Ibrahim bey qui
avait rassemblé là ses mamelouks pour attendre les Français.
Les membres des confréries se dispersèrent entre mosquées et
terrains vagues. Ils dressèrent des tentes pour s’abriter et
y passer la nuit. Certains se portèrent volontaires pour
seconder les nécessiteux. Les commerçants apprêtèrent des
groupes de Marocains et de Levantins, avec armes et
nourriture. Tout ça ne servit à rien. Ibrahim bey fut vite
battu et prit la fuite. Commença alors le voyage de retour
vers la ville.
Je répétai avec la foule : « A Toi aux grâces
insoupçonnées, sauve-nous de ce que nous craignons ».
Quelqu’un cria derrière moi : Attention ! Je me retournai et
vis un cheval monté par un jeune mamelouk en seroual rouge,
un large gilet à longues manches et un turban enroulé autour
d’un long tarbouche. Son habit était entaché de sang. Il se
frayait violemment un chemin, renversait les fuyards, les
écrasait sur son passage. Je me plaquai au mur. Il
s’allongea sur sa monture et, étendant son sabre, attrapa le
turban d’un Egyptien puis éclata de rire. Le turban de la
victime laissa voir une tête rasée où il ne restait plus
qu’une seule mèche. Il étendit son sabre une nouvelle fois
dans ma direction. Je me jetai à terre. Je le maudis en mon
for intérieur, mais n’osai pas protester.
Quand le mamelouk s’éloigna, je me levai. Je pris le bas de
ma djellaba entre les dents et courus. Je passai devant la
grange à blé, devant le magasin de lin importé d’Allemagne,
propriété de la deuxième épouse du cheikh Al-Djabarti, géré
par son fils Khalil, et enfin devant sa maison du côté de la
mosquée Mirza Gorbabi. Il y passait en général l’été mais ne
s’y était pas encore installé. Magasins à coton, henné,
sucre, safran, café, résine et ivoire.
Des impasses trop étroites pour laisser passer deux hommes à
la fois. Des ruelles circulaires où pouvait se perdre qui ne
connaissait pas bien le quartier. Dans les maisons, les
pleurs des femmes. Des hommes qui couraient dans tous les
sens, leurs paquets sur la tête. Des femmes hagardes avec
leurs enfants sur les épaules.
Al-Maqs était déserté, sans vie presque, ni activités. Une
femme, le voile défait sur l’épaule, avec une besace. Des
paysannes décharnées en djellabas noires et des hommes
chétifs en chemises bleues retenues à la taille par de
rêches cordes de lin.
Al-Ezbékiyeh. Les demeures des princes et des notables. Les
serviteurs empilaient les affaires sur les chameaux. Des
gens qui trottaient sur leurs ânes.
Je fis le tour du lac. Je faillis trébucher sur une mule
montée par un vieux cheikh. Il était entouré par une bande
d’Inkichariya, des soldats du wali turc. On pouvait les
reconnaître à la plume à deux branches sur leurs tartours.
L’un d’entre eux barra le chemin au vieil homme, le fit
tomber puis s’empara des rênes de la mule et la traîna
derrière lui.
J’aidai le vieux à se relever. Il pestait pour sa mule
enlevée. Je continuai à courir. Le soleil s’était presque
couché et il faisait moins chaud. Al-Moski. J’eus du mal à
traverser le pont. J’avais l’impression qu’il allait tomber
sous la foule. Je pris la rue d’Al-Achrafiya jusqu’au bout,
au début de la rue d’Al-Ghouriya, puis tournai vers
Al-Sanadiqiya. La porte de la ruelle était ouverte, je m’y
engouffrai. Je remarquai que les portes de l’école d’Al-Sananiya,
où mon cheikh avait étudié, étaient closes. En face, Wékalet
al-sultan Inal était fermée. A côté, se dressait la maison,
où je m’arrêtai, essoufflé, sous les machrabiya closes.
Une porte arquée entrouverte. Une petite entrée à côté d’une
mastaba creusée dans la pierre. Une autre porte donnant sur
une large cour avec un petit jardin en son milieu. Le cheikh
Abdel-Rahmane Al-Djabarti était debout près de la porte
intérieure de la maison, son chapelet à la main. Il était
clairement troublé. A côté de lui, son fils Khalil, qui
n’avait pas dix-sept ans, deux ans de moins que moi et
Mansour, son esclave noir, les mains croisées sur la
poitrine et les yeux fixés sur ceux de son maître ; il
étudiait ses désirs pour les exécuter avant qu’ils ne soient
énoncés.
Djaafar me rattrapa avec une outre d’eau. Je racontai à mon
maître les événements. Comment les Mamelouks s’étaient
courageusement battus. Chacun d’eux vidait d’abord sa
carabine, la calait sous ses cuisses, brandissait ses
pistolets avant de les lancer par-dessus l’épaule pour que
les serviteurs les rattrapent, puis finissait avec les
flèches de palme meurtrières, et enfin attaquait au sabre.
Parfois, ils frappaient de deux sabres à la fois, les rênes
entre les dents. Mais ils durent reculer face aux Français,
organisés en carrés étranges.
— Et Ibrahim bey ?, me demanda-t-il.
— Il a pris la fuite.
Sur ses traits presque noirs, qui trahissaient ses origines
abyssines, se dessina un rire bref.
— La défaite a fini par rassembler les deux princes
concurrents, dit-il.
Mon regard balaya la petite cour dont une partie était
plafonnée. Je distinguai la mule de mon maître, sellée et
chargée d’un grand coffre ; un autre coffre était chargé sur
un âne. Je crus qu’il partait pour l’une des deux maisons
qu’il avait héritées de son père, le cheikh Hassan, l’une à
côté d’Al-Ibzaziya sur la rive du Nil, l’autre du côté de
Birkat Al-Ratl entre les fermes et les jardins. Mais il
allait quitter la ville pour sa ferme à Ibyar jusqu’à ce que
la situation se calme, me dit-il.
Je le regardai, interrogateur.
— Omar Makram, les autres notables et oulémas ont quitté la
ville. Le cheikh Al-Sadate et le cheikh Al-Charqawi ont fui
à Matariya, me dit-il.
Il se tut un instant puis rajouta :
— Il ne sert plus à rien de résister après la défaite des
deux princes. Les Français vont sûrement entrer dans la
ville au matin.
— La route est dangereuse, dis-je. Les bédouins et les
paysans guettent ceux qui sortent de la ville et leurs
volent affaires et habits.
— Que Dieu nous protège.
— Prenez un pistolet avec vous.
Il envoya Djaafar acheter de la poudre. Il enleva son turban
et essuya la sueur sur son front de la manche de sa
djellaba. Ses cheveux étaient noir charbon malgré son âge
avancé. Il avait quarante-cinq ans depuis quelques mois.
Le soleil s’était couché. Le trou où l’on vidait le contenu
des latrines dégageait une odeur pestilentielle. Personne
n’était passé le nettoyer depuis plusieurs jours.
Mon maître dit qu’Ibrahim bey n’avait pas eu de chance.
Depuis une semaine environ, sa femme l’avait surpris en
train de coucher avec l’une de ses esclaves, et l’avait
frappé.
— Il n’a pas réagi ?
— Il ne peut rien lui faire. C’est une femme de haut rang
qui possède des dons divins et elle a des visions qui lui
viennent du prophète.
Je lui demandai des nouvelles de son ami, le cheikh Hassan
Al-Attar.
— Il est parti pour la Haute-Egypte, me répondit-il. Tous
les gens aisés ont fui, il ne reste plus que les pauvres.
Je lui annonçai que le prince Amir bey Al-Daftardar était
mort à Inbaba. Je le savais proche de mon maître.
— Il m’avait raconté des visions qu’il avait eues près de
deux mois avant l’arrivée des Français, qui prédisaient
cela. Quand ils sont arrivés à Inbaba, il s’est lancé à leur
rencontre. Il disait : Je vais mourir sur la voie de Dieu.
Traduction de Dina Heshmat