Al-Ahram Hebdo, Idées | Passerelles de mots et de sens
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 Semaine du 7 au 13 mai 2008, numéro 713

 

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Idées

Ecriture. Y a-t-il des conditions qui permettent le passage de l’écrit journalistique à l’écrit de fiction, d’autres qui le bloquent ? Comment la question de l’autocensure est vécue par l’un et l’autre ? Réflexion sur le parcours de la journaliste vers l’écrivain, intitulé d’un colloque qui s’est tenu à Rabat, au Maroc. 

Passerelles de mots et de sens 

Ce papier est le fruit de cette situation entre les deux mondes, ou peut-être est-ce de ce tiraillement entre ces deux mondes que nous débattrons ? Car les deux domaines peuvent sembler au premier abord proches, voire même complémentaires. L’écriture étant le dénominateur commun le plus important entre eux. On écrit dans les deux cas, même si les supports, le journal ou le livre sont différents. Cependant, les champs où l’on évolue et les objectifs qui nous guident sont en réalité diamétralement opposés.

Alors que l’écriture de fiction, elle, a besoin de temps et de réflexion. Et surtout de recul et de distance. Même lorsqu’il y est question d’actualité, les choses prennent un autre cours. Elles doivent répondre à d’autres critères qui dépassent celles de l’information et même de son analyse.

Par ailleurs, dans la presse, on écrit vite et on a des délais. La page blanche est là et il faut la remplir. On vous attend et le temps presse. On pond son article. Une certaine manière de transcender l’angoisse, puisqu’il faut rédiger son article coûte que coûte. Alors que dans l’écriture de fiction, vous êtes laissés à vous-même. A vos peurs, à vos angoisses. Et surtout vous pouvez remettre à plus tard par peur de rater.

Mais alors qu’il faut du temps pour écrire une œuvre artistique, et que la reconnaissance peut se faire attendre pour soi et pour les autres, dans l’écrit journalistique, on est récompensé à chaque sortie du journal ou de la revue, voire même à la fin de la rédaction d’un article. Ce sentiment régulier d’autosatisfaction ou du moins cette préoccupation régulière qui vous habite jusqu’à la rédaction d’un article est un piège qui éloigne cette échéance du passage. Un prétexte pour remettre à plus tard.

Toutefois, le journal est un produit éphémère qui se consomme et qui se jette.

Ce sentiment de précarité accompagne tout journaliste même si certains le contournent en essayant de rassembler leurs écrits dans un livre les investissant de ce que possède ce dernier de durée dans le temps. Mais cette légèreté vis-à-vis de l’écrit journalistique — je ne parle pas de la qualité — a ses bons aspects car elle est porteuse d’une grande liberté par rapport à ce qu’on écrit. Le livre en soi et l’œuvre de fiction plus particulièrement sont investis d’une aura sacrée dont le poids est lourd à porter. Ecrire de la fiction, c’est avoir, avant même de commencer, au devant des yeux les grands écrivains à travers le temps. Ecrire, c’est se mettre dans une situation de comparaison, même si l’on n’y est pas conscient.

C’est dans l’œuvre de fiction que réside la grande liberté de l’écriture ; il n’y a pas de limites, ni de contraintes à ce qu’on peut créer. Tout est permis et tout est possible. On peut s’approcher le plus possible de son inconscient. Si ce n’est cette autocensure qui fait que l’on arrête ou qu’on n’arrête pas le cours des choses. Autocensure qui a ses limites non pas comme pour le journalisme. Car pour créer une œuvre d’art, il faut faire du nouveau. On ne peut s’embrigader dans du déjà-vu uniquement. A partir du vide, on tisse des événements. Une liberté sans rivages qui est exaltante, mais qui est troublante également. Car si l’on sait parfaitement où l’on commence et où l’on termine son article, et qu’on est obligé de prendre en considération les dires des personnes, et de s’approcher autant que possible de la réalité des choses. On reste également prisonnier de son public d’une certaine manière. Par contre, dans l’écriture de fiction, on approche des sables mouvants.

Je voudrais également parler de cette autocensure que l’on s’impose à soi-même, à cause de l’éducation, de la politique et du contexte socioculturel. Je suis souvent étonnée de cette aptitude à s’autocensurer lorsqu’on ne vous le demande pas qui fait sans doute partie de notre répression sociale. Est-elle plus fréquente chez les femmes que les hommes ? Peut-être. Les hommes ont sans doute, grâce à leur éducation et leur contexte social, le droit d’expérimenter, de se livrer et de s’exposer plus facilement. Car, même si l’écrivaine se cache derrière des personnages, il lui faut s’exposer d’une certaine manière et se dire. Toutefois, puisque nous évoquons le social, il est intéressant de remarquer que le travail journalistique donne souvent l’impression, quelquefois illusoire, d’avoir un impact sur la réalité et qu’on peut l’influencer. Changer le monde et les manières de penser est un objectif ambitieux qui se cache quelque part dans les tréfonds de toute vraie journaliste et de tout vrai journaliste. Même si l’on sait surtout dans nos réalités si complexes et si difficiles que ce n’est pas vrai.

Cependant, dans les deux cas, que ce soit pour la femme journaliste ou la femme écrivaine, ce sont des métiers où la liberté est grande bien qu’elle fonctionne différemment et dans ces deux domaines, le défi à relever est grand. Ce ne sont pas des métiers de tout repos. Est-ce pour cette raison que l’on assiste à des passages dans un sens inverse ? C’est-à-dire non pas pour aller vers de nouvelles manières d’accéder à des zones interdites qui est ce passage du journalisme vers l’écriture de fiction, mais au contraire pour quitter le métier de journaliste et aller vers des fonctions plus aisées qui nécessitent moins d’implications dans le social et de tabous à affronter.

Soheir Fahmi

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