Ecriture.
Y a-t-il des conditions qui permettent le passage de l’écrit
journalistique à l’écrit de fiction, d’autres qui le
bloquent ? Comment la question de l’autocensure est vécue
par l’un et l’autre ? Réflexion sur le parcours de la
journaliste vers l’écrivain, intitulé d’un colloque qui
s’est tenu à Rabat, au Maroc.
Passerelles de mots et de sens
Ce papier est le fruit de cette situation entre les deux
mondes, ou peut-être est-ce de ce tiraillement entre ces
deux mondes que nous débattrons ? Car les deux domaines
peuvent sembler au premier abord proches, voire même
complémentaires. L’écriture étant le dénominateur commun le
plus important entre eux. On écrit dans les deux cas, même
si les supports, le journal ou le livre sont différents.
Cependant, les champs où l’on évolue et les objectifs qui
nous guident sont en réalité diamétralement opposés.
Alors que l’écriture de fiction, elle, a besoin de temps et
de réflexion. Et surtout de recul et de distance. Même
lorsqu’il y est question d’actualité, les choses prennent un
autre cours. Elles doivent répondre à d’autres critères qui
dépassent celles de l’information et même de son analyse.
Par ailleurs, dans la presse, on écrit vite et on a des
délais. La page blanche est là et il faut la remplir. On
vous attend et le temps presse. On pond son article. Une
certaine manière de transcender l’angoisse, puisqu’il faut
rédiger son article coûte que coûte. Alors que dans
l’écriture de fiction, vous êtes laissés à vous-même. A vos
peurs, à vos angoisses. Et surtout vous pouvez remettre à
plus tard par peur de rater.
Mais alors qu’il faut du temps pour écrire une œuvre
artistique, et que la reconnaissance peut se faire attendre
pour soi et pour les autres, dans l’écrit journalistique, on
est récompensé à chaque sortie du journal ou de la revue,
voire même à la fin de la rédaction d’un article. Ce
sentiment régulier d’autosatisfaction ou du moins cette
préoccupation régulière qui vous habite jusqu’à la rédaction
d’un article est un piège qui éloigne cette échéance du
passage. Un prétexte pour remettre à plus tard.
Toutefois, le journal est un produit éphémère qui se
consomme et qui se jette.
Ce sentiment de précarité accompagne tout journaliste même
si certains le contournent en essayant de rassembler leurs
écrits dans un livre les investissant de ce que possède ce
dernier de durée dans le temps. Mais cette légèreté
vis-à-vis de l’écrit journalistique — je ne parle pas de la
qualité — a ses bons aspects car
elle est porteuse d’une grande liberté par rapport à ce
qu’on écrit. Le livre en soi et l’œuvre de fiction plus
particulièrement sont investis
d’une aura sacrée dont le poids est lourd à porter. Ecrire
de la fiction, c’est avoir, avant même de commencer, au
devant des yeux les grands écrivains à travers le temps.
Ecrire, c’est se mettre dans une situation de comparaison,
même si l’on n’y est pas conscient.
C’est dans l’œuvre de fiction que réside la grande liberté
de l’écriture ; il n’y a pas de limites, ni de contraintes à
ce qu’on peut créer. Tout est permis et tout est possible.
On peut s’approcher le plus possible de son inconscient. Si
ce n’est cette autocensure qui fait que l’on arrête ou qu’on
n’arrête pas le cours des choses. Autocensure qui
a ses limites non pas comme pour
le journalisme. Car pour créer une œuvre d’art, il faut
faire du nouveau. On ne peut s’embrigader dans du déjà-vu
uniquement. A partir du vide, on tisse des événements. Une
liberté sans rivages qui est exaltante, mais qui est
troublante également. Car si l’on sait parfaitement où l’on
commence et où l’on termine son article, et qu’on est obligé
de prendre en considération les dires des personnes, et de
s’approcher autant que possible de la réalité des choses. On
reste également prisonnier de son public d’une certaine
manière. Par contre, dans l’écriture de fiction, on approche
des sables mouvants.
Je voudrais également parler de cette autocensure que l’on
s’impose à soi-même, à cause de l’éducation, de la politique
et du contexte socioculturel. Je suis souvent étonnée de
cette aptitude à s’autocensurer lorsqu’on ne vous le demande
pas qui fait sans doute partie de notre répression sociale.
Est-elle plus fréquente chez les femmes que les hommes ?
Peut-être. Les hommes ont sans doute, grâce à leur éducation
et leur contexte social, le droit d’expérimenter, de se
livrer et de s’exposer plus facilement. Car, même si
l’écrivaine se cache derrière des personnages, il lui faut
s’exposer d’une certaine manière et se dire. Toutefois,
puisque nous évoquons le social, il est intéressant de
remarquer que le travail journalistique donne souvent
l’impression, quelquefois illusoire, d’avoir un impact sur
la réalité et qu’on peut l’influencer. Changer le monde et
les manières de penser est un objectif ambitieux qui se
cache quelque part dans les tréfonds de toute vraie
journaliste et de tout vrai journaliste. Même si l’on sait
surtout dans nos réalités si complexes et si difficiles que
ce n’est pas vrai.
Cependant, dans les deux cas, que ce soit pour la femme
journaliste ou la femme écrivaine, ce sont des métiers où la
liberté est grande bien qu’elle fonctionne différemment et
dans ces deux domaines, le défi à relever est grand. Ce ne
sont pas des métiers de tout repos. Est-ce pour cette raison
que l’on assiste à des passages dans un sens inverse ?
C’est-à-dire non pas pour aller vers de nouvelles manières
d’accéder à des zones interdites qui est ce passage du
journalisme vers l’écriture de fiction, mais au contraire
pour quitter le métier de journaliste et aller vers des
fonctions plus aisées qui nécessitent moins d’implications
dans le social et de tabous à affronter.
Soheir
Fahmi