Histoire Visuelle.
Invité à une journée de conférence « Paris-Le Caire » dans
le cadre du centenaire de l’Université du Caire,
Laurent Gervereau,
historien français et directeur de l’Institut de
l’image, met en valeur les différentes manipulations que
l’image rend possible.
« Il n’existe aucune démocratie de l’information,
nulle part »
Al-Ahram
Hebdo : Quelle est votre définition de l’image telle que
vous l’abordez dans vos différents écrits, et combien de
types d’images répertoriez-vous ?
Laurent Gervereau :
Il existe des images matérielles et des images mentales. Les
images, selon la théorie platonicienne, sont des reflets du
réel, des interprétations, mais jamais des preuves.
Aujourd’hui, nous vivons une ubiquité totalement nouvelle
dans l’histoire humaine : nous sommes en un lieu et pouvons
voir des images de toutes les époques, de toutes les
civilisations, sur tous supports. Il existe aujourd’hui une
culture des images planétaires, qui constitue un lien
commun autant qu’elle est la source de guerres d’influences,
et logiquement de confusion. On peut parler d’une véritable
« guerre mondiale médiatique ».
— Jusqu’à récemment, l’étude des images était reléguée au
second plan, servant davantage d’illustration à de supports
écrits. Est-ce cette lacune qui vous a poussé à vous
passionner pour ces mêmes images ?
— Il m’a semblé qu’il existait des trous béants dans l’étude
des images. Les historiens étaient trop tournés vers
l’écrit, tandis que les historiens d’art ne prenaient
en compte qu’une partie seulement de ce qui avait été
réalisé. Les sémiologues sélectionnaient leurs travaux vers
certaines images contemporaines à un seul sens comme la
publicité. J’ai pris conscience de la nécessité
d’appréhender l’ensemble.
— Vous dites que depuis les années 1960 il n’y a plus
d’espace vierge d’image, mais y en a-t-il déjà eu ?
— Je pense surtout que les images ont circulé depuis les
temps les plus anciens. Elles remontent à nos origines
communes africaines, elles ont été diffusées sur toute la
planète et réalisées tant par les femmes que par les hommes.
Néanmoins, un phénomène nouveau intervient vers 1850 qui va
fondamentalement accélérer ce processus de diffusion massive
: il s’agit de la multiplication industrielle des images.
Celle-ci intervient en trois temps : il y a d’abord l’ère du
papier, celle de la projection dans un deuxième temps, et
celle de l’écran enfin. Aujourd’hui, nous sommes dans le
temps du cumul.
— Vous critiquez l’utilisation de l’information et de
l’image par les médias occidentaux, qui oublient
volontairement d’inclure une bonne partie de la planète.
Comment, selon vous, est-il possible de remédier à cette «
limitation médiatique » ?
— Je critique le choix par une minorité de ce qui doit être
l’information du plus grand nombre. Il n’existe aucune
démocratie de l’information, nulle part. Cela va cesser, car
des microémetteurs vont surgir de partout sur Internet pour
envoyer des images fixes ou mobiles et alerter sur ce qui se
passe partout dans le monde.
— Vous avez déclaré que l’émergence de chaînes
d’informations du « sud » comme Al-Jazeera peut aider
l’Occident à faire tomber ses œillères. Mais cette chaîne en
a tout autant. Allons-nous vers une information à deux
réalités, sans interactions entre elles ?
— A vrai dire, je ne crois pas à la diversification par des
« voix officielles ». Seuls des microémetteurs peuvent
bousculer les points de vue et démocratiser le choix des «
événements », comme leur traitement. Pour les médias
traditionnels, reste la valeur de l’enquête, la légitimation
d’informations que l’internaute ne peut difficilement
vérifier, sauf par des croisements en réseau. Ces médias
intermédiaires resteront nécessaires s’ils changent leur
fonctionnement : pas des « passe-plats » d’informations qui
seraient partout les mêmes, mais des promoteurs d’enquêtes
et de découvertes d’informations différentes.
— En quoi Le Caire est-elle une destination importante pour
vous en tant que spécialiste de l’image ?
— L’Egypte est un pays avec ce que j’appelle des « cultures
imbriquées » ou des identités imbriquées. Il existe un
mille-feuille d’images, toutes fortes. La civilisation
pharaonique continue à fasciner la planète entière. On la
retrouve d’ailleurs fréquemment dans les films ou les jeux
vidéo. Mais la chrétienté et l’islam ont marqué et
continuent de marquer cette terre. L’islam mérite d’ailleurs
aujourd’hui d’être mieux expliqué aux Européens, dans son
histoire longue et toutes ses manifestations. Les techniques
de diffusion industrielle des images y ont aussi un rôle
essentiel. La photographie s’est particulièrement développée
en Egypte dès le XIXe siècle. Le cinéma a connu et connaît
des heures de gloire.
Voilà ce qui conduit à établir des repères pour le public et
les jeunes. Voilà ce qui montre la vraie césure aujourd’hui,
non pas dans une guerre de civilisations, mais entre les
partisans de la norme, du dogme sans savoir, de la
standardisation, de l’aveuglement, et ceux de la diversité,
du choix, de la science critique, de ce que j’ai appelé une
« philosophie de la relativité ».
Propos recueillis par Louise Sarant