Al-Ahram Hebdo, Idées | Laurent Gervereau, « Il n’existe aucune démocratie de l’information, nulle part »
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
Nos Archives

 Semaine du 7 au 13 mai 2008, numéro 713

 

Contactez-nous Version imprimable

  Une

  Evénement

  Enquête

  Dossier

  Nulle part ailleurs

  Invité

  Egypte

  Economie

  Monde Arabe

  Afrique

  Monde

  Opinion

  Société

  Arts

  Idées

  Littérature

  Visages

  Environnement

  Voyages

  Sports

  Vie mondaine

  Echangez, écrivez



  AGENDA


Publicité
Abonnement
 
Idées

Histoire Visuelle. Invité à une journée de conférence « Paris-Le Caire » dans le cadre du centenaire de l’Université du Caire, Laurent Gervereau, historien français et directeur de l’Institut de l’image, met en valeur les différentes manipulations que l’image rend possible.  

« Il n’existe aucune démocratie de l’information,
nulle part »
 

Al-Ahram Hebdo : Quelle est votre définition de l’image telle que vous l’abordez dans vos différents écrits, et combien de types d’images répertoriez-vous ?

Laurent Gervereau : Il existe des images matérielles et des images mentales. Les images, selon la théorie platonicienne, sont des reflets du réel, des interprétations, mais jamais des preuves. Aujourd’hui, nous vivons une ubiquité totalement nouvelle dans l’histoire humaine : nous sommes en un lieu et pouvons voir des images de toutes les époques, de toutes les civilisations, sur tous supports. Il existe aujourd’hui une culture des images planétaires,  qui constitue un lien commun autant qu’elle est la source de guerres d’influences, et logiquement de confusion. On peut parler d’une véritable « guerre mondiale médiatique ».

— Jusqu’à récemment, l’étude des images était reléguée au second plan, servant davantage d’illustration à de supports écrits. Est-ce cette lacune qui vous a poussé à vous passionner pour ces mêmes images ?

— Il m’a semblé qu’il existait des trous béants dans l’étude des images. Les historiens étaient trop tournés vers l’écrit, tandis que  les historiens d’art ne prenaient en compte qu’une partie seulement de ce qui avait été réalisé. Les sémiologues sélectionnaient leurs travaux vers certaines images contemporaines à un seul sens comme la publicité. J’ai pris conscience de la nécessité d’appréhender l’ensemble.

— Vous dites que depuis les années 1960 il n’y a plus d’espace vierge d’image, mais y en a-t-il déjà eu ?

— Je pense surtout que les images ont circulé depuis les temps les plus anciens. Elles remontent à nos origines communes africaines, elles ont été diffusées sur toute la planète et réalisées tant par les femmes que par les hommes. Néanmoins, un phénomène nouveau intervient vers 1850 qui va fondamentalement accélérer ce processus de diffusion massive : il s’agit de la multiplication industrielle des images. Celle-ci intervient en trois temps : il y a d’abord l’ère du papier, celle de la projection dans un deuxième temps, et celle de l’écran enfin. Aujourd’hui, nous sommes dans le temps du cumul.

— Vous critiquez l’utilisation de l’information et de l’image par les médias occidentaux, qui oublient volontairement d’inclure une bonne partie de la planète. Comment, selon vous, est-il possible de remédier à cette « limitation médiatique » ?

— Je critique le choix par une minorité de ce qui doit être l’information du plus grand nombre. Il n’existe aucune démocratie de l’information, nulle part. Cela va cesser, car des microémetteurs vont surgir de partout sur Internet pour envoyer des images fixes ou mobiles et alerter sur ce qui se passe partout dans le monde.

— Vous avez déclaré que l’émergence de chaînes d’informations du « sud » comme Al-Jazeera peut aider l’Occident à faire tomber ses œillères. Mais cette chaîne en a tout autant. Allons-nous vers une information à deux réalités, sans interactions entre elles ?

— A vrai dire, je ne crois pas à la diversification par des « voix officielles ». Seuls des microémetteurs peuvent bousculer les points de vue et démocratiser le choix des « événements », comme leur traitement. Pour les médias traditionnels, reste la valeur de l’enquête, la légitimation d’informations que l’internaute ne peut difficilement vérifier, sauf par des croisements en réseau. Ces médias intermédiaires resteront nécessaires s’ils changent leur fonctionnement : pas des « passe-plats » d’informations qui seraient partout les mêmes, mais des promoteurs d’enquêtes et de découvertes d’informations différentes.

— En quoi Le Caire est-elle une destination importante pour vous en tant que spécialiste de l’image ?

— L’Egypte est un pays avec ce que j’appelle des « cultures imbriquées » ou des identités imbriquées. Il existe un mille-feuille d’images, toutes fortes. La civilisation pharaonique continue à fasciner la planète entière. On la retrouve d’ailleurs fréquemment dans les films ou les jeux vidéo. Mais la chrétienté et l’islam ont marqué et continuent de marquer cette terre. L’islam mérite d’ailleurs aujourd’hui d’être mieux expliqué aux Européens, dans son histoire longue et toutes ses manifestations. Les techniques de diffusion industrielle des images y ont aussi un rôle essentiel. La photographie s’est particulièrement développée en Egypte dès le XIXe siècle. Le cinéma a connu et connaît des heures de gloire.

Voilà ce qui conduit à établir des repères pour le public et les jeunes. Voilà ce qui montre la vraie césure aujourd’hui, non pas dans une guerre de civilisations, mais entre les partisans de la norme, du dogme sans savoir, de la standardisation, de l’aveuglement, et ceux de la diversité, du choix, de la science critique, de ce que j’ai appelé une « philosophie de la relativité ».

Propos recueillis par Louise Sarant

Retour au sommaire

 




Equipe du journal électronique:
Equipe éditoriale: Névine Kamel- Howaïda Salah -Thérèse Joseph
Assistant technique: Karim Farouk
Webmaster: Samah Ziad

Droits de reproduction et de diffusion réservés. © AL-AHRAM Hebdo
Usage strictement personnel.
L'utilisateur du site reconnaît avoir pris connaissance de la Licence

de droits d'usage, en accepter et en respecter les dispositions.