Soudan.
Les intérêts de l’Egypte au Soudan sont multiples, et
surtout vitaux. Souvent ils ont suscité les soupçons des
Soudanais. Mais Khartoum, qui fait aujourd’hui face à des
défis colossaux, a opté pour une coopération renforcée avec
Le Caire.
Le langage des intérêts
Les
rapports souvent passionnels entre l’Egypte et le Soudan
n’ont jamais été dénués de suspicions et de préjugés. Les
voisins du sud de la vallée du Nil ont toujours soupçonné
les visées hégémoniques de leurs puissants voisins du Nord.
Les Egyptiens, depuis déjà l’époque des pharaons, n’ont-ils
pas conquis à plusieurs reprises le Soudan ? Le vice-roi d’Egypte,
Mohamad Ali, n’a-t-il pas occupé en 1821 le Soudan, qui se
retrouvera plus sous la domination du condominium
anglo-égyptien ? Le dernier roi d’Egypte, Farouq, ne
portait-il pas le titre de roi d’Egypte et du Soudan ? Les
Officiers libres, qui ont renversé la monarchie en juillet
1952, n’ont-ils pas résisté à la volonté des Soudanais
d’accéder à l’indépendance, qui s’est finalement concrétisée
en 1956 ?
Certes, les temps ont changé. L’Egypte d’aujourd’hui n’est
plus celle d’hier. N’empêche que les Soudanais gardent
toujours en mémoire le souvenir d’époques où l’Egypte
exerçait sa domination sur le pays, source de suspicions,
même à notre époque, dans les intentions de la politique
soudanaise du Caire. Premier sujet en cause, le partage des
eaux du Nil. Une question de vie ou de mort pour l’Egypte
qui dépend à 95 % de ses besoins sur le Nil. Certes,
celui-ci ne trouve pas ses sources au Soudan, mais traverse
ce pays pour finalement assurer à l’Egypte sa part vitale de
55,5 milliards de m3 par an. Assurer la sécurité de ses «
droits historiques » dans les eaux du Nil est donc la
première préoccupation de l’Egypte dans ses rapports avec le
Soudan.
Si les rapports entre les deux pays sont aujourd’hui au beau
fixe, et si Khartoum a décidé de mettre en sourdine ses
vieilles querelles avec l’Egypte — à propos par exemple du
contentieux frontalier de Halayeb et Chalatine —, c’est
parce que le gouvernement de Khartoum fait face à de
monumentaux défis, à commencer par le conflit entre le Nord
et le Sud-Soudan, qui risque de se solder par la sécession
de ce dernier, ou la crise du Darfour (ouest), objet de
multiples interventions et d’intenses pressions étrangères
sur le président Omar Hassan Al-Béchir.
Pour relever ces défis, qui sont autant de dangers pour Le
Caire, le Soudan a besoin de l’Egypte. Celle-ci tient en
tout premier lieu à maintenir l’intégrité territoriale du
Soudan, qui risque la séparation du Sud au terme de la
période de transition de six ans, décidée par l’accord de
paix de Nivasha, conclu en janvier 2005. Le Caire craint par
dessus tout la création d’un nouvel Etat au Sud-Soudan qui
compliquerait la question, déjà compliquée et problématique
du partage des eaux du Nil, la plupart des Etats riverains
du Nil contestant la part que s’arroge l’Egypte dans les
eaux du fleuve. Sans parler des prévisibles futurs rapports
conflictuels entre ce nouvel Etat et l’Egypte, celle-ci,
dans sa quête du maintien de l’unité du Soudan, ayant
toujours soutenu Khartoum contre les ex-rebelles sudistes.
Déjà, ceux-ci étaient à l’origine du sabotage en 1984 du
seul véritable projet commun égypto-soudanais pour augmenter
le débit des eaux du Nil, le canal de Jonglei. Celui-ci,
d’une longueur de 360 km, dont la moitié a été creusée à
partir de 1978, devait économiser quelque 7,5 milliards de
m3, partagés à égalité entre l’Egypte et le Soudan, et qui
se perdaient dans la zone marécageuse de Bahr Al-Ghazal au
Sud-Soudan. Le Caire caresse toujours l’espoir d’une reprise
des travaux de ce projet, une fois l’unité consacrée du
Soudan.
C’est que le pays des pharaons souffre d’une pénurie en eau
qui va croissant en raison d’une démographie galopante. Les
études situent les besoins annuels de l’Egypte à 73
milliards de m3. D’autres l’évaluent à 24 milliards. L’Egypte
étant le pays de l’aval, ce fossé ne peut être comblé qu’à
travers une coopération régionale, qui fait aujourd’hui
défaut, entre les pays du bassin du Nil, dont le Soudan.
L’Egypte fait donc tout, dont une mobilisation des
ressources financières arabes, pour favoriser le
développement du Sud-Soudan, palliant ainsi l’un des
principaux griefs des Sudistes contre les Nordistes. Le
Caire a ainsi accordé un don de 154 millions de L.E. pour la
construction de quatre centrales électriques, dont la
première a été inaugurée jeudi dernier dans la ville de Wau.
Son plan d’assistance englobe la construction d’hôpitaux et
d’écoles, mais aussi le fait d’apporter son aide dans des
domaines aussi variés que l’agriculture, le commerce,
l’environnement ou le développement humain. Sur le plan
politique, Le Caire intervient régulièrement entre Nordistes
et Sudistes pour aplanir les divergences, qu’il s’agit du
partage des ressources naturelles ou du pouvoir politique.
L’Egypte, qui souffre également d’un fossé alimentaire
croissant, notamment dans les céréales, a besoin du Soudan,
véritable grenier en puissance du monde arabe, mais où le
manque de moyens financiers et de stabilité politique a miné
tous les plans de développement économique. Le Caire s’est
employé, depuis l’époque de l’ancien président soudanais
Gaafar Némeiry, dans les années 1970 et jusqu’au milieu des
années 1980, à monter des projets agricoles en commun avec
le Soudan, moyennant financement, expertise, voire
main-d’œuvre. Mais rien n’y fait. Tous les projets de «
complémentarité économique » ont capoté. Le dernier projet
commun en date (voir le numéro 710 d’Al-Ahram Hebdo, daté du
16-22 avril, p. 14) est celui de la culture de 1,8 million
de feddans (1 feddan = 0,42 hectare), dont 1,2 million au
Soudan, dans la zone frontalière d’Arqine, dédiée à la
production du blé, dont l’Egypte est l’un des plus gros
importateurs au monde.
Le Caire poursuit donc inlassablement sa politique au
Soudan, malgré le climat de suspicions, dont elle n’arrive
pas à se défaire. Elle tente de rassurer sur ses intentions
et montrer aux Soudanais les gains politiques et matériels
qu’ils peuvent tirer d’une coopération bilatérale.
Khartoum est aujourd’hui ouvert à ces arguments. Il a bien
besoin de l’Egypte ... .
Hicham Mourad