Soudan.
Hani Raslan,
spécialiste du Soudan, au Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, estime que le recensement,
bien qu’il soit un outil pour une transformation
démocratique réelle, risque d’accentuer la crise entre le
Nord et le Sud.
« Le Sud vit dans la crainte de perdre une part de sa
représentation actuelle au Parlement »
Al-Ahram
Hebdo : A votre avis, quelle serait l’importance de ce
recensement général effectué ces jours-ci au Soudan ?
Hani Raslan :
C’est une question très importante pour l’avenir du Soudan.
Premièrement, il applique une des clauses de l’accord de
paix globale de Naivasha signé en 2005 et qui a mis fin à la
guerre civile entre le Nord et le Sud. Celui-ci stipule le
partage du pouvoir et de la richesse entre le Nord et le
Sud, selon le taux de la population.
Ce recensement est considéré aussi comme la pierre angulaire
pour les élections prévues en 2009. Il sera ainsi facile de
déterminer les circonscriptions géographiques et même celles
en rapport avec les sources de richesse.
De plus, le recensement, d’une façon générale, est un
élément essentiel pour le développement dans n’importe quel
pays. Pour le Soudan, le dernier date de 1993. Alors
l’actuel ne va pas seulement permettre de recenser les gens,
mais il doit aussi détecter les lieux pauvres et
marginalisés et leur accorder plus de soin. Mais le plus
important, c’est que le résultat de ce recensement va être
utilisé lors du processus de l’autodétermination du Sud
prévu en 2011. C’est qu’il va déterminer le nombre des
sudistes qui seront les concernés par la réponse à la
question : « Etes-vous d’accord pour que le Sud se sépare ou
non ? ».
— Et la manière dont le processus se déroule ?
— A mon avis, le recensement est bien organisé. L’appareil
du recensement central du Soudan exerce sa tâche avec
transparence. Il y a d’autres comités de surveillance
renfermant des personnalités des nationalités différentes,
africaines, asiatiques et européennes qui veillent à ce que
l’affaire aille dans le bon sens.
— Comment jugez-vous les contestations du Sud ?
— Les contestations sudistes sont des manœuvres pour faire
échouer cette opération, qui, à mon avis, doit mener à une
transformation démocratique réelle au Soudan. Le Sud vit
dans la crainte de perdre une part de sa représentation
actuelle au Parlement et au gouvernement.
En fait, l’accord de paix de Naivasha avait attribué un
pourcentage de représentation provisoire pour le Sud évalué
à 34 % des sièges. Ce taux est menacé aujourd’hui d’être
revu à la baisse puisque les premières évaluations du
recensement des sudistes indiquent qu’ils constituent 18 %
de la population, c’est-à-dire qu’il leur reviendrait 18 %
des sièges, donc une réduction importante. C’est pourquoi le
Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLA) s’est
déclaré contre ce recensement et pour lui, son résultat est
exécutoire.
Son prétexte est qu’un grand nombre de sudistes sont des
réfugiés ailleurs. Il a ainsi réclamé leur retour pour que
le recensement soit correct. Mais le gouvernement national
du Khartoum avait réfuté ce prétexte en disant que dans le
bulletin du recensement se trouve la question : de quelle
région faites-vous partie ?
Alors pour les sudistes qui vivent par exemple au Nord, ils
vont être reconnus en tant que sudistes, mais puisqu’ils
puisent dans les richesses des nordistes, ils vont être
comptés parmi eux. Mais, au cas de leur déplacement une
autre fois vers le Sud ils vont être recensés parmi les
Sudistes et la part du Sud va ainsi augmenter.
Une autre réserve, c’est que le bulletin ne renferme pas des
informations sur la tribu ou la religion.
Le gouvernement de Khartoum avait refusé de mettre cette
question puisqu’elle est, selon lui, contraire à la
Constitution soudanaise qui stipule que les droits et les
devoirs sont basés sur la citoyenneté et non pas sur
l’appartenance tribale ou religieuse. Il critique alors
cette réclamation du Sud qui s’oppose avec leur vision du «
nouveau Soudan » où tous les Soudanais sont égaux et où l’on
ne tient pas compte de leur culture ni de leur religion.
En fait, le but caché des sudistes, c’est qu’ils veulent
utiliser le résultat de cette question durant la prochaine
élection à leur profit montrant que les Soudanais d’une
origine africaine représente une grande majorité par rapport
à ceux d’origine arabe.
— Et le Darfour ne représente-t-il pas aussi un cas
spécial ?
— Il en est de même pour le Darfour. Le processus de
recensement actuel applique également une des clauses de
l’accord d’Abuja sur cette province qui parle du partage des
richesses selon la population.
Mais les mouvements armés au Darfour ont affiché fermement
leur refus puisque la situation actuelle au Darfour n’est
pas normale, et qu’un grand nombre d’habitants de la région
se sont réfugiés à l’extérieur du Soudan. Mais le
gouvernement affirme pour sa part qu’entre 80 % et 90 % de
la région du Darfour sont des zones stables et sécurisées et
qu’il n’y a aucune entrave pour y effectuer le recensement.
Quant au reste de la région, le recensement va être évalué
en se basant sur l’ancien effectué en 1993.
— Alors quel scénario prévoyez-vous dans un tel contexte
?
— Face à cet état des lieux, les réserves du Sud et le refus
du Darfour des résultats du recensement vont provoquer un
intense débat politique qui va par la suite amener à des
crises de plus en plus compliquées, notamment entre le Nord
et le Sud.
Propos recueillis par Aliaa Al-Korachi