Al-Ahram Hebdo, Dossier | Un dénombrement dans l’incertitude
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 7 au 13 mai 2008, numéro 713

 

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Dossier

Soudan. Une opération de recensement, la première en quinze ans, a été mise en route par Khartoum. Troubles, violences tribales et contestations l’ont marquée, illustrant l’instabilité et l’absence de consensus dont souffre ce pays. 

Un dénombrement dans l’incertitude 

Décider de la répartition des pouvoirs et des richesses, notamment les revenus pétroliers, un processus qui ne semble guère être facile dans ce plus grand pays d’Afrique, miné par des conflits ethniques et religieux et qui est dans le collimateur de l’Occident l’accusant de crimes contre l’humanité et de politique discriminatoire, tout en ne dédaignant pas lorgner du côté des ressources pétrolières qui s’y trouvent. Le recensement qui se déroule est, d’autre part, considéré comme une étape cruciale en vue d’organiser en 2009 des premières élections démocratiques depuis 23 ans. L’opération, prévue par l’Accord de paix globale (CPA) qui a mis fin en 2005 à plus de 20 ans de guerre civile dans le Sud, majoritairement chrétien et animiste, doit, à cet égard, servir à l’établissement de circonscriptions des élections générales et confirmer le partage du pouvoir entre les anciens ennemis ou au contraire le redessiner.

Mais il a semblé être mal parti. Le Sud a refusé d’être lié par les résultats du recensement, et les rebelles du Darfour, province de l’ouest du Soudan en guerre civile depuis plus de cinq ans, ont décidé de le boycotter. Les deux parties accusent le Nord, arabo-musulman, de manipuler le comptage pour renforcer son contrôle et marginaliser la population africaine. L’opération menée tant bien que mal a eu son cortège de morts dans ces deux zones. D’anciens rebelles du Darfour ont accusé, jeudi, des miliciens pro-gouvernementaux d’avoir tué cinq Darfouris qui avaient refusé de participer au recensement. Le chef de la mission de suivi du recensement, Abdel-Bagi Gailani, a fait part à Reuters de difficultés dans la région de Shereia.

Le recensement s’est cependant déroulé pour l’heure sans incident majeur dans la plus grande partie du Soudan, mais de nombreux habitants des camps au Darfour ont refusé d’y participer et ont organisé presque quotidiennement des manifestations pour s’y opposer. Ils réclament la paix et la sécurité au Darfour avant tout recensement.

« Tout gouvernement d’un pays aussi grand que le Soudan et dont le nombre de ressortissants est important doit exécuter un tel comptage pour connaître tous les détails démographiques : nombre de sujets masculins et féminins, le nombre de naissances et de décès. Mais pour le Soudan, il existe de nombreuses difficultés : c’est un pays très vaste, divisé entre diverses ethnies et religions, en plus d’un grand nombre de réfugiés venant d’Afrique et des déplacés », estime l’ambassadeur Ahmed Haggag, secrétaire général de la Société africaine du Caire. Ce spécialiste de l’Afrique ajoute : « La prochaine échéance électorale rend de plus en plus vital ce référendum ». Haggag estime que le gouvernement soudanais s’est bien préparé à cette tâche. Des milliers de citoyens y ont participé. Pour lui, les violences au Darfour sont à mettre du côté des « rebelles qui représentent 27 factions qui ne sont pas d’accord sur une attitude unifiée à prendre ». En dépit des tentatives gouvernementales d’opérer une réconciliation, rien n’a pu être réalisé.

Manque de confiance dans un gouvernement accusé de discriminer les non Arabes et les non musulmans ? Sans doute. Mais il y aurait aussi des ingérences de la part d’« éléments faisant partie de l’espace régional du Soudan ».

Cela fait partie de la complexité de la donne soudanaise et les rapports troubles de Khartoum avec ses voisins, dont le Tchad, l’Ethiopie, l’Ouganda. Rien ne peut se dérouler dans ce pays en vase clos. En plus, selon Haggag, les divisions internes ne manquent pas de jouer leur rôle : « Il existe des difficultés au sein des nordistes eux-mêmes et des sudistes aussi. Cela dit, les parties sont conscientes du fait qu’il n’y a pas d’alternative à parvenir à une solution ».

Certes, il faut négocier, mais chacun semble avoir ses propres desseins. « Les sudistes veulent élargir l’espace de leur région autonome et les nordistes veulent aussi gagner la plus grande superficie possible », souligne de son côté Helmi Chaaraoui, directeur du Centre des études arabo-africaines. Pour lui, le recensement reste problématique : « La situation actuelle au Soudan n’aide pas à établir un recensement précis. D’où des problèmes qui en découlent, dont l’insistance des sudistes à inclure la détermination de la religion et de l’ethnie dans le comptage. Certains exigent aussi de prendre en compte l’origine lorsqu’il s’agit de recenser certains habitants ». Il explique que sur les deux millions se trouvant à Khartoum, il y a une grande majorité d’immigrants dont certains originaires du sud et ayant fui leur région pendant la guerre civile. « Ce qui explique pourquoi le sud refuse le recensement. Et comment en fait réaliser un recensement dans une zone en guerre comme le Darfour ? ».

Le plus dangereux selon le point de vue de Chaaraoui, est que tout fait partie d’une cause stratégique. Il ne peut y avoir de recensement au Darfour dans les conditions actuelles. « C’est une zone à laquelle la sécurité fait défaut depuis trois ans ».

 

Enjeux pétroliers

La situation est d’autant plus complexe que la principale richesse à partager est le pétrole et l’on sait ce que les hydrocarbures représentent dans la stratégie mondiale actuelle. Selon les experts, en dépit de ressources naturelles considérables, le Soudan est parmi les pays les plus pauvres du monde.

Traditionnellement, l’économie du Soudan a été principalement agricole — avec la production de coton et de gomme arabique. La production (et les exportations) significatives de pétrole commencent vers la fin de 1999. Mais même si le Soudan n’est pas un grand pays producteur sur le modèle de l’Arabie saoudite, son pactole pétrolier attire et s’insère en filigrane dans la crise. Voire on attribue le déclenchement du conflit entre le Nord et le Sud à la découverte, par la compagnie américaine Chevron, du pétrole notamment dans la zone d’Abyei en 1980. La guerre qui a éclaté en mai 1983 s’explique donc par le naphte et non par le désir de Gaafar Némeiry alors président du Soudan d’appliquer la charia. Ce n’est qu’en 1999 que la situation se débloqua ... grâce à un accord entre la Compagnie Nationale des Pétroles Chinois (CNPC), la compagnie malaysienne Pétronas et la compagnie canadienne Talisman. Les Chinois apportaient une main-d’œuvre quasiment gratuite.

Or le pétrole serait donc « une malédiction », comme le dit Haggag puisque non seulement il est à l’origine du conflit interne, mais parce qu’il attire des interventions occidentales qui, parfois sous couvert d’aide humanitaire, visent surtout à exploiter les hydrocarbures. Mais d’un autre côté, Haggag affirme que le pétrole est l’un des « éléments qui aident au développement du Soudan, s’agissant d’un pays aux gisements prometteurs ». Ce qui, confirme-t-il, en fait un pays à ne pas négliger.

D’ailleurs, en ces moments de recensement, la violence a éclaté au sujet justement de la répartition de cette richesse. Des dizaines de morts ont résulté de ces batailles rangées fin avril entre une tribu arabe et des soldats de l’armée du sud du Soudan et leurs alliés d’une tribu africaine. Ces affrontements survenus dans l’Etat d’Unity, près de l’un des plus gros gisements de pétrole du pays, ont fait craindre un effondrement de l’accord de paix Nord-Sud de 2005, qui a mis fin

à la guerre civile la plus longue du continent africain.

Par la suite, les forces du Nord et Sud-Soudan ont accepté de se retirer de ce secteur instable à la frontière entre les deux zones. La SPLA devait s’éloigner dès aujourd’hui, et les forces alliées du Nord devaient faire de même. Des unités mixtes composées de soldats du Nord et du Sud, créées en vertu de l’accord de 2005, sont déjà en route pour ce secteur frontalier pour prendre la relève, a-t-il précisé. La SPLA a accusé Khartoum d’armer des miliciens de la tribu Misseriya, basée dans le Nord, pour attiser les tensions dans la région. Khartoum nie tout soutien à ces tribus nomades lourdement armées.

L’accord de retrait des troupes a été obtenu par les gouverneurs des Etats situés de part et d’autre de la frontière. Situation précaire donc. Pour Haggag, dans ce contexte, les Etats-Unis « veulent obtenir une grande part du pétrole de l’Afrique, y compris le Soudan qui, de toute façon, n’hésitera pas à répondre favorablement aux offres américaines ».

D’ailleurs, des analystes américains ne manquent pas de le confirmer. « Le Soudan est un pays où, comme en Bosnie, au Kosovo, en Afghanistan, en Iraq et dans de nombreux autres pays, il s’est passé des événements regrettables et il continue de s’en passer chaque jour. Toutefois, il nous sera plus aisé de comprendre la question spécifique du Soudan en nous référant à ce que nous savons déjà : Le pétrole est important (...) L’influence dans le domaine pétrolier est importante et c’est le pays qui exerce le plus d’influence qui l’emporte ! Puisque vous avez déjà examiné l’analyse que le Département de l’énergie a faite du Soudan, vous savez quel est le gouvernement qui travaille en proche collaboration avec le [mauvais] gouvernement soudanais depuis des années, accordant à son industrie pétrolière protection et investissements. Vous savez également quel est le gouvernement qui a fait tomber le Soudan sous le coup de sanctions en tant que pays terroriste. Pour faciliter les choses, appelons ces deux gouvernements, euh, au hasard, la Chine et les Etats-Unis ? », comme le dit Karen Kwiatkowski, lieutenant-colonel à la retraite de l’Armée de l’air américaine, qui à la fin de sa carrière a passé quatre ans et demi au Pentagone. Pétrole, tribalisme, structures traditionnelles, tout se mêle pour mieux compliquer cette crise soudanaise.

Ahmed Loutfi
Chaimaa Abdel-Hamid

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