Soudan.
Une opération de recensement, la première en quinze ans, a
été mise en route par Khartoum. Troubles, violences tribales
et contestations l’ont marquée, illustrant l’instabilité et
l’absence de consensus dont souffre ce pays.
Un dénombrement dans l’incertitude
Décider
de la répartition des pouvoirs et des richesses, notamment
les revenus pétroliers, un processus qui ne semble guère
être facile dans ce plus grand pays d’Afrique, miné par des
conflits ethniques et religieux et qui est dans le
collimateur de l’Occident l’accusant de crimes contre
l’humanité et de politique discriminatoire, tout en ne
dédaignant pas lorgner du côté des ressources pétrolières
qui s’y trouvent. Le recensement qui se déroule est, d’autre
part, considéré comme une étape cruciale en vue d’organiser
en 2009 des premières élections démocratiques depuis 23 ans.
L’opération, prévue par l’Accord de paix globale (CPA) qui a
mis fin en 2005 à plus de 20 ans de guerre civile dans le
Sud, majoritairement chrétien et animiste, doit, à cet
égard, servir à l’établissement de circonscriptions des
élections générales et confirmer le partage du pouvoir entre
les anciens ennemis ou au contraire le redessiner.
Mais il a semblé être mal parti. Le Sud a refusé d’être lié
par les résultats du recensement, et les rebelles du
Darfour, province de l’ouest du Soudan en guerre civile
depuis plus de cinq ans, ont décidé de le boycotter. Les
deux parties accusent le Nord, arabo-musulman, de manipuler
le comptage pour renforcer son contrôle et marginaliser la
population africaine. L’opération menée tant bien que mal a
eu son cortège de morts dans ces deux zones. D’anciens
rebelles du Darfour ont accusé, jeudi, des miliciens
pro-gouvernementaux d’avoir tué cinq Darfouris qui avaient
refusé de participer au recensement. Le chef de la mission
de suivi du recensement, Abdel-Bagi Gailani, a fait part à
Reuters de difficultés dans la région de Shereia.
Le recensement s’est cependant déroulé pour l’heure sans
incident majeur dans la plus grande partie du Soudan, mais
de nombreux habitants des camps au Darfour ont refusé d’y
participer et ont organisé presque quotidiennement des
manifestations pour s’y opposer. Ils réclament la paix et la
sécurité au Darfour avant tout recensement.
« Tout gouvernement d’un pays aussi grand que le Soudan et
dont le nombre de ressortissants est important doit exécuter
un tel comptage pour connaître tous les détails
démographiques : nombre de sujets masculins et féminins, le
nombre de naissances et de décès. Mais pour le Soudan, il
existe de nombreuses difficultés : c’est un pays très vaste,
divisé entre diverses ethnies et religions, en plus d’un
grand nombre de réfugiés venant d’Afrique et des déplacés »,
estime l’ambassadeur Ahmed Haggag, secrétaire général de la
Société africaine du Caire. Ce spécialiste de l’Afrique
ajoute : « La prochaine échéance électorale rend de plus en
plus vital ce référendum ». Haggag estime que le
gouvernement soudanais s’est bien préparé à cette tâche. Des
milliers de citoyens y ont participé. Pour lui, les
violences au Darfour sont à mettre du côté des « rebelles
qui représentent 27 factions qui ne sont pas d’accord sur
une attitude unifiée à prendre ». En dépit des tentatives
gouvernementales d’opérer une réconciliation, rien n’a pu
être réalisé.
Manque
de confiance dans un gouvernement accusé de discriminer les
non Arabes et les non musulmans ? Sans doute. Mais il y
aurait aussi des ingérences de la part d’« éléments faisant
partie de l’espace régional du Soudan ».
Cela fait partie de la complexité de la donne soudanaise et
les rapports troubles de Khartoum avec ses voisins, dont le
Tchad, l’Ethiopie, l’Ouganda. Rien ne peut se dérouler dans
ce pays en vase clos. En plus, selon Haggag, les divisions
internes ne manquent pas de jouer leur rôle : « Il existe
des difficultés au sein des nordistes eux-mêmes et des
sudistes aussi. Cela dit, les parties sont conscientes du
fait qu’il n’y a pas d’alternative à parvenir à une solution
».
Certes, il faut négocier, mais chacun semble avoir ses
propres desseins. « Les sudistes veulent élargir l’espace de
leur région autonome et les nordistes veulent aussi gagner
la plus grande superficie possible », souligne de son côté
Helmi Chaaraoui, directeur du Centre des études
arabo-africaines. Pour lui, le recensement reste
problématique : « La situation actuelle au Soudan n’aide pas
à établir un recensement précis. D’où des problèmes qui en
découlent, dont l’insistance des sudistes à inclure la
détermination de la religion et de l’ethnie dans le
comptage. Certains exigent aussi de prendre en compte
l’origine lorsqu’il s’agit de recenser certains habitants ».
Il explique que sur les deux millions se trouvant à
Khartoum, il y a une grande majorité d’immigrants dont
certains originaires du sud et ayant fui leur région pendant
la guerre civile. « Ce qui explique pourquoi le sud refuse
le recensement. Et comment en fait réaliser un recensement
dans une zone en guerre comme le Darfour ? ».
Le plus dangereux selon le point de vue de Chaaraoui, est
que tout fait partie d’une cause stratégique. Il ne peut y
avoir de recensement au Darfour dans les conditions
actuelles. « C’est une zone à laquelle la sécurité fait
défaut depuis trois ans ».
Enjeux pétroliers
La situation est d’autant plus complexe que la principale
richesse à partager est le pétrole et l’on sait ce que les
hydrocarbures représentent dans la stratégie mondiale
actuelle. Selon les experts, en dépit de ressources
naturelles considérables, le Soudan est parmi les pays les
plus pauvres du monde.
Traditionnellement, l’économie du Soudan a été
principalement agricole — avec la production de coton et de
gomme arabique. La production (et les exportations)
significatives de pétrole commencent vers la fin de 1999.
Mais même si le Soudan n’est pas un grand pays producteur
sur le modèle de l’Arabie saoudite, son pactole pétrolier
attire et s’insère en filigrane dans la crise. Voire on
attribue le déclenchement du conflit entre le Nord et le Sud
à la découverte, par la compagnie américaine Chevron, du
pétrole notamment dans la zone d’Abyei en 1980. La guerre
qui a éclaté en mai 1983 s’explique donc par le naphte et
non par le désir de Gaafar Némeiry alors président du Soudan
d’appliquer la charia. Ce n’est qu’en 1999 que la situation
se débloqua ... grâce à un accord entre la Compagnie
Nationale des Pétroles Chinois (CNPC), la compagnie
malaysienne Pétronas et la compagnie canadienne Talisman.
Les Chinois apportaient une main-d’œuvre quasiment gratuite.
Or le pétrole serait donc « une malédiction », comme le dit
Haggag puisque non seulement il est à l’origine du conflit
interne, mais parce qu’il attire des interventions
occidentales qui, parfois sous couvert d’aide humanitaire,
visent surtout à exploiter les hydrocarbures. Mais d’un
autre côté, Haggag affirme que le pétrole est l’un des «
éléments qui aident au développement du Soudan, s’agissant
d’un pays aux gisements prometteurs ». Ce qui,
confirme-t-il, en fait un pays à ne pas négliger.
D’ailleurs, en ces moments de recensement, la violence a
éclaté au sujet justement de la répartition de cette
richesse. Des dizaines de morts ont résulté de ces batailles
rangées fin avril entre une tribu arabe et des soldats de
l’armée du sud du Soudan et leurs alliés d’une tribu
africaine. Ces affrontements survenus dans l’Etat d’Unity,
près de l’un des plus gros gisements de pétrole du pays, ont
fait craindre un effondrement de l’accord de paix Nord-Sud
de 2005, qui a mis fin
à la guerre civile la plus longue du continent africain.
Par la suite, les forces du Nord et Sud-Soudan ont accepté
de se retirer de ce secteur instable à la frontière entre
les deux zones. La SPLA devait s’éloigner dès aujourd’hui,
et les forces alliées du Nord devaient faire de même. Des
unités mixtes composées de soldats du Nord et du Sud, créées
en vertu de l’accord de 2005, sont déjà en route pour ce
secteur frontalier pour prendre la relève, a-t-il précisé.
La SPLA a accusé Khartoum d’armer des miliciens de la tribu
Misseriya, basée dans le Nord, pour attiser les tensions
dans la région. Khartoum nie tout soutien à ces tribus
nomades lourdement armées.
L’accord de retrait des troupes a été obtenu par les
gouverneurs des Etats situés de part et d’autre de la
frontière. Situation précaire donc. Pour Haggag, dans ce
contexte, les Etats-Unis « veulent obtenir une grande part
du pétrole de l’Afrique, y compris le Soudan qui, de toute
façon, n’hésitera pas à répondre favorablement aux offres
américaines ».
D’ailleurs, des analystes américains ne manquent pas de le
confirmer. « Le Soudan est un pays où, comme en Bosnie, au
Kosovo, en Afghanistan, en Iraq et dans de nombreux autres
pays, il s’est passé des événements regrettables et il
continue de s’en passer chaque jour. Toutefois, il nous sera
plus aisé de comprendre la question spécifique du Soudan en
nous référant à ce que nous savons déjà : Le pétrole est
important (...) L’influence dans le domaine pétrolier est
importante et c’est le pays qui exerce le plus d’influence
qui l’emporte ! Puisque vous avez déjà examiné l’analyse que
le Département de l’énergie a faite du Soudan, vous savez
quel est le gouvernement qui travaille en proche
collaboration avec le [mauvais] gouvernement soudanais
depuis des années, accordant à son industrie pétrolière
protection et investissements. Vous savez également quel est
le gouvernement qui a fait tomber le Soudan sous le coup de
sanctions en tant que pays terroriste. Pour faciliter les
choses, appelons ces deux gouvernements, euh, au hasard, la
Chine et les Etats-Unis ? », comme le dit Karen Kwiatkowski,
lieutenant-colonel à la retraite de l’Armée de l’air
américaine, qui à la fin de sa carrière a passé quatre ans
et demi au Pentagone. Pétrole, tribalisme, structures
traditionnelles, tout se mêle pour mieux compliquer cette
crise soudanaise.
Ahmed
Loutfi
Chaimaa Abdel-Hamid