Cinéma .
Alwane al-sama al-sabaa (couleurs de l’arc-en-ciel), romance
de Saad Hindawi, aménage un espace d’espoir par la danse
soufie qui rend le bonheur accessible.
Visions du ciel
On
y est presque entre la danse soufie et la réalité plate.
D’un côté, la spiritualité qui dépasse les déterminismes et
donne une qualité de regard, en guise de vision du monde, de
l’autre, un réalisme résigné. Avec Les couleurs de
l’arc-en-ciel, le jeune Saad Hindawi, tout en restant ancré
dans une société sinistrée par les misères économiques, s’en
sent extirpé en s’autorisant des échappées, des joies et
l’euphorie de sa belle protagoniste Hanane (Leïla Eloui) qui
s’enflamme devant la danse de Tannoura exécutée comme sous
une voûte céleste par Bakr (Farouq Al-Fichawi). A partir
d’un terreau d’histoires banales, Hindawi fait grossir une
petite odyssée où par un sens de la purification, du
réajustement éthique, les personnages retrouvent la quiétude
et la plénitude faisant défaut dans leur vie.
Personnages et situations s’imbriquent au meilleur de leur
forme. Les mobiles de Hanane qui assiste chaque soir de
Ramadan au spectacle de danse de Bakr restent opaques :
fascination, extase, fantasme ? Faisant miroiter ses
charmes, elle se prête comme toute apparition opaque, muette
à tous les usages, elle est capable de tout. Cela fait
chavirer Bakr. Ils appartiennent à deux mondes étrangers qui
se frottent, s’attirent, se mécomprennent, ramènent
l’altérité à un mélange de chair, mais cette fois, porteur
d’un érotisme vivant, dans une perspective autre qu’un
simple rapport sexuel. La forme emprunte un chassé-croisé de
vues aériennes et terrestres traduisant une ivresse de
l’aventure chez les protagonistes, ignorant les obligations
et les contraintes sociales et professionnelles. C’est à la
faveur d’un détachement vers un horizon touchant au septième
ciel, que tente Bakr dans son mouvement, l’ordinaire peut
dérailler vers l’extraordinaire. Il conserve ainsi de la
spiritualité soufie une grande puissance par laquelle il
saute instantanément dans l’espace et le temps de la danse,
sans que la fable ne perde rien de sa littéralité.
Quant à Hanane, elle a un goût très prononcé de l’alliance
de l’art traditionnel et l’art contemporain. Pour soulager
une amie de la rudesse de la vie, elle l’invite à partager
une danse improvisée, qui frise la transe, dans une
théâtralité non sans préciosité. Ainsi, la danse acrobatique
de Bakr se mêle à une autre forme de danse urbaine,
contemporaine, comme pour tirer la chorégraphie vers
d’autres sources et une variété de figures possibles.
Cependant, les personnages qui utilisaient jusqu’ici
l’imagination pour flotter dans le même ciel, où l’extase
est possible, doivent se confronter au contexte social.
Envers et contre toutes leurs dénégations, les étiquettes
sociales les prennent en étau. Mais elles constituent la
seule voie de véritable rencontre, lorsque les masques
sociaux tombent. Hanane fait de la prostitution pour
s’offrir une vie de luxe et aider sa famille dans le besoin.
Bakr subit passagèrement l’abandon aux charmes de femmes
séduites par sa danse, qui l’entretiennent presque. A
travers Hanane et Bakr, les stéréotypes d’un pays déshérité,
laissé pour compte, se défilent. Dans un décor
volontairement grandiose, on entend pourtant les plaintes du
duo d’amants. La trame renvoie à une réalité tristement
connue et même peut-être vécue par beaucoup de défavorisés.
Choc étrange qui ménage l’éloignement, la déconcertation des
personnages. Soudain, leur quête urgente de bonheur
s’interrompt. Bakr recherche son fils qui veut apprendre la
virtuosité de la danse. Hanane tente d’émigrer pour
commencer, incognito, un nouveau départ. Chacun entame une
course pour ne pas s’assécher, déraper.
Que peut la danse au milieu de tout cela ? Moment magique ?
Parenthèse enchantée ? Premier élan, libération, elle
alterne avec les étapes qui décantent l’action. Comme la
répétition d’un même motif, elle donne la mesure de la
puissance d’une possible transcendance de la matérialité
étouffante. Le film tend par toutes ses forces à prouver la
possibilité de retrouver le bonheur par la voie de la
spiritualité. L’incursion du ciel entre les scènes le
rappelle. Tout le film se charge de scruter cette image.
Pour cette raison, la performance de Bakr n’a rien
d’exotique, mais tient plutôt d’une manière de délirer
l’Histoire, de l’ouvrir. Contre les drames du monde, Les
couleurs de l’arc-en-ciel libère une puissance de feu.
Amina
Hassan