Lauréat du prix émirati Cheikh Zayed en
littérature, l’écrivain libyen Ibrahim Al-Kouni
dépeint un désert habité par les fées, un univers de sagesse et de poésie qui
s’empare du lecteur. Extrait de son roman Nidae ma kan baïdane.
L’appel de ce qui était lointain
1
Il
s’aperçut qu’il mettait la main dans sa poche et qu’il en faisait ressortir un
bout de chair visqueuse qui se tortillait. Il en ressentit de la répugnance. Il
découvrit que c’était un serpent qui se mouvait ! Il le jeta au loin alors
qu’il sautait très haut. Il se mit à courir dans le vide. Il courut pieds nus
sur une terre couverte de cailloux, ressentant, tout au long, ce sentiment
obscur d’être poursuivi par le serpent dégoûtant tel un destin. Il se retourna
pour comprendre ce qui se passait et il découvrit qu’il se démenait sur ses
pieds nus contre une tête enragée, la gueule béante et affamée. Il essaya de
sauter pour le dépasser, mais il découvrit que ce qui gisait sur le sol, ce
n’étaient pas les cailloux, mais des serpents qui ondulaient avec leur longue
queue en ouvrant très grandes leurs énormes gueules affamées. Elles
assourdissaient, de leurs chaos, ses oreilles.
Le
désespoir s’empara de sa personne, et tout de suite, il se sentit sans force. Il
trébucha et tomba dans le champ couvert de reptiles. Une faiblesse violente
s’empara de lui. Ce n’était pas de la faiblesse, mais de l’impuissance. Les
reptiles le rejoignirent. Ils l’entourèrent de toutes parts. Il ne savait pas
d’ailleurs pourquoi il était envahi par le doute quant aux reptiles. Il était
envahi par le doute sur la réalité des reptiles. Sur la lignée des reptiles.
Parce que le malin qu’il venait de faire sortir de sa poche se frottait les
mains sur sa tête et disait d’une voix qu’il entendait clairement : « Ce qui
m’importe, c’est ton pied ! Tu es né pour détruire ma tête avec ton pied et je
suis né pour le mordre ! ». Il ne savait pas comment le serpent avait emprunté
la langue des humains, et son intuition lui avait soufflé que les serpents
n’avaient pas été des serpents depuis toujours, mais des molécules dont les
peaux pouvaient se transformer en créatures diverses ! Le serpent montra
ensuite ses dents pour s’emparer de son pied, mais il ne trouva d’autre moyen
de se défendre que d’appeler au secours.
Il
poussa un cri ! Un cri prolongé, désespéré, dans lequel il déposa toute son
impuissance. Le cri d’une victime qui tombe entre les mains d’un bourreau après
une poursuite violente.
Pourtant,
le cri douloureux le sauva parce qu’il se libéra du cauchemar et il se tint
debout sur ses jambes !
2
Il ne
croyait pas qu’il s’en sortait.
Il ne
le croyait pas au point de refuser de rester au sol. Il vadrouilla çà et là en
se frottant les yeux, en examinant les bas-fonds avec de grandes précautions,
comme s’il ne croyait pas que la terre pouvait être vide de ses armées de
reptiles. Il se dirigea quelques pas vers l’est, puis il revint sur ses pas et
marcha quelques autres pas vers le nord. A ce moment, il vit l’astre du soleil
saignant de sang léchant les bords de l’horizon et le poussant vers l’espace
dans l’attente d’une soirée venue avant l’heure. Il comprit alors son erreur.
Il comprit que le secret de son malheur venait de ce moment qu’il avait choisi
pour se coucher, car la mère ne cessait de répéter l’histoire merveilleuse
selon laquelle le pire moment était celui du crépuscule. Seul un homme
irresponsable, stupide et dans les nuages pouvait fermer l’œil à ce moment. Car
l’heure qui précédait le crépuscule coïncidait avec le moment propice pour
l’évasion des djinns de leurs forteresses, pour la sortie des esprits méchants
au dehors à la recherche d’hommes qu’ils feraient souffrir. Le moment des
ouvertures des portes obscures qui permettaient à leurs habitants de distribuer
les mauvais esprits avec générosité sur la terre. Des esprits ne touchant
quiconque sans qu’il ne succombe au désastre.
C’est
le moment qu’il avait choisi pour cette sieste de malheur. La vérité était
qu’il n’avait pas choisi ce moment, mais c’était le moment lui-même qui l’avait
choisi. Des embûches auxquelles il n’avait pas pensé se trouvèrent sur son
chemin. Il fut pris de fatigue avant d’arriver à son but. Il avait alors
attaché sa monture à un arbre et avait décidé de reprendre ses forces. Il avait
déposé ses mains sous sa tête et avait décidé de fermer ses yeux lourds de
fatigue, de poussière et de sommeil. Il avait choisi de se coucher sur ses
mains au lieu de libérer le cheval de ses poids et de s’étendre sur ses rênes
comme il avait l’habitude de le faire en général durant ses voyages. Il ne
l’avait pas fait parce que la fatigue, cette fois-ci, ne lui avait pas donné la
force de libérer le cheval de ses rênes où de nombreuses amulettes éloignant
les différentes sortes d’esprits y étaient attachées. Il mérita donc sa
punition !
3
Il se
mit à faire les cent pas comme si c’étaient ses pieds qui refusaient de se
poser par crainte du fantôme à la gueule béante. Son corps le suivit. Son corps
courut à son secours en accourant sur terre, car les corps ne sont
qu’impuissance. Ils ne sont qu’un cadavre qui suffit à nourrir les rapaces et
la gueule béante d’un serpent. Il essuya la sueur qui perlait sur son front et
son cou dans son combat avec les descendants de la poussière et il contempla le
large espace pour calmer son sentiment de dépression.
Dans
le vide apparaissaient des fantômes inconnus qui étaient partis pour combattre
les dessous du crépuscule. Ils s’élevaient derrière les hauteurs pour se caser
doucement dans les molécules qui luttaient et se combattaient à l’aide de leurs
corps sur un nuage qui refusait de se rendre après la venue du soir. Il
s’entêta en son cœur touché, mais il ne réussit à calmer son corps qu’à force
d’efforts héroïques.
Enfin,
il se calma de ses turbulences. Mais son souffle ne cessa de se précipiter
comme s’il avait couru à travers le désert. Il se mit à fixer l’horizon et
disparurent alors les molécules telles une vraie caravane qui partait en se
libérant des restes des mirages à chaque fois que se rapprochait la distance.
Le
soleil se coupa et les derniers moments du crépuscule advinrent. Des nuages aux
couleurs de feu s’élevèrent de l’horizon lointain alors que la vaste vallée
s’étendit à perte de vue et que se dispersaient dans ses bras de petits
arbustes sauvages pâles dans son voyage vers le crépuscule. Du côté gauche,
apparaissaient les ombres des champs qui s’étendaient sur toute la longueur de
la côte. Au loin s’élevaient les montagnes vers le sud avec leurs couleurs de
sable et leurs tailles hautaines et mélangées au mystère qui rappelait les
contes de fées sur un endroit éternel qui était devenu depuis la nuit des temps
un lieu de rencontre entre les plages des mers du nord riches en eau et le
désert qui bordait les montagnes et s’évadait au sud à des distances dénudées,
assoiffées, se glissant à perte de vue.
La
vallée que les anciens appelaient « La vallée des morts » et qu’appelaient les
modernes « La vallée de Gaffarra » était l’intermédiaire qui liait les deux
mondes et que personne ne pénétrait ni les émigrants, ni non plus les
propriétaires des caravanes commerciales. On ne quittait le premier que pour
renaître dans le deuxième. Le premier constituait pour les voyageurs des
paradis alors que le second n’était qu’un feu flambant pour les autres. Et si
le deuxième monde n’était qu’une sorte de résurrection pour certains émigrants,
il n’était que perdition pour ceux du premier monde. Parce que ce que voyaient
les hommes du désert comme enfer n’était pour les plages du nord qu’un endroit
céleste. Ainsi, ce que les habitants des villes du nord cantonnés près des mers
considéraient comme des enfers était perçu par les habitants des déserts comme
un paradis.
C’était
ainsi depuis la nuit des temps. Et il est de même de nos jours. Peut-être que
cela durera pour toujours tant que dans le monde des hommes, il y aura des
personnes rêvant de stabilité et tant que marcheront sur la terre des êtres
humains passionnés de périple. (…).
Traduction de Soheir Fahmi