Hussein Al-Chehrestani,
ministre iraqien du Pétrole, explique que la hausse des
cours est due à la spéculation et non à la baisse de
l’offre. Il avance que l’ère du pétrole ne se terminera pas
dans
20 ans, et évoque les plans de développement du brut
iraqien.
«Aucune multinationale ne travaille
actuellement en Iraq»
Al-Ahram
Hebdo : Pourquoi avez-vous annoncé récemment que l’Iraq
n’augmenterait pas les exportations du brut ?
Hussein Al-Chehrestani :
Parce que l’augmentation de l’offre ne va pas changer la
tendance des prix. En fait, il y a déjà plus de brut sur le
marché qu’il n’en faut réellement. Preuve : quand l’Arabie
saoudite avait annoncé son intention de hausser sa
production, lors de la visite de George Bush, comment le
marché a-t-il réagi le lendemain ? Les prix ont augmenté
davantage.
— Alors qu’est-ce qui influe sur les prix, selon vous
?
— C’est en raison des fonds spéculatifs qui versent leurs
capitaux dans les contrats à terme. Or, ces contrats ne sont
pas du pétrole, c’est du brut sur papier. Donc, les
boursicoteurs spéculent sur un prix du brut élevé dans le
futur. Les producteurs, eux, n’ont aucun impact sur le
marché, donc injecter plus de pétrole sur le marché ne
poussera pas à la baisse des prix.
— Le prix est-il donc surestimé ?
— Le prix du pétrole, même à 126 dollars le baril, en termes
réels, est le même que celui d’il y a 25 ans. Donc, tout ce
discours sur les prix records du pétrole n’a pas de sens,
surtout si on le compare avec la hausse des prix des autres
produits durant cette période.
— Pensez-vous que cette tendance à la hausse persistera dans
le futur ?
— Il est très difficile de le prévoir, puisque le marché du
pétrole est dirigé par d’autres facteurs que l’offre et la
demande. Cependant, j’ai lu des études hautement pointues
prévoyant la hausse jusqu’à la fin de l’année, pour
atteindre quelque 140 dollars.
— Et qu’en pensez-vous personnellement ?
— Je vais vous dire : ce sont eux qui ont l’argent pour
spéculer, et eux-mêmes qui font les études et donc eux qui
le savent le mieux.
— A quel point l’Iraq a-t-il profité de la hausse des cours
du pétrole ?
— Les revenus pétroliers du pays au cours des quatre
premiers mois de l’année ont atteint 21,25 milliards de
dollars, alors que les prévisions du budget tablaient sur 11
milliards de dollars, soit un surplus de 10 milliards de
dollars seulement au cours des quatre premiers mois de
l’année. Un surplus qui nous permet d’accomplir facilement
le programme de la restructuration de l’Iraq. De plus, si
les prix augmentent davantage pour le reste de l’année,
l’Iraq engrangera un total de revenus pétroliers de plus de
70 milliards de dollars.
— Mais Pourquoi ces revenus pétroliers ne se font-ils pas
sentir sur le niveau de vie des Iraqiens ?
— L’Iraq a vraiment besoin d’un développement réel dans tous
les secteurs de l’économie. Surtout, suite aux guerres
qu’avait lancées l’ancien président Saddam Hussein, et en
raison des actes terroristes actuels.
Cependant, comme toute autre économie, nous avons une
capacité maximum de développement par an. Par exemple, si le
pays a besoin de millions d’unités de logements, il est
impossible de fournir tout ce qui permet de les installer au
cours d’une seule année, comme l’infrastructure, la
main-d’œuvre, etc. Même chose pour les hôpitaux, les écoles,
etc. Mais en dépit de l’instabilité sécuritaire qui menace
toujours le pays, le taux de croissance en Iraq a atteint 7
% en 2007.
— Pouvez-vous nous informer sur la production du pétrole de
l’Iraq ?
— L’Iraq produit actuellement 2,5 millions de barils par
jour dont il exporte deux millions. Il œuvre également à
augmenter davantage la capacité productive quotidienne de
l’Iraq entre 300 ou 400 000 barils d’ici jusqu’à fin 2009.
— Vous annoncez ici une hausse de la production alors que
vos négociations avec les multinationales concernant le
développement des champs pétroliers traînent. Comment
estimez-vous donc arriver à cette hausse ?
— Vous vous référez aux accords d’assistance technique que
nous sommes en train de négocier avec 5 compagnies. Ce sont
des contrats énormes, qui visent au développement des champs
pétroliers. La signature de ces contrats devrait nous
permettre de doubler notre production à 4,5 millions de
barils par jour d’ici cinq ans. Nous devions signer ces
contrats au cours du premier semestre de 2008, mais cela n’a
pas été réalisé. Quelques contrats sont prêts à être signés
en juin prochain et d’autres non. En tout cas, nous n’allons
pas attendre ces contrats, nous avons décidé de compter sur
nous-mêmes pour développer nos potentiels pétroliers.
— Qu’en est-il des contrats de pétrole déjà conclus du temps
de Saddam ?
— Une entreprise russe avait conclu un accord avec Saddam,
mais elle n’a pas lancé son activité. Et avant la fin du
régime de Saddam, son contrat a été annulé. Aucune
entreprise multinationale ne travaille actuellement au sein
de l’Iraq. A l’ordre du jour, toute augmentation de
production est due aux efforts iraqiens. Ceci dit, le
gouvernement iraqien a invité toutes les entreprises qui
s’intéressent à l’exploitation du pétrole iraqien à se
présenter à une adjudication transparente sur des licences
d’exploitation. 120 entreprises se sont présentées et seules
35 ont été qualifiées. Et nous allons annoncer le résultat
de la première phase des licences au cours de cet été. Nous
parlons du développement de grands champs qui produisent
déjà au sud et au sud-est, ainsi qu’à Kirkouk au nord.
— Vous n’êtes donc pas contre la pénétration des étrangers
dans le secteur pétrolier …
— Je souligne que ces contrats seront des contrats de
services, et non pas de partenariat dans la production. La
production, en revanche, reste soumise à une dominance
iraqienne nationale complète. Le pétrole iraqien restera
dans les mains de tous les Iraqiens comme le stipule la
Constitution. Ces entreprises doivent remplir également une
autre série d’engagements, comme la formation des cadres
iraqiens, l’embauche de la main-d’œuvre iraqienne, la
rénovation de l’infrastructure et la protection de
l’environnement.
— Quels sont les principaux importateurs de l’Iraq ? Est-ce
toujours les Etats-Unis ?
— (Il rit) Ironiquement, le régime de Saddam vendait plus de
pétrole aux Etats-Unis que le régime actuel. Le marché
asiatique, surtout l’Inde, est désormais le plus grand
importateur de l’Iraq. Le sud et le sud-est de l’Asie
s’emparent du tiers de nos exportations. Et en ce qui
concerne le surplus actuel de la production, l’Iraq préfère
l’exporter vers le marché asiatique. Le second tiers est
destiné au marché européen et le dernier tiers est importé
par l’ensemble des marchés américains et non pas uniquement
les Etats-Unis. Par ailleurs, nous exportons selon les prix
du marché le jour même du fret, et non pas selon des
contrats ou des coupons, pour se faire des alliés, comme
dans le passé. Il ne s’agit pas du tout de préférences
politiques, mais, le marché asiatique nous présente de
meilleurs prix, si l’on prend en considération les frais de
transport. Notamment que nous ne vendons pas aux
intermédiaires, mais exclusivement à des raffineries.
— Selon les Etats-Unis, le Moyen-Orient, y compris l’Iraq,
est menacé d’une pénurie de ressources pétrolières avec
l’approche de 2025. Est-ce que vous possédez un certain plan
pour y faire face ?
— Effectivement, en dépit des efforts déployés pour créer
une énergie alternative, comme l’énergie calorifique
souterraine, éolienne ou les biocarburants, ces énergies ne
pourront satisfaire que 10 % de la demande en énergie en
2025. Le pétrole et le gaz demeureront les principales
ressources de l’énergie, suivies par le carbone. Le total de
la consommation mondiale s’élèvera en 2025 à 115 mbj contre
87 actuellement. La demande des pays industrialisés restera
presque constante, la plupart de la demande proviendra des
pays en développement et le Moyen-Orient.
— Mais là, vous défiez le scénario adopté par
l’Administration Bush …
— Il s’agit de réalités et de chiffres, et pas de souhaits.
Vers 2025, le Moyen-Orient sera le seul fournisseur de toute
augmentation future de la demande en pétrole.
Là, le rôle de l’Iraq sera primordial, car il a le potentiel
de nourrir toute hausse de demandes, car la plupart des pays
arabes ont déjà atteint leur plafond de possibilités de
production. L’Iraq vise ainsi au cours des dix prochaines
années à élever sa production de 1,5 million de barils par
jour à 6 mbj, ensuite en 2025 à 8 mbj.
Propos recueillis par
Névine Kamel et Salma Hussein