Al-Ahram Hebdo, Enquête | Phase chronique
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 Semaine du 28 mai au 3 juin 2008, numéro 716

 

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Enquête

Pain. Malgré les efforts déployés par le gouvernement pour mettre fin à la pénurie, celle-ci persiste dans certains quartiers. Reportage à Mounib où le pain est distribué sur présentation de la carte d’identité.

Phase chronique

Comment faire face à la pénurie de pain et éviter les gaspillages ? La direction de la solidarité sociale du gouvernorat de Guiza a trouvé une solution inattendue. Il s’agit de vendre le pain subventionné sur présentation de la carte d’identité et en quantités limitées. L’expérience a été mise en vigueur cette semaine dans le quartier de Mounib à Guiza. Pour acheter le pain « baladi » subventionné vendu à 5 piastres la galette, les habitants de ce quartier se lèvent très tôt le matin. Ils se dirigent vers l’unique boulangerie du quartier, devant laquelle ils font la queue pendant de longues heures. Mais en arrivant devant la boulangerie, ils voient une affiche sur laquelle est inscrite la consigne suivante : « Les habitants du quartier sont tenus de présenter une pièce d’identité, nouvelle ou ancienne, pour pouvoir acheter du pain subventionné. Chaque citoyen a droit à 20 galettes au maximum ». L’affiche a rendu perplexes les habitants. La cohue s’installe et des murmures se font entendre. « Nous n’avons pas de carte d’identité. Cela signifie-t-il que nous n’allons pas manger du pain », hurlent certains. La plupart des clients qui font la queue sont des enfants qui n’ont pas de carte d’identité. Les habitants commencent à se disputer avec le boulanger croyant que c’est lui qui a inventé ce système. « Ce sont des instructions que nous avons reçues de la direction de la solidarité. Les responsables nous ont remis cette affiche pour prévenir les habitants ainsi qu’un formulaire afin d’inscrire le nom de chaque client qui achète du pain et le numéro de sa carte d’identité », explique Ahmad Ali, propriétaire de la boulangerie. L’initiative a provoqué la colère des habitants qui refusent de quitter la queue. Mais avec l’intransigeance du boulanger, ils finissent par se soumettre à la nouvelle décision. D’autres clients arrivent cependant et la scène se répète.

La pénurie de pain avait fait son apparition il y a quelques mois. La hausse vertigineuse des prix du blé a incité certains boulangers à vendre la farine subventionnée fournie par l’Etat au marché noir. Résultat : les quantités de farine ont diminué sur le marché. D’autre part, la hausse des prix des denrées alimentaires essentielles comme le riz et les pâtes a fait que les gens se sont plus portés sur le pain, et la pénurie s’est installée. Confronté au problème, le gouvernement a décidé de séparer la production de la distribution. Il a engagé directement les forces armées et la police dans la distribution du pain, ce qui a permis de lutter contre le détournement de la farine. Malgré les promesses du premier ministre Ahmad Nazif de mettre fin à la pénurie de pain avec le début du mois de mai, la crise persiste encore dans certains gouvernorats.

C’est le cas notamment à Guiza. En réalité, les points de distribution relevant des forces armées restent très peu nombreux par rapport à la demande notamment dans le Grand-Caire (qui comprend aussi Guiza et Qalioubiya), ainsi qu’à Alexandrie et à Minya. Si les propriétaires des boulangeries se justifient en affirmant que leur quota de farine est largement en dessous de la demande, les clients les accusent de détourner la farine subventionnée en la revendant au prix fort aux hôtels et aux pâtisseries. Dans chaque gouvernorat, des initiatives ont été mises en place pour faire face à la crise qui persiste.

A Mounib, la décision de vendre le pain sur présentation de la carte d’identité ne plaît pas aux habitants. « Comment je vais faire ? Ma mère est morte et mon père n’est pas là, il travaille comme journalier à Hurghada. Je vis avec ma sœur étudiante au cycle secondaire. Nous n’avons pas de cartes d’identité, nous deux », lâche Ahmad, âgé de 9 ans qui va devoir vivre sans pain jusqu’à ce que son père rentre de son voyage au mois de juin. Les propriétaires de boulangeries ne sont pas satisfaits non plus. « Ma boulangerie vend du pain à 1 400 personnes. Je passe des heures à inscrire les noms des citoyens pour éviter que certains n’achètent plusieurs fois du pain car le nombre de galettes est limité à 20 pour chaque famille », s’insurge un boulanger qui affirme avoir fini son travail à 17h au lieu de 14h. « Il serait préférable que la direction procède d’abord à un recensement des habitants du quartier pour les inscrire sur des listes qu’on distribuerait ensuite aux boulangeries », propose-t-il. Si certains habitants se sont plaints de l’initiative, d’autres, au contraire, l’ont accueillie favorablement. « La boulangerie produit quotidiennement 4 200 galettes. Cette quantité ne répond pas à nos besoins, nous, habitants de la rue Zamzam. Nous devons aller acheter du pain d’ailleurs, et parfois, nous n’en trouvons plus. Ce système permet au moins à tous les habitants d’avoir du pain », souligne Altaf Abdel-Qawi, femme au foyer. Elle est interrompue par sa voisine Sabah qui estime que ce système ne réglera jamais la pénurie de pain. « Si une famille comprend cinq membres dont trois possédant des cartes d’identité, elle aura 60 galettes, tandis qu’une autre, composée de 6 personnes dont seul le père ou la mère possède une carte d’identité, n’obtiendra que 40 galettes seulement. C’est injuste », commente Sabah. Le premier ministre Ahmad Nazif avait promis de mettre fin à la pénurie de pain en quelques semaines. Mais la persistance de la crise vaut au chef du gouvernement une avalanche de critiques. « Etablir des quotas pour la distribution du pain n’est pas une solution à la crise. Ce qui se passe dans certains quartiers est la preuve que le gouvernement n’a pas été en mesure de résoudre totalement la crise », s’insurge le député Eïd Qotb du PND, qui a présenté une interrogation au Parlement sur la question. Les responsables de la solidarité sociale affirment, eux, que cette mesure permet de faire face au gaspillage. Des rumeurs circulent selon lesquelles le gouvernement examine en ce moment la possibilité de fournir le pain subventionné sur présentation de la carte d’approvisionnement, délivrée aux catégories démunies de la population et qui donne accès à un certain nombre de produits de base subventionnés comme l’huile et le riz.

Héba Nasreddine

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