Pain.
Malgré les efforts déployés par le gouvernement pour mettre
fin à la pénurie, celle-ci persiste dans certains quartiers.
Reportage à Mounib où le pain est distribué sur présentation
de la carte d’identité.
Phase chronique
Comment
faire face à la pénurie de pain et éviter les gaspillages ?
La direction de la solidarité sociale du gouvernorat de
Guiza a trouvé une solution inattendue. Il s’agit de vendre
le pain subventionné sur présentation de la carte d’identité
et en quantités limitées. L’expérience a été mise en vigueur
cette semaine dans le quartier de Mounib à Guiza. Pour
acheter le pain « baladi » subventionné vendu à 5 piastres
la galette, les habitants de ce quartier se lèvent très tôt
le matin. Ils se dirigent vers l’unique boulangerie du
quartier, devant laquelle ils font la queue pendant de
longues heures. Mais en arrivant devant la boulangerie, ils
voient une affiche sur laquelle est inscrite la consigne
suivante : « Les habitants du quartier sont tenus de
présenter une pièce d’identité, nouvelle ou ancienne, pour
pouvoir acheter du pain subventionné. Chaque citoyen a droit
à 20 galettes au maximum ». L’affiche a rendu perplexes les
habitants. La cohue s’installe et des murmures se font
entendre. « Nous n’avons pas de carte d’identité. Cela
signifie-t-il que nous n’allons pas manger du pain »,
hurlent certains. La plupart des clients qui font la queue
sont des enfants qui n’ont pas de carte d’identité. Les
habitants commencent à se disputer avec le boulanger croyant
que c’est lui qui a inventé ce système. « Ce sont des
instructions que nous avons reçues de la direction de la
solidarité. Les responsables nous ont remis cette affiche
pour prévenir les habitants ainsi qu’un formulaire afin
d’inscrire le nom de chaque client qui achète du pain et le
numéro de sa carte d’identité », explique Ahmad Ali,
propriétaire de la boulangerie. L’initiative a provoqué la
colère des habitants qui refusent de quitter la queue. Mais
avec l’intransigeance du boulanger, ils finissent par se
soumettre à la nouvelle décision. D’autres clients arrivent
cependant et la scène se répète.
La pénurie de pain avait fait son apparition il y a quelques
mois. La hausse vertigineuse des prix du blé a incité
certains boulangers à vendre la farine subventionnée fournie
par l’Etat au marché noir. Résultat : les quantités de
farine ont diminué sur le marché. D’autre part, la hausse
des prix des denrées alimentaires essentielles comme le riz
et les pâtes a fait que les gens se sont plus portés sur le
pain, et la pénurie s’est installée. Confronté au problème,
le gouvernement a décidé de séparer la production de la
distribution. Il a engagé directement les forces armées et
la police dans la distribution du pain, ce qui a permis de
lutter contre le détournement de la farine. Malgré les
promesses du premier ministre Ahmad Nazif de mettre fin à la
pénurie de pain avec le début du mois de mai, la crise
persiste encore dans certains gouvernorats.
C’est le cas notamment à Guiza. En réalité, les points de
distribution relevant des forces armées restent très peu
nombreux par rapport à la demande notamment dans le
Grand-Caire (qui comprend aussi Guiza et Qalioubiya), ainsi
qu’à Alexandrie et à Minya. Si les propriétaires des
boulangeries se justifient en affirmant que leur quota de
farine est largement en dessous de la demande, les clients
les accusent de détourner la farine subventionnée en la
revendant au prix fort aux hôtels et aux pâtisseries. Dans
chaque gouvernorat, des initiatives ont été mises en place
pour faire face à la crise qui persiste.
A Mounib, la décision de vendre le pain sur présentation de
la carte d’identité ne plaît pas aux habitants. « Comment je
vais faire ? Ma mère est morte et mon père n’est pas là, il
travaille comme journalier à Hurghada. Je vis avec ma sœur
étudiante au cycle secondaire. Nous n’avons pas de cartes
d’identité, nous deux », lâche Ahmad, âgé de 9 ans qui va
devoir vivre sans pain jusqu’à ce que son père rentre de son
voyage au mois de juin. Les propriétaires de boulangeries ne
sont pas satisfaits non plus. « Ma boulangerie vend du pain
à 1 400 personnes. Je passe des heures à inscrire les noms
des citoyens pour éviter que certains n’achètent plusieurs
fois du pain car le nombre de galettes est limité à 20 pour
chaque famille », s’insurge un boulanger qui affirme avoir
fini son travail à 17h au lieu de 14h. « Il serait
préférable que la direction procède d’abord à un recensement
des habitants du quartier pour les inscrire sur des listes
qu’on distribuerait ensuite aux boulangeries »,
propose-t-il. Si certains habitants se sont plaints de
l’initiative, d’autres, au contraire, l’ont accueillie
favorablement. « La boulangerie produit quotidiennement 4
200 galettes. Cette quantité ne répond pas à nos besoins,
nous, habitants de la rue Zamzam. Nous devons aller acheter
du pain d’ailleurs, et parfois, nous n’en trouvons plus. Ce
système permet au moins à tous les habitants d’avoir du pain
», souligne Altaf Abdel-Qawi, femme au foyer. Elle est
interrompue par sa voisine Sabah qui estime que ce système
ne réglera jamais la pénurie de pain. « Si une famille
comprend cinq membres dont trois possédant des cartes
d’identité, elle aura 60 galettes, tandis qu’une autre,
composée de 6 personnes dont seul le père ou la mère possède
une carte d’identité, n’obtiendra que 40 galettes seulement.
C’est injuste », commente Sabah. Le premier ministre Ahmad
Nazif avait promis de mettre fin à la pénurie de pain en
quelques semaines. Mais la persistance de la crise vaut au
chef du gouvernement une avalanche de critiques. « Etablir
des quotas pour la distribution du pain n’est pas une
solution à la crise. Ce qui se passe dans certains quartiers
est la preuve que le gouvernement n’a pas été en mesure de
résoudre totalement la crise », s’insurge le député Eïd Qotb
du PND, qui a présenté une interrogation au Parlement sur la
question. Les responsables de la solidarité sociale
affirment, eux, que cette mesure permet de faire face au
gaspillage. Des rumeurs circulent selon lesquelles le
gouvernement examine en ce moment la possibilité de fournir
le pain subventionné sur présentation de la carte
d’approvisionnement, délivrée aux catégories démunies de la
population et qui donne accès à un certain nombre de
produits de base subventionnés comme l’huile et le riz.
Héba
Nasreddine