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 Semaine du 28 mai au 3 juin 2008, numéro 716

 

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Dossier

Liban. Après six mois de vacance présidentielle, le Parlement libanais a élu le chef de l’armée à la tête du pays. Une élection qui doit mettre en marche les institutions de l’Etat et ouvrir la voie à une difficile réconciliation entre opposition et majorité.

Le sursis

Place de l’Etoile, sécurité, caméras, voitures, fanfares, et des regards tous dirigés au fond vers un bâtiment plutôt simple : le Parlement. Dans le petit hémicycle, on fait circuler l’urne. Les 127 députés entassés sous le regard de plusieurs dizaines de représentants des gouvernements du monde entier déposent leurs bulletins. Le décompte se fait : 6 bulletins vides, 3 non valides et 118 pour. Sans surprise, Michel Sleimane est donc élu à la tête du Liban, même si Nabih Berri a tenté de donner un souffle enthousiaste à son annonce, sous l’applaudissement nourri des invités. Le président du Parlement quitte son siège et va chercher le nouveau président du pays du Cèdre. Le « sauveur », comme on le surnomme désormais dans les rues de Beyrouth, ôte son costume militaire et fait son entrée au Parlement avec une veste noire et une cravate gris clair. Son regard exprime déjà le fardeau que lui ont confié majorité et opposition après des tractations au Qatar. Son discours se veut en revanche plus confiant. Sleimane prête serment pour 6 ans et appelle à une « ère nouvelle ». Ere nouvelle entre le Liban et ses voisins, particulièrement la Syrie, mais surtout entre les Libanais eux-mêmes.

Journée de fête, double fête même, disent les Libanais. Il y a 8 ans, jour pour jour, l’armée israélienne a été forcée par la résistance du Hezbollah à quitter le sud du pays. Ce 25 mai 2008, les Libanais célèbrent une autre victoire, leur victoire sur eux-mêmes. Après 3 ans de crise, 18 mois de blocage politique et 6 mois de vacance à la tête de l’Etat, le Liban dispose enfin d’un président.

Le dur langage de la réalité

Si finalement, politiciens et citoyens se sont ralliés derrière Sleimane, dans les deux camps se pose l’accablante question : l’ancien commandant, chef de l’armée, parviendra-t-il à réconcilier une majorité et une opposition, qui, la veille, étaient au bord de la guerre civile ? Son appel vibrant d’« unissons-nous, et travaillons en vue d’une solide réconciliation. Nous avons payé cher notre unité nationale. Préservons-la, la main dans la main », lui accordera-t-il l’impulsion nécessaire ? Sleimane a certes le mérite d’être resté à l’écart des fractures politiques et il s’est imposé comme une personnalité plutôt neutre dans la crise, gagnant la confiance des différents rivaux, mais le général est en panne d’expérience politique capable de le soutenir dans sa lourde tâche (lire portrait).

Les affrontements armés entre les sunnites pro-gouvernementaux et les chiites de l’opposition, prenant la tournure d’un début de guerre civile, laissent prévoir un rapprochement peu facile. Le nouveau locataire du palais de Baabda entame son mandat avec des épineux dossiers, dont le moins délicat est la nomination du premier ministre. L’actuel gouvernement, dirigé par Fouad Siniora, est devenu démissionnaire de facto. Des consultations contraignantes des blocs parlementaires ont déjà commencé pour désigner le nouveau premier ministre. C’est pourtant le bloc de la majorité — les députés du 14 mars — qui aura son mot à dire ; il proposera un nom qui sera ensuite approuvé par le président. Deux noms sont en effet avancés, celui du chef du gouvernement sortant Siniora et Saad Hariri, chef de file de la majorité. La préférence va, dans les milieux de la majorité et de l’opposition, dans le sens du second, mais certains observateurs à Beyrouth parlent d’un message indirect américain comme quoi « le moment n’est pas encore opportun pour le fils de Hariri ».

Au-delà du nom du premier ministre, la tâche du nouveau président s’annonce plus ardue lorsqu’il est question de former « le gouvernement d’union nationale ». En chiffres, l’accord de Doha octroie 16 portefeuilles à la majorité, 11 à l’opposition et 3 au président. Le cœur du problème tournera autour des ministères-clès, comme celui de la Justice ou des Finances. Tant l’opposition, par le chef du courant libre, que la majorité se voit bien attribuer ce mérite. Le portefeuille de l’Intérieur n’en est pas moins crucial, puisque le Liban attend des élections municipales dans un an. Des détails qui pourraient si facilement sceller la fin de l’entente de Doha, d’autant plus que des questions de fond, comme les armes du Hezbollah, restent en suspens.

Le nominé faisait ses premières marches vers le Parlement et des tirs de joie retentissaient, des feux d’artifices brillaient dans le ciel de Beyrouth et avec eux tous les doutes possibles. Les Libanais qui, en dépit d’une histoire faite de conflits, d’occupation, et de guerre civile, sont parvenus à conserver quelque part leur rêve bleu. Une recette magique dont nul dans la région n’en était capable. Aujourd’hui encore, ils affichent une hardiesse qui n’est pas pour autant d’une ignorance de cette malédiction qui peut venir frapper à tout moment et pousser leur pays vers l’abîme. Des craintes renforcées à la fois par la position des différends et encore plus par le contexte régional. On se demande d’ailleurs pourquoi les parties qui se disputent sur tous les détails possibles ont pu parvenir subitement à un compromis. Le fait qu’elles auraient toutes épuisé leurs munitions politiques suffit-il à lui seul de déchiffrer cet épisode ? Le poids de l’influence extérieure s’est révélé par ce parterre de personnalités étrangères assistant à l’élection du président. Les partisans de la majorité ou de l’opposition étaient tous présents, avec notamment les ministres des Affaires étrangères iranien, syrien, saoudien et égyptien.

Juste quelques heures après son investiture, le nouveau président a reçu un appel téléphonique de son homologue syrien Bachar Al-Assad, et un peu plus tard, ce fut au tour du président iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Une bombe désamorcée ?

Tous se félicitent officiellement de ce débouché, mais ceci ne cache certes pas que certains voient cette investiture d’un très mauvais œil, les Etats-Unis du moins. Des sources militaires américaines, selon le site israélien des renseignements Debkafile, affirmaient qu’Israël, sur incitation de Washington, préparait une attaque militaire contre le Hezbollah le 11 mai, c’est-à-dire le lendemain des affrontements de l’ouest de Beyrouth. Le nouveau rapport de force imposé par le Hezbollah sur le terrain aurait pu ainsi accélérer une explosion qui engloberait toute la région. Simplement, car les Etats-Unis ne pouvaient pas accepter une telle modification de l’équation régionale, surtout s’ils se préparent vraiment à déclencher une opération militaire contre l’Iran. L’Administration américaine aurait ainsi voulu frapper vite et affaiblir l’Iran et la Syrie en contrecarrant le Hezbollah.

L’accord de Qatar aurait ainsi, selon les plus optimistes, désamorcé la bombe en attendant un nouveau maître de la Maison Blanche. Le camp le plus inquiet estime qu’il s’agit plutôt d’une bombe à retardement, George Bush ne pouvant pas abandonner ses alliés au Liban aussi facilement et sans véritable gain. Un apaisement à Beyrouth ne serait alors qu’une manœuvre pour atteindre un autre objectif : une nouvelle guerre contre Téhéran ou dans le moindre des cas un désarmement de l’opposition, la bête noire d’Israël. Cette théorie est renforcée par le fait que c’est le Qatar qui a abrité les pourparlers. L’allié stratégique de Washington, base militaire américaine et nouvel ami d’Israël, n’aurait pas ainsi agi contre le gré des Américains.

Les Qatari s’emploieront, dit-on, discrètement à poursuivre la supervision de l’accord de Doha. Le premier ministre du Qatar, Hamad bin Jassem, a même suggéré qu’il pourrait passer au Liban quelques semaines pour poursuivre ses contacts en faveur de l’application des autres points de l’accord. Les armes du Hezbollah en particulier. Ce désarmement figure dans l’accord uniquement sous la forme d’une condamnation du recours aux armes à des fins politiques (lire fiche). Le timing est impressionnant, le même jour de la signature de l’accord, Damas, Tel-Aviv et Ankara déclaraient que des négociations de paix indirectes se déroulaient entre la Syrie et Israël. Une fois de plus, le Liban, « fort par sa fragilité », comme le disaient toujours les Libanais, est le théâtre d’ombres d’une épreuve de force qui dépasse ses frontières.

Samar Al-Gamal

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