Patrimoine.
La 5e Conférence internationale des manuscrits, tenue du 6
au 8 mai à la Bibliotheca Alexandrina, a accueilli de
nombreux intervenants et présentédes axes intéressants
relatifs à notre patrimoine écrit.
A la quête d’une mémoire disparue
Plus
fragiles que les vestiges de pierre qui ne sont pas
eux-mêmes indestructibles, les manuscrits portent
l’Histoire, mais ils sont eux-mêmes une histoire. Notre
héritage de manuscrits ne représente en fait qu’une partie
très restreinte de ce patrimoine manuscrit. Ainsi la grande
majorité de cet héritage a disparu, détruit, négligé ou
confisqué durant les conflits. Quel a été donc le sort de la
plus grande partie de ce patrimoine écrit ? Et que
reste-t-il de ces pages parcheminées, témoignages précieux
et souvent magnifiques de l’existence, du savoir et de l’art
de nos ancêtres ou prédécesseurs ? C’est dans ce cadre
qu’intervient la 5e édition de la Conférence internationale
de manuscrits, organisée à la Bibliotheca Alexandrina, du 6
au 8 mai en cours. Celle-ci avait pour thème cette année «
Al-Makhtoutat al-matwiya » ou les manuscrits perdus et
détruits.
Un thème rarement abordé par les chercheurs et les
spécialistes en ce domaine, mais qui est en fait très
important pour l’histoire des sciences et des civilisations.
« La 5e édition de la Conférence internationale de
manuscrits intervient évidemment pour poursuivre une série
de manifestations précédentes qui étaient en fait des pas
sur le chemin d’une prise de conscience de l’importance des
manuscrits quels qu’en soient les genres. Cette série a
commencé en 2004 par les manuscrits millénaires, les
manuscrits signés en 2005, les commentés en 2006 et les
traduits en 2007. L’édition de cette année vise à découvrir
le patrimoine manuscrit perdu », a déclaré le Dr Ismaïl
Séragueddine, directeur de la Bibliotheca Alexandrina, lors
de la séance de l’inauguration de la conférence. Une
cinquantaine de spécialistes érudits, experts et chercheurs
ont participé à la conférence. Ceux-ci venaient de plusieurs
pays arabes, musulmans et étrangers. Citons : l’Egypte, la
Syrie, l’Iraq, le Maroc, le Liban, le Koweït, Oman, la
France, l’Allemagne, la Hollande, les Etats-Unis et le
Canada. Une variété de nationalités qui marquent le succès
dont jouit la conférence dans sa cinquième édition. Les
intervenants ont discuté de plusieurs axes, dont les œuvres
perdues du patrimoine arabe, les auteurs inconnus, les
facteurs qui entraînent à détruire ou à perdre certains
manuscrits, les caractéristiques générales des manuscrits
perdus, leur importance et le rôle des bibliographies quant
à découvrir ces manuscrits perdus ...
De son côté, le Dr Youssef Zidan, directeur du centre et du
musée des manuscrits de la Bibliotheca Alexandrina, a défini
le concept des manuscrits al-matwiya (littéralement dont on
a tourné la page), étant les publications qui sont apparues
pour un certain temps puis et depuis lors ont disparu. «
Jusqu’aujourd’hui, les manuscrits perdus ou dissimulés n’ont
occupé l’intérêt que d’une partie très restreinte de
chercheurs du patrimoine écrit. Dès le premier instant, on
pense que les perdus et les inconnus du patrimoine manuscrit
sont une petite partie et qu’on ne cherche ce perdu que si
l’on a un surplus de temps et d’efforts. La vérité est en
fait tout à fait différente. Or, la majorité surtout de
notre patrimoine arabo-islamique reste encore inconnue,
puisque 5 % seulement de ce patrimoine a été publié », a
affirmé Youssef Zidan.
Mais il faut noter que la dissimulation des manuscrits
remonte bien avant la période arabo-islamique. « L’histoire
de la dissimulation des manuscrits commençait bien avant
l’époque islamique. L’Egypte pharaonique a même caché
volontairement une grande partie de ses manuscrits. En fait,
la plupart de ceux qui ont présenté des lectures sur le
patrimoine écrit se sont basés sur les manuscrits publiés et
célèbres », explique le Dr Youssef Zidan, qui a en fait
présenté un discours considérable à l’inauguration de la
conférence.
Les intervenants ont affirmé que les manuscrits sont
fragiles, parce que ceux-ci s’abîment un jour, et l’encre
pâlit, il peut y avoir des insectes, des souris, etc.
Quelques tentatives pour la restauration ou la conservation
des manuscrits peuvent aussi contribuer à les perdre et les
détruire. « Ce qui arrive aussi très souvent, c’est que
quand le manuscrit commence à être un peu abîmé, parfois on
refait la reliure et très souvent à ce moment-là des pages
se perdent ou des pages sont reliées dans un autre ordre.
Donc, chaque fois qu’on relie un manuscrit, c’est un risque
d’en perdre un peu, d’en mélanger un peu. C’est
effectivement très fragile, c’est pour ça qu’on a par
exemple à la Bibliothèque nationale de Paris, très peu de
manuscrits du Xe siècle », explique Hélène Bellosta,
directrice de recherche au CNRS et au Centre d’histoire des
sciences et des philosophies arabes et médiévales. Hélène
Bellosta a présenté à la conférence son travail sur le
célèbre mathématicien musulman Ibrahim Ibn Sinan, qui a
perdu ses propres manuscrits dont, à part les titres, on n’a
aucune idée de ce qu’ils pouvaient contenir.
La guerre, facteur de destruction
Cependant, un autre facteur qui peut causer la perte ou la
destruction des manuscrits, ce sont les guerres et les
conflits. Le plus célèbre exemple à cet égard, quand les
Mongols sont arrivés à Bagdad en 1258, ils ont complètement
rasé Bagdad. « Il ne reste plus rien de sa gigantesque
bibliothèque. Les historiens se sont même demandé quelle
était la dimension de la ville abbasside. Ce qu’on a perdu
au moment de l’arrivée des Mongols à Bagdad était énorme :
une bibliothèque complète qui possédait des collections très
variées. On a perdu pratiquement le contenu de toute la
bibliothèque ... », indique Hélène Bellosta. On a très peu
de manuscrits du Xe siècle. Plusieurs autres grandes
bibliothèques dans le monde islamique ont connu un sort
encore aussi dramatique que celui de la Bibliothèque de
Bagdad. Ainsi des milliers de manuscrits furent la proie des
flammes.
A aussi animé une des séances de la conférence le professeur
Rouchdi Rached, directeur de recherche émérite au CNRS et
fondateur de son laboratoire de restauration de manuscrits.
Il a parlé en détails des différents genres de manuscrits
perdus et inconnus. Il a aussi mis le point sur les
obstacles qu’affrontent les chercheurs et les analyseurs des
manuscrits scientifiques et mathématiques.
Régis Morelon, directeur de l’Institut dominicain d’études
orientales, a présenté, quant à lui, son travail sur les
manuscrits perdus de l’astronomie. Il a surtout abordé les
œuvres de Sabet Ibn Qorrah, qui vivait au IXe siècle
(836–901). « Parmi les listes bibliographiques de l’époque,
j’ai trouvé à peu près quarante œuvres d’astronomie. Il m’en
reste sept. Une trentaine ou moins sont donc perdues. C’est
donc la plupart de ces œuvres de l’astronomie qui sont
perdues. Alors j’ai cherché dans toutes les œuvres
successives d’autres auteurs s’ils citaient les œuvres de
Sabet Ibn Qorrah et j’arrive à trouver des citations
d’œuvres perdues de Sabet. C’est très important pour
comprendre ce qu’était la pensée en astronomie de quelqu’un
comme Sabet », explique Régis Morelon.
Un texte connu mais égaré
Il ne faut pas donc dire qu’on ne connaît absolument pas les
œuvres perdues. Il y a des traces quelque part. « Il y a par
exemple un texte qui est perdu que j’aimerais beaucoup
trouver, c’est une œuvre d’astronomie d’un astronome du Xe
siècle, dont j’ai le titre et je pourrais presque dire ce
qu’il y a dedans, mais il faut mieux que je trouve le
manuscrit. Comme je vois très bien ce qu’il y avait avant
lui et ce qu’il y a après lui, et les différences entre les
deux, lui doit être à la jonction, donc je vois ce qu’il a
dû lancer comme problème, mais il vaut mieux que je trouve
le texte avant de l’inventer », souligne Régis Morelon.
C’est un problème très important mais qui est aussi très
difficile, parce qu’un texte qui vous paraît perdu et qui
est cité quelque part, il faut savoir si c’est vrai ou si
c’est inventé. C’est-à-dire, ce n’est pas sûr peut-être.
Quand on travaille donc sur les œuvres perdues, il faut voir
si c’est authentique ou pas. C’est très important pour
l’histoire des sciences. « Lorsqu’on fait l’histoire des
sciences et l’histoire des mathématiques, souvent les
manuscrits qui traitent les choses les plus avancées de la
recherche de leur temps, ce sont les choses qui ont été le
moins comprises et donc le moins copiées, alors qu’on peut
avoir beaucoup de copies d’autres genres de manuscrits.
Chercher donc ces manuscrits scientifiques et mathématiques
est très important pour reconstituer ce qu’a pu être le
milieu de la recherche scientifique de l’époque. C’est le
point le plus avancé du savoir des sciences et des
mathématiques », assure Pascal Crozet, directeur de
recherche au CNRS.
Ce ne sont pas seuls les manuscrits mathématiques et
scientifiques qui sont perdus. On a aussi parlé, lors de la
conférence, des manuscrits religieux, historiques et
culturels.
Cette conférence essaye de sauver les manuscrits qui sont
naturellement fragiles, de les étudier, de les imprimer, de
les traduire et de les commenter, mais avant tout de sauver
le texte en l’éditant encore.
Amira
Samir