A 29 ans, Farida Khamis dirige en toute discrétion l’entreprise familiale de tapis Al-Nassagoune Al-Charqiyoune. Elle est, selon le magazine américain Forbes, l’une des cinquante businesswomen

les plus influentes du monde arabe. Non sans bonté.

 

Dans le cœur des affaires

 

On lui demande de la prendre en photo, elle refuse poliment. Elle n’aime pas apparaître à la télé, ni être interviewée. Quand elle cède, la jeune Farida Khamis donne des réponses très concises aux questions. Bref, elle n’aime pas les feux de la rampe. Même ses actions de charité ne sont pas divulguées, préférant toujours travailler abondamment mais discrètement. Très attachée à la famille, elle en parle aussi discrètement.

Farida Khamis est la cadette du fameux homme d’affaires autodidacte Mohamad Farid Khamis, également parlementaire égyptien. Farida Khamis est le fruit d’un mariage mixte, ayant noué le self-made-man égyptien à une Tchèque. Ces derniers ont réussi à inculquer à leurs enfants le sens du travail comme celui de la famille. « Je suis chanceuse d’avoir une mère étrangère, à l’esprit ouvert, qui une fois mariée à un Egyptien, a essayé d’appliquer des règles rigides quant à notre éducation, refusant de nous laisser toutes les libertés extrêmes et possibles ». Et d’ajouter : « Elle nous incitait, avec mes frères et sœurs, à apprendre le jeûne et la prière. Mon papa, très tendre, lui disait souvent que nous étions trop jeunes, mais elle insistait. C’est elle qui nous a appris également à ne jamais rester oisifs, à ne pas être prisonnières du statut de la femme au foyer et à avoir un rôle utile en société ». La pensée équilibrée de l’épouse tchèque a toujours été aux côtés du mari, notamment lors de ses premières réussites, dans l’industrie des tapis, au Koweït. C’était là que la saga des Khamis a commencé. « Mon père qui a d’abord travaillé au Caire, auprès de la banque gouvernementale Ahli, a quitté l’Egypte au lendemain de la Révolution de 1952 pour s’installer au Koweït. Là-bas, il a acquis tout le savoir-faire des tapis. De retour en Egypte, il a fait revivre ce secteur d’activité, alors quasiment mort. Je me souviens constamment de l’image de mon père, dans notre maison au Koweït, entouré de ses couleurs et dessins. C’est un vrai styliste qui a le sens de l’esthétique », dit-elle, admiratrice. « Mon père est toute ma vie », lance-t-elle sans hésiter. Elle est aussi une fille chérie.

De retour du Koweït, toute la famille s’est installée au Caire, peu de temps après la naissance de Farida en 1979. Une année exceptionnelle. « C’était vers la fin de l’année de ma naissance que mon père a construit sa première usine de tapisserie Al-Nassagoune Al-Charqiyoune (Tisseurs orientaux), dans la Cité du 10 de Ramadan. Papa a toujours considéré les tapis comme l’un des éléments les plus traditionnels et les plus anciens du décor et de la civilisation orientaux. Cette usine a été la première du genre en Egypte, spécialisée dans la fabrication des tapisseries et textiles ».

Fière des accomplissements de son père, Farida trône aujourd’hui au 5e étage du somptueux siège et centre d’exposition d’Al-Nassagoun Al-Charqiyoune, aux alentours des Immeubles Sheraton à Héliopolis. C’est d’ici qu’elle gère les 100 succursales de la société en Egypte, en tant qu’adjointe du PDG. Lucide, alerte et toujours modeste, elle annonce, avec une voix douce : « Nous fabriquons nous-mêmes nos fibres : laine, polyester, 33 % du capital d’Al-Nassagoune sont en Bourse. Nous exportons plus de 65 % de notre production. Le groupe Al-Nassagoune compte aujourd’hui d’autres compagnies de tapisserie : Mac et Efco, des agences de tourisme, hôtels, etc. Nous possédons aussi deux usines : l’une en Chine et l’autre plus petite, aux Etats-Unis ».

Loin des clichés de la « fille à papa », la jeune femme d’affaires a toujours été douée pour les chiffres. Aujourd’hui, c’est à elle de défendre sa propre vision. « Mon père voulait que je travaille avec lui. Il n’était pas question qu’il bâtisse tout ce royaume et qu’on le laisse tomber ».

Formée à la British School, puis à l’Université américaine du Caire, où elle a fait des études de psychologie, finance et administration, elle est partie plus tard suivre des cours de finance à Londres. Puis, elle a passé trois ans, de retour en Egypte, chez le courtier EFG-Hermes. « J’ai toujours à l’esprit la devise de mon père : ne pas rester figé, toujours évoluer, pour ne pas laisser la chance à nos adversaires de nous dépasser. Je lui demande parfois conseil et parfois j’agis selon ma propre gouverne ». C’est sa manière d’être, respecter son héritage et accepter jusqu’à son décor classique et somptueux, allant à l’encontre de son goût plus moderne et simple.

La grande salle des réunions, où elle reçoit, témoigne tout de même de ce jeunisme expansif. C’est surtout celui de la seconde génération « d’ingénieurs et experts en tapisserie », comme les appelle amicalement Farida. Il faut parler aussi d’experts financiers, dont elle est à la tête. Car les accomplissements de la jeune Farida Khamis reposent essentiellement sur la finance et la Bourse. En Egypte, elle focalise surtout  sur les apports en Bourse. Et à l’étranger, elle s’intéresse plutôt à négocier avec les banques internationales, afin d’obtenir le financement nécessaire à une nouvelle usine de polypropylène (matière avec laquelle on fabrique les fibres et les plastiques). Ce sera la première en Egypte. « Cette usine en construction verra le jour, en 2010, à Port-Saïd (ville décrétée zone franche sous Sadate, à l’époque de l’ouverture économique) ». Et de poursuivre : « Mon père m’a toujours demandé de faire très attention aux anciens, ceux qui ont bâti avec lui Al-Nassagoune Al-Charqiyoune. Il est pour le fait d’injecter du sang neuf, mais avec respect pour ceux qui ont pris de l’âge. Tout changement doit s’opérer rationnellement par étapes ».

Farida a bien saisi la leçon, mettant cet esprit de loyauté à son compte. La jeune manager refuse les vouvoiements avec ses collaborateurs. Tout le monde l’appelle ici par son prénom. « On m’a appris à m’intégrer au personnel, à multiplier les actes de charité. La prospérité de nos affaires doit avoir ses retombées sur les gens, le pays en général ».

C’est de nouveau le conseil d’un père tendre, un chevronné du marché industriel. Mais si les actes du père visent surtout les jeunes, la fille, elle, porte les enfants en son cœur, notamment les orphelins et les enfants de la rue. C’est à ces derniers qu’elle a consacré un bon nombre d’études de terrain lorsqu’elle étudiait la psychologie à l’AUC. Exploitant ses contacts, elle a même créé en octobre 2006 une association caritative, Khayrazade, au secours des enfants démunis. « En Egypte, la misère règne dans pas mal d’endroits. C’est vrai qu’on a récemment augmenté de 30 % les salaires des fonctionnaires de l’Etat, mais les prix ont augmenté à leur tour. Que peuvent

faire les pauvres ? ». Cette association, elle s’en occupe avec sa sœur Yasmine, également femme d’affaires, et d’autres amis relativement aisés. « Mes amis sont des gens ordinaires, appartenant à de différentes catégories sociales. Des amis avec qui j’aime être à l’aise et vivre simplement ». Et d’ajouter : « Je ne juge pas les gens sur les apparences, mais selon mon cœur. Je déteste la cruauté, l’égoïsme et le snobisme. J’aime les personnes généreuses et simples ». C’est d’ailleurs cette simplicité qui l’a attirée vers son partenaire. « J’ai ressenti que mon mari Bassel a pratiquement le même caractère que mon père. Il est bon, franc, honnête et ambitieux. Il respecte les mêmes traditions familiales, adore ses parents, les enfants. Il est très attaché à sa mère. Et on dit souvent que celui qui est bon avec sa mère, le sera avec son épouse ».

Loin des mariages arrangés qu’elle déteste, Farida Khamis a épousé le fils d’Ossama Al-Baz, l’ancien conseiller politique du président Moubarak. Un mari, bien né, diplômé de Harvard. « Il est vrai que nos deux familles sont amies depuis 10 ans. Elles se rencontraient souvent à travers des cérémonies de mariage ou des dîners. Bassel et moi, nous nous saluions à la légère, sans trop parler. Jusqu’au jour où ma sœur a voulu me faire un anniversaire-surprise, dans un hôtel cinq étoiles. Bassel était convié à dîner, dans une autre salle, et est venu me souhaiter un joyeux anniversaire. Je l’ai invité évidemment à se joindre à nous, et quand on a parlé ensemble, pendant trois heures, on s’est bien entendu. C’est le destin, le jeu du hasard ». Avec un père parlementaire et un beau-père politicien, les affaires et la politique se rapprochent. « Mon père est actuellement membre de la Commission chargée de l’industrie au Conseil consultatif. Pour un homme d’affaires, se mêler de politique est une chose nécessaire. Ce lien politique-business est très important. Les politiques dirigent l’économie. De quoi influer sur les revenus financiers, l’industrie et la main-d’œuvre. Mon papa est un fin politicien et négociateur. C’est un homme de compromis ».

Cela veut-il dire qu’un jour Farida Khamis se mêlera à la politique ? « Pas du tout », annonce-t-elle. Cette jeune femme d’affaires ne supporte même pas les cérémonies officielles. Elle n’a pas non plus assisté au Forum de Davos, récemment tenu à Charm Al-Cheikh, même si son entreprise y était représentée. Par contre, pour un événement majeur comme son mariage, impossible d’y couper. En décembre dernier, l’hôtel Marriott du Caire a accueilli ses noces dignes des Mille et Une Nuits. Avec deux cérémonies le jour même : l’une officielle pour la jet-set, et l’autre plus amicale, mais qualifiée de « légendaire » puisqu’animée par le chanteur espagnol Enrique Iglesias et la Libanaise Elissa. Mais « ce qui compte pour moi, c’est de former une petite famille qui se réunit tous les vendredis pour déjeuner, dans notre grande maison », conclut-elle, comme pour sauvegarder l’unité de l’entreprise.

Névine Lameï