Le Liban et l’action arabe
Hassan Abou-Taleb
Dans
une récente déclaration, Nabih
Berri a souligné qu’il n’y avait ni gagnant ni perdant dans
la crise actuelle et qu’on ne pouvait parvenir à une
solution qu’à travers le dialogue, et rien d’autre. Il
essaye ainsi de réinstaurer la règle d’or selon laquelle les
Libanais ont vécu ensemble pendant de longues années. Cette
règle est reliée à une autre règle, celle de la coexistence
pacifique basée sur l’entente.
Malgré les significations positives de la déclaration de
Berri qui appartient à la résistance comme nous
le savons, ce qui s’est passé au
cours des deux dernières semaines a brisé toutes les règles
sur lesquelles s’est basé le Liban. Cependant, le Liban ne
peut s’imaginer vivre sans ces règles. Toutes les parties
libanaises assument d’une manière ou d’une autre la
responsabilité de cette brisure. Cette dernière a commencé
par de faux calculs politiques qui ne s’accordent nullement
avec l’ensemble des conjonctures que traverse le Liban ou
avec les réalités ancrées au Liban depuis de longues années.
Ces faux calculs ont été suivis par des décisions politiques
encore plus fausses qui ont entraîné des bains de sang et
qui ont placé le Liban au bord du gouffre de la guerre
civile.
Ces faux calculs résident dans le fait que la majorité, ou
du moins une partie de ce clan, a insisté pour promulguer
deux décrets gouvernementaux relatifs à la sécurité de
l’aéroport et au réseau de communication du Hezbollah. Elle
a aussi adopté des mesures outrées qui ont soulevé des
sentiments déjà enflammés alors qu’elle savait très bien
qu’elle ne pourrait pas réaliser ses objectifs pour des
considérations relatives au rapport des forces. En effet,
elle sait très bien que la résolution n°1 701 relative au
désarmement du Hezbollah ne peut être appliquée ni par la
force ni par les pressions et qu’il s’agit en premier lieu
de concessions mutuelles de la part de toutes les parties.
Il est décevant que les fausses estimations de la majorité
qui peuvent être placées dans le cadre des manœuvres
politiques dangereuses aient été suivies par des réactions
encore plus erronées de la part de la résistance dirigée par
le Hezbollah. Même en acceptant la logique que la résistance
jouit d’une situation privilégiée lui permettant d’obtenir
certaines prérogatives afin de faire face à toute éventuelle
agression contre elle-même ou contre le Liban. La réaction
de la résistance et de ses partisans a été plus grande que
ce qu’on peut accepter dans le cadre de l’autodéfense. Il
est difficile d’accepter cette logique pour trois raisons.
Il est vrai que les deux décisions du gouvernement ont des
répercussions dangereuses sur la position de la résistance.
Cependant, elles demeurent une position politique possédant
des dimensions juridiques auxquelles on peut faire face
selon la même logique, soit par l’intermédiaire d’outils
politiques et juridiques. Cependant, recourir à la force et
à l’encerclement des adversaires pour les obliger à sortir
de leurs positionnements historiques et influencer
l’ensemble des équilibres avec toutes les conséquences
négatives sur la formule de coexistence libanaise, c’est là
une erreur historique dans laquelle il ne fallait absolument
pas tomber. C’est là la première raison.
Deuxièmement, l’utilisation des armes est allée plus loin
que la simple volonté d’annuler les deux décrets
gouvernementaux qui sont à l’origine de la crise. En effet,
les affrontements se sont prolongés à l’extérieur de
Beyrouth. Ce qui a mené à la cristallisation d’une nouvelle
carte politique du point de vue des forces et des poids au
sein de la même secte. C’est ainsi qu’est apparu Talal
Arslan comme sauveteur des Druzes à la place de Walid
Joumblatt et qu’a disparu Saad Hariri, alors que des foyers
sunnites traditionnels s’apprêtent à réapparaître comme
Karami, Al-Hoss et autres. De plus, est réapparu après une
longue disparition le Parti national syrien avec tout son
attirail militaire. Cela profitera peut-être aux forces de
l’opposition dans leur ensemble. Mais il peut entraîner de
nouveaux conflits dont le Liban n’a nullement besoin.
Troisièmement, l’armement de la résistance est désormais
devenu un point noir. Son aspect positif est désormais rayé
à jamais. La résistance devra déployer de grands efforts
pour qu’elle retrouve son aspect rayonnant d’antan.
Il s’agit d’un piège dans lequel les Libanais ne devaient
pas tomber. Les deux décrets gouvernementaux auraient pu
être annulés à travers les moyens politiques traditionnels
où excellent les partis d’opposition comme la
contre-propagande, les sit-in, les manifestations et tout ce
qui entre dans le cadre de la réponse politique et juridique
légitime. Cependant, la résistance a eu recours aux armes.
C’est de là qu’émane la crise dans laquelle tous les
Libanais sont tombés, majorité et gouvernement, et qui a
engendré des gagnants et des perdants sur le terrain, même
si les gagnants le nient et si les perdants ferment les yeux
momentanément sur leur défaite.
La crise libanaise est une crise pour tous les Arabes. Elle
touche l’avenir du Liban et de toute la région. Ceux qui y
voient une simple réflexion des ingérences régionales,
notamment iraniennes, savent très bien que toute ingérence
étrangère ne peut réussir qu’à travers des outils locaux
favorisant cette ingérence. Ils savent aussi que le Liban a
toujours été la scène des influences étrangères et que la
réussite de certaines influences à un certain moment est la
preuve de l’échec d’autres influences et que le Liban
restera ainsi jusqu’à ce que changent ses conjonctures
internes.
Les ministres arabes des Affaires étrangères sont parvenus à
une position arabe unanime malgré les différends apparus
avant leur réunion. Cette position est porteuse de nombreux
indices positifs. D’une part, elle a garanti une couverture
arabe à l’action de l’armée libanaise pour mettre un terme
au désordre sécuritaire et à tous les aspects d’armement
illégitime. D’autre part, la position arabe a conservé une
position neutre à l’égard de toutes les parties libanaises
sans dénoncer une partie et prendre le parti de l’autre. Ce
qui lui garantit un parterre d’entente avec toutes les
parties. De plus, voir que la crise du Liban n’est pas une
crise purement locale, mais aussi une crise arabe a permis
aux ministres arabes d’agir.
Les leaders libanais seront-ils à la hauteur de la
responsabilité ? Nous espérons une position positive qui
protège le Liban ainsi que toute la région.