Insolite. Depuis deux ans, les stands commerciaux et publicitaires ne cessent de se
multiplier sur le campus de l’Université du Caire. Offres adaptées aux jeunes,
les étudiants ne semblent plus savoir où donner de la tête. Pourtant, certains
regrettent de voir la plus prestigieuse université d’Egypte devenir un « centre
commercial ».
Jackpot
universitaire
«je
vous propose un pack jeune pour seulement 25 piastres la minute ! », s’exclame
un vendeur vêtu d’une casquette et d’un t-shirt aux couleurs d’une grande
compagnie de téléphone égyptienne. Son interlocuteur, un étudiant, téléphone
portable en main et ordinateur en bandoulière, l’écoute attentivement. Au bout
de vingt minutes, l’affaire est conclue. L’étudiant remplit un formulaire. Il
recevra, chez lui, dans quelques jours, une confirmation d’inscription.
«
C’est comme ça tous les jours. Nous avons presque triplé nos objectifs de vente
depuis que nous avons installé nos stands ici », se réjouit Mohamad Adel,
responsable marketing de la société de téléphone.
Cette
année, cette entreprise a misé sur un nouveau support publicitaire : le campus
de l’Université du Caire. Avec la présence de 400 000 étudiants, dont un
certain nombre issus d’un milieu social plutôt favorisé, l’entreprise a voulu
attirer une nouvelle clientèle. Et à en croire le large sourire de Mohamad
Adel, le pari est gagné.
Mais
forcément dans cette mine d’or, il n’est pas le seul aventurier. Depuis deux
ans, les stands de vente de produits de téléphonie et d’Internet se multiplient
sur le campus. Ils remplacent peu à peu les quelques vendeurs de voyages
organisés qui ne font plus recette. Leurs mini-échoppes se dressent entre une
baraque à frites et le mur d’une faculté.
Le
secteur bancaire vient également remplir sa liste clientèle à l’université. Le
responsable marketing d’une banque, Alaeddine Ibrahim, affirme que la société
paie 30 000 L.E. pour trois semaines de présence sur le campus : « La somme
paraît astronomique, mais nous obtenons des résultats considérables ». Une
manne pour les publicitaires, donc, mais une aubaine également pour les
facultés. En effet, les étudiants sont les gérants directs de la plupart de ces
activités. Dans le cadre de projets scolaires que les professeurs nomment «
modèles de simulation », ils sont chargés de trouver un sponsor. Ce sponsor,
une académie ou une compagnie, signe un chèque et en échange, il obtient le
droit d’installer ses stands publicitaires à l’université. Les négociations se
font entre le groupe d’étudiants et l’entrepreneur. « Nous avons choisi de
travailler avec les étudiants de la faculté de commerce, car les prix de la
location en sciences politiques et en économie sont bien plus élevés »,
explique Alaeddine Ibrahim.
La
banque monte, alors, son stand dans un secteur bien précis et pas question
d’alpaguer les étudiants. « Nous n’avons pas le droit de distribuer des tracts
hors de notre espace publicitaire », explique l’un des vendeurs. Une règle
imposée par l’université.
Une
fois les négociations terminées, un chèque est émis à l’ordre d’un professeur
et d’un étudiant. Ils sont supposés réinvestir cette somme dans les activités
de la faculté concernée. Cependant, la plupart des professeurs chargés
d’encaisser ces sommes refusent de donner des détails sur l’organisation et
l’exploitation des fonds. Ils préfèrent, semble-t-il, laisser ce genre de
questions se perdre dans les dédales de couloirs de la faculté.
Mais,
ce qui est évident par contre, c’est que ce genre de négociations ne se fait
pas en toute impunité. L’administration de l’Université du Caire doit donner
une autorisation écrite.
Mais,
tout le monde affirme qu’une caisse a été créée pour collecter cet argent et
l’investir dans des activités estudiantines.
Pour
le moment, ces activités commerciales sont limitées aux entreprises de service
et à la restauration. Et pas question de voir débarquer sur le campus des
vendeurs de bibelots ou de tissus.
L’administration
gère, d’ailleurs, elle aussi avec certains commerçants. Mohamad vend des
téléphones portables dans une petite baraque en plein centre du campus. Il paie
150 000 L.E. directement à l’administration pour une année scolaire. « Ce fut
très difficile pour moi d’obtenir une autorisation. Il a fallu que je donne un
prix assez élevé. Mais pour moi, ça valait le coup », affirme le vendeur en
souriant. Et pour ce qui est du chèque ? « Il a été reversé à la caisse des
étudiants et il sera réparti pour les activités des différentes facultés »,
explique un membre de l’administration. Se rendre de bureau en bureau, attendre
les autorisations de tous les responsables de services, négocier un prix puis
rediscuter d’un autre ... Un véritable parcours du combattant pour le vendeur
qui souhaite s’implanter sur le campus. Il est probablement plus simple de
retrouver son chemin dans le désert que de trouver le bureau des responsables
des stands de l’université. Cet interminable cheminement permet, en outre, à
l’administration de contourner certaines questions. Elle demeure avare de
détails sur le mode de fonctionnement de ces activités commerciales.
Des clients en or
Les
étudiants, eux, n’ont pas davantage de réponses. Ils observent, passifs, ce
phénomène. « C’est vrai que nous sommes surpris chaque semaine par l’arrivée
d’un nouveau stand, mais nous commençons à nous habituer », confie Amani,
étudiante en faculté des lettres, section de langue et de littérature
anglaises. Devant un stand de cosmétiques, deux jeunes filles consultent un
catalogue de produits de maquillage. Pour elles, la multiplication de la
publicité et des échoppes de vente est une phénomène positif. « Au moins, nous
avons tous les services à proximité. Nous n’avons pas besoin de nous déplacer
en ville pour acheter une ligne téléphonique ou des produits de beauté », dit
Sarah. Les étudiants touchent aussi parfois directement la part du butin. Devant
une grande pancarte publicitaire, Karim, tout sourire, explique les méthodes de
cours de soutien par ordinateur à deux étudiantes. L’étudiant est rémunéré par
une académie qui le paie en échange de sa présence derrière le stand : « C’est
vrai que ça me fait un peu d’argent de poche, mais c’est aussi un moyen pour
moi de m’entraîner aux techniques commerciales ».
Imane
Gamal, étudiante en relations publiques, profite elle aussi de ces activités
pour étendre son champ de compétences. Pendant deux mois et demi, elle se rend
tous les après-midi devant la faculté de sciences politiques pour vendre les
activités d’une académie de soutien scolaire. Elle tente de développer, ainsi,
ses aptitudes en communication : « Ici, je dois être convaincante. Je dois
sourire et donner aux gens l’envie de participer aux cours. C’est un très bon
exercice pour mon futur métier dans la communication ». La jeune fille
participe à cette activité bénévolement : « Je travaille pour une association
de charité. Je fais cela pour moi ». Rares sont les étudiants qui comme Imane
Gamal ne se font pas payer pour ce type de présence sur le campus. La plupart,
comme Karim, négocie avec l’entreprise et obtient une rémunération.
A côté
du stand rouge vif pour lequel travaille Imane Gamal, une grande pancarte
rassemble une dizaine de marques de produits d’entretien. Devant ce panneau
publicitaire, trois jeunes filles sont assises, crayons en main. « L’entreprise
pour laquelle nous travaillons recrute. Nous sommes donc, ici, pour embaucher
des commerciaux, des comptables, des responsables en communication. L’université
est l’endroit rêvé pour mener à bien ce type de recrutement », explique Heba
Ghawan, responsable de recherche.
Les
stands publicitaires affluent chaque année, repeignant de leurs couleurs vert
pomme et orange fluorescentes le campus de l’université. Les étudiants ne s’en
plaignent pas. Certains semblent même apprécier voir leur campus se transformer
en centre commercial. Quelques-uns considèrent même ce phénomène comme un signe
de modernité, appréciant l’intérêt que leur portent ces grandes marques
publicitaires. « C’est normal, nous sommes les premiers concernés par les
nouvelles technologies », explique Mary, étudiante en faculté des lettres,
section de langue et de littérature anglaises.
Pourtant,
certains émettent des réserves. Pour eux, l’université doit être uniquement un
lieu d’études.
«
Pourquoi ces stands sont-ils autorisés ici ? Je trouve que cela porte atteinte
au prestige de la plus ancienne université d’Egypte. Quelles sont les raisons
qui poussent l’université à se lancer dans de telles activités », s’interroge
Ali, d’un ton nostalgique. Une poignée d’étudiants se demande si l’université a
vraiment besoin de cet argent pour fonctionner normalement. Cette invasion
commerciale marque-t-elle un pas vers la privatisation de cette institution ? Des
questions qui restent, elles aussi, en suspens.
Qu’on
le veuille ou non, les publicitaires sont accueillis à bras ouverts sur le
campus. Les étudiants risquent bientôt de voir leurs amphithéâtres pollués par
la publicité. Les matériels des professeurs pourraient être sponsorisés par les
grandes marques. Peut-être même qu’un jour, les cours débuteront par la
diffusion d’un spot publicitaire.
Laetitia Chadenat