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 Semaine du 21 au 27 mai 2008, numéro 715

 

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Nulle part ailleurs

Insolite. Depuis deux ans, les stands commerciaux et publicitaires ne cessent de se multiplier sur le campus de l’Université du Caire. Offres adaptées aux jeunes, les étudiants ne semblent plus savoir où donner de la tête. Pourtant, certains regrettent de voir la plus prestigieuse université d’Egypte devenir un « centre commercial ».

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«je vous propose un pack jeune pour seulement 25 piastres la minute ! », s’exclame un vendeur vêtu d’une casquette et d’un t-shirt aux couleurs d’une grande compagnie de téléphone égyptienne. Son interlocuteur, un étudiant, téléphone portable en main et ordinateur en bandoulière, l’écoute attentivement. Au bout de vingt minutes, l’affaire est conclue. L’étudiant remplit un formulaire. Il recevra, chez lui, dans quelques jours, une confirmation d’inscription.

« C’est comme ça tous les jours. Nous avons presque triplé nos objectifs de vente depuis que nous avons installé nos stands ici », se réjouit Mohamad Adel, responsable marketing de la société de téléphone.

Cette année, cette entreprise a misé sur un nouveau support publicitaire : le campus de l’Université du Caire. Avec la présence de 400 000 étudiants, dont un certain nombre issus d’un milieu social plutôt favorisé, l’entreprise a voulu attirer une nouvelle clientèle. Et à en croire le large sourire de Mohamad Adel, le pari est gagné.

Mais forcément dans cette mine d’or, il n’est pas le seul aventurier. Depuis deux ans, les stands de vente de produits de téléphonie et d’Internet se multiplient sur le campus. Ils remplacent peu à peu les quelques vendeurs de voyages organisés qui ne font plus recette. Leurs mini-échoppes se dressent entre une baraque à frites et le mur d’une faculté.

Le secteur bancaire vient également remplir sa liste clientèle à l’université. Le responsable marketing d’une banque, Alaeddine Ibrahim, affirme que la société paie 30 000 L.E. pour trois semaines de présence sur le campus : « La somme paraît astronomique, mais nous obtenons des résultats considérables ». Une manne pour les publicitaires, donc, mais une aubaine également pour les facultés. En effet, les étudiants sont les gérants directs de la plupart de ces activités. Dans le cadre de projets scolaires que les professeurs nomment « modèles de simulation », ils sont chargés de trouver un sponsor. Ce sponsor, une académie ou une compagnie, signe un chèque et en échange, il obtient le droit d’installer ses stands publicitaires à l’université. Les négociations se font entre le groupe d’étudiants et l’entrepreneur. « Nous avons choisi de travailler avec les étudiants de la faculté de commerce, car les prix de la location en sciences politiques et en économie sont bien plus élevés », explique Alaeddine Ibrahim.

La banque monte, alors, son stand dans un secteur bien précis et pas question d’alpaguer les étudiants. « Nous n’avons pas le droit de distribuer des tracts hors de notre espace publicitaire », explique l’un des vendeurs. Une règle imposée par l’université.

Une fois les négociations terminées, un chèque est émis à l’ordre d’un professeur et d’un étudiant. Ils sont supposés réinvestir cette somme dans les activités de la faculté concernée. Cependant, la plupart des professeurs chargés d’encaisser ces sommes refusent de donner des détails sur l’organisation et l’exploitation des fonds. Ils préfèrent, semble-t-il, laisser ce genre de questions se perdre dans les dédales de couloirs de la faculté.

Mais, ce qui est évident par contre, c’est que ce genre de négociations ne se fait pas en toute impunité. L’administration de l’Université du Caire doit donner une autorisation écrite.

Mais, tout le monde affirme qu’une caisse a été créée pour collecter cet argent et l’investir dans des activités estudiantines.

Pour le moment, ces activités commerciales sont limitées aux entreprises de service et à la restauration. Et pas question de voir débarquer sur le campus des vendeurs de bibelots ou de tissus.

L’administration gère, d’ailleurs, elle aussi avec certains commerçants. Mohamad vend des téléphones portables dans une petite baraque en plein centre du campus. Il paie 150 000 L.E. directement à l’administration pour une année scolaire. « Ce fut très difficile pour moi d’obtenir une autorisation. Il a fallu que je donne un prix assez élevé. Mais pour moi, ça valait le coup », affirme le vendeur en souriant. Et pour ce qui est du chèque ? « Il a été reversé à la caisse des étudiants et il sera réparti pour les activités des différentes facultés », explique un membre de l’administration. Se rendre de bureau en bureau, attendre les autorisations de tous les responsables de services, négocier un prix puis rediscuter d’un autre ... Un véritable parcours du combattant pour le vendeur qui souhaite s’implanter sur le campus. Il est probablement plus simple de retrouver son chemin dans le désert que de trouver le bureau des responsables des stands de l’université. Cet interminable cheminement permet, en outre, à l’administration de contourner certaines questions. Elle demeure avare de détails sur le mode de fonctionnement de ces activités commerciales.

 

Des clients en or

Les étudiants, eux, n’ont pas davantage de réponses. Ils observent, passifs, ce phénomène. « C’est vrai que nous sommes surpris chaque semaine par l’arrivée d’un nouveau stand, mais nous commençons à nous habituer », confie Amani, étudiante en faculté des lettres, section de langue et de littérature anglaises. Devant un stand de cosmétiques, deux jeunes filles consultent un catalogue de produits de maquillage. Pour elles, la multiplication de la publicité et des échoppes de vente est une phénomène positif. « Au moins, nous avons tous les services à proximité. Nous n’avons pas besoin de nous déplacer en ville pour acheter une ligne téléphonique ou des produits de beauté », dit Sarah. Les étudiants touchent aussi parfois directement la part du butin. Devant une grande pancarte publicitaire, Karim, tout sourire, explique les méthodes de cours de soutien par ordinateur à deux étudiantes. L’étudiant est rémunéré par une académie qui le paie en échange de sa présence derrière le stand : « C’est vrai que ça me fait un peu d’argent de poche, mais c’est aussi un moyen pour moi de m’entraîner aux techniques commerciales ».

Imane Gamal, étudiante en relations publiques, profite elle aussi de ces activités pour étendre son champ de compétences. Pendant deux mois et demi, elle se rend tous les après-midi devant la faculté de sciences politiques pour vendre les activités d’une académie de soutien scolaire. Elle tente de développer, ainsi, ses aptitudes en communication : « Ici, je dois être convaincante. Je dois sourire et donner aux gens l’envie de participer aux cours. C’est un très bon exercice pour mon futur métier dans la communication ». La jeune fille participe à cette activité bénévolement : « Je travaille pour une association de charité. Je fais cela pour moi ». Rares sont les étudiants qui comme Imane Gamal ne se font pas payer pour ce type de présence sur le campus. La plupart, comme Karim, négocie avec l’entreprise et obtient une rémunération.

A côté du stand rouge vif pour lequel travaille Imane Gamal, une grande pancarte rassemble une dizaine de marques de produits d’entretien. Devant ce panneau publicitaire, trois jeunes filles sont assises, crayons en main. « L’entreprise pour laquelle nous travaillons recrute. Nous sommes donc, ici, pour embaucher des commerciaux, des comptables, des responsables en communication. L’université est l’endroit rêvé pour mener à bien ce type de recrutement », explique Heba Ghawan, responsable de recherche.

Les stands publicitaires affluent chaque année, repeignant de leurs couleurs vert pomme et orange fluorescentes le campus de l’université. Les étudiants ne s’en plaignent pas. Certains semblent même apprécier voir leur campus se transformer en centre commercial. Quelques-uns considèrent même ce phénomène comme un signe de modernité, appréciant l’intérêt que leur portent ces grandes marques publicitaires. « C’est normal, nous sommes les premiers concernés par les nouvelles technologies », explique Mary, étudiante en faculté des lettres, section de langue et de littérature anglaises.

Pourtant, certains émettent des réserves. Pour eux, l’université doit être uniquement un lieu d’études.

« Pourquoi ces stands sont-ils autorisés ici ? Je trouve que cela porte atteinte au prestige de la plus ancienne université d’Egypte. Quelles sont les raisons qui poussent l’université à se lancer dans de telles activités », s’interroge Ali, d’un ton nostalgique. Une poignée d’étudiants se demande si l’université a vraiment besoin de cet argent pour fonctionner normalement. Cette invasion commerciale marque-t-elle un pas vers la privatisation de cette institution ? Des questions qui restent, elles aussi, en suspens.

Qu’on le veuille ou non, les publicitaires sont accueillis à bras ouverts sur le campus. Les étudiants risquent bientôt de voir leurs amphithéâtres pollués par la publicité. Les matériels des professeurs pourraient être sponsorisés par les grandes marques. Peut-être même qu’un jour, les cours débuteront par la diffusion d’un spot publicitaire.

Laetitia Chadenat

 




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