Dans son dernier roman, Mekkawi
Saïd nous entraîne
dans un Caire contemporain où bandes d’enfants des rues et
rapports intéressés entre Egyptiens et étrangers se
conjuguent dans un récit cynique et désabusé. Sélectionné
pour le Booker arabe, Taghridat al-bagaa en est à sa
cinquième réédition.
Le chant du cygne
3 —
La fête était bruyante — comme toujours. Les musiciens
étrangers jouaient comme des fous et les haut-parleurs
intérieurs faisaient vibrer les chaises et le sol. Je suis
sorti sur le balcon, et m’appuyai sur sa porte en bois. Je
restai debout à fumer, penché sur la nuit du Caire, si
belle. Le balcon s’étendait sur toute la largeur des deux
chambres qu’on se partageait, et qui ouvraient dessus. Je
n’étais pas seul. Plusieurs invités de la fête s’y
trouvaient avec moi, appuyés sur la balustrade, fumant de
l’herbe ou du haschich, ou tenant un verre à la main. Face à
face, ils palpaient les trésors de leurs corps. Le vacarme
avait envahi le beau quartier calme, alors qu’on était au
quatorzième étage d’un grand immeuble où la plupart des
habitants, surtout les étrangers, étaient étudiants à l’AUC,
fonctionnaires dans des organismes de consulting ou dans des
entreprises étrangères installées en Egypte. L’immeuble
était ultra-sécurisé, de manière qui semblait presque
secrète. Les hommes se promenant avec des lames de platine
ou une molaire métallique dans la bouche, ou les femmes
adeptes du stérilet devaient être vigilants, car l’appareil
dressé au milieu de la portière de l’immeuble, formant comme
une deuxième entrée plus étroite, émettrait une sonnerie
stridente, et ils ne passeraient probablement pas sans un
rapport signé par « Al-Namru ».
J’avais le dos appuyé à la porte du balcon, incapable de
regarder vers le bas. Je me retournai et vis Marcha se
déhancher, totalement impliquée dans sa danse ; elle était
complètement ivre. Elle me fixait d’un regard absent,
m’interdisant de partir en catimini, sans prévenir. Je
n’aurais pas envie de danser avec elle si elle se rendait
compte de ma présence. Je m’ennuyais. Je scrutais les
visages des gens qui étaient là, dont je ne connaissais pas
la moitié. Mais les autres me connaissaient. Certains
étaient mes élèves. Il y en avait que Marcha m’avait
présentés, ou que j’avais rencontrés dans des forums
culturels. Egyptiens ou étrangers. Aucun de mes amis proches
n’était venu. Essam, cet idiot, m’avait convaincu de venir,
mais n’était pas venu lui-même. Je n’avais pas vu non plus
mon ami allemand Awad. J’avais aperçu Diana et Evelyne, mais
les avais ignorées. Je saluais des visages ternes et tenais
des conversations artificielles avec des gens qui l’étaient
encore plus. Je recevais verre sur verre accompagnés de
baisers sur la bouche, furtifs et excitants, de mes
étudiantes étrangères, ce qui finit par me faire perdre
toute concentration. De fatigue, je finis par me retrouver à
« l’office », avec Julia, la servante. Je la chassai avec
des mots durs. Je me sentais misérable dans cet état
d’ivresse manifeste. Mon esprit se battait avec des formes
gélatineuses, mes entrailles étaient sur le point d’exploser
et un mal de tête lancinant me déchirait. Le lendemain, je
me réveillai dans la chambre de Marcha, avec une douleur
terrible au coude et dans les muscles des pieds. Le tronc de
Marcha était au niveau de mes pieds, ses jambes
entrouvertes, ses cheveux transformés en des mèches épaisses
et grasses. Je déplaçai doucement mon pied au-dessus d’elle,
puis embrassai la raie au milieu de ses cheveux, ce qui
humecta mes lèvres. Le plan que j’avais en tête venait de se
clarifier. J’allais prendre une douche, puis partir
immédiatement, sans nescafé ni café, et surtout sans parler
avec Marcha. Mais après être sorti de la salle de bain, une
fois retourné dans la chambre, au moment où je récupérai mes
clés doucement sur la coiffeuse, je vis un papier sous les
clés, où était écrit en anglais : « Attends-moi. Ne pars pas
avant que je ne me réveille. Marcha ». Ce papier me poussa à
m’habiller plus vite, à partir tout de suite, avant même que
la servante ne se lève. Je trébuchai sur des bouteilles de
plastique vides et des canettes de bière. Je n’ai pu éviter
le vacarme que cela provoqua. Heureusement pour moi,
personne ne se réveilla.
Essam n’était pas dans son appartement, dont il se servait
aussi comme atelier. J’avais l’impression de ne pas être le
bienvenu chez moi. Je m’installai dans une cafétéria près de
chez moi, puis me sentis pris d’un sentiment de peur quand
je me souvins de Marcha, avec qui j’étais entré récemment
dans le jeu du chat et de la souris. J’étais présent dans sa
vie ; non pas comme son ombre : je m’éloignais ou me
rapprochai selon mon désir. Elle était étrangère et son
capital de gènes était foncièrement différent du mien. Elle
pouvait se lasser du jeu, ou s’habituer à mon absence. Un
autre, n’importe lequel, pouvait prendre ma place. Je voyais
ce désir dans le regard de beaucoup d’hommes. Je décidai de
partir sérieusement à la recherche de Karim, et de me
libérer pour mener à bien cette tâche, même si cela
nécessitait d’arrêter provisoirement de donner cours, ou de
ne pas accepter de nouveaux étudiants. Si j’échouai à
retrouver Karim pour une raison ou une autre, il est
probable que Marcha pense que je l’ai fait exprès. Surtout
que ce ne serait pas la première fois que je ferais
défection. Et si, à Dieu ne plaise, une rupture avait lieu
entre Marcha et moi, mes rapports d’intérêts avec les
étrangers qui voulaient apprendre l’arabe ne pourraient
continuer. Ou même avec les Arabes qui voulaient vivre comme
des étrangers.
Je retournai au centre-ville. Je traînai dans les rues,
passai de café en café. Je commençai à repérer les lieux que
fréquentait Karim. Je croisai plusieurs jeunes du même
acabit. Je les approchai, leur donnai de l’argent. C’est
comme ça que j’appris que Karim était en maison de
redressement. Je fus content d’avoir découvert où il était.
J’étais sûr désormais que cette situation ne durerait pas
longtemps. Karim ne tiendrait pas le coup, ses professeurs
ou ceux qui étaient responsables de lui ne supporteraient
pas ses impulsions ni sa folie. L’affaire, je le savais, ne
durerait que quelques semaines tout au plus. Je saurai
convaincre Marcha qu’elle patiente jusqu’à sa sortie. Malgré
le fait que je connaissais les collègues de Karim, ceux qui
étaient plus jeunes, plus âgés, et même ceux qui avaient le
même âge que lui, je ne m’étais senti en confiance avec
aucun d’entre eux autant qu’avec Karim. Tous, sans
exception, pouvaient avoir des réactions aux résultats
imprévisibles. Pour moi, Karim était différent car je savais
d’où il venait. Il était d’une famille moyenne, son père
travaillait comme boucher à Ezbet Al-Nakhl. Son père avait
plusieurs femmes, ressemblait à un taureau en furie. Il
avait des enfants de toutes ses femmes, de celles qui
étaient encore ses épouses et de celles dont il était
divorcé. Karim était un numéro entre quinze frères et sœurs.
Contrairement à eux, il n’était pas entré à l’école et
n’avait pas réussi à apprendre un métier. Petit, il avait
été humilié, brutalisé, violé. Comme il me le dit plus d’une
fois, il avait alors pris la décision de se vouer à la
liberté – qui, pour lui, consistait à n’être contrôlé par
aucune autorité, ni par les gens, ni par l’Etat, ni par la
famille. Il avait formé une bande d’enfants qui avaient mis
Ezbet Al-Nakhl sens dessus-dessous, entre larcins, vols,
vitrines brisées, pierres jetées sur les bâtiments. Son père
et ses frères le battaient jusqu’à plus pouvoir, et il
s’enfuit vers le centre-ville. C’est là qu’il apprit à
sniffer de la colle. Il prit de l’autorité sur une grande
bande d’enfants qui traînaient au centre-ville en mendiant
ou en vendant des kleenex.Il avait été arrêté plus d’une
fois. Son père et ses frères l’avaient ramené à la maison de
force, le battant et le marquant au feu sur le dos et la
poitrine. Mais la colle l’avait endurci. Avec son
intelligence instinctive, Karim réussit à diriger ses
collègues, dont certains étaient plus âgés que lui ou plus
baraqués. Juste après la prière de l’aube, il les dispersait
dans les rues et les ruelles du centre-ville. Au coucher du
soleil, ils se partageaient l’argent. Ils étaient installés
sur un trottoir derrière les voitures garées en de longues
files infinies.
Traduction
Dina Heshmat