Al-Ahram Hebdo, Littérature | Mekkawi Saïd, Le chant du cygne
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 21 au 27 mai 2008, numéro 715

 

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Littérature

Dans son dernier roman, Mekkawi Saïd nous entraîne dans un Caire contemporain où bandes d’enfants des rues et rapports intéressés entre Egyptiens et étrangers se conjuguent dans un récit cynique et désabusé. Sélectionné pour le Booker arabe, Taghridat al-bagaa en est à sa cinquième réédition. 

Le chant du cygne 

3 —

La fête était bruyante — comme toujours. Les musiciens étrangers jouaient comme des fous et les haut-parleurs intérieurs faisaient vibrer les chaises et le sol. Je suis sorti sur le balcon, et m’appuyai sur sa porte en bois. Je restai debout à fumer, penché sur la nuit du Caire, si belle. Le balcon s’étendait sur toute la largeur des deux chambres qu’on se partageait, et qui ouvraient dessus. Je n’étais pas seul. Plusieurs invités de la fête s’y trouvaient avec moi, appuyés sur la balustrade, fumant de l’herbe ou du haschich, ou tenant un verre à la main. Face à face, ils palpaient les trésors de leurs corps. Le vacarme avait envahi le beau quartier calme, alors qu’on était au quatorzième étage d’un grand immeuble où la plupart des habitants, surtout les étrangers, étaient étudiants à l’AUC, fonctionnaires dans des organismes de consulting ou dans des entreprises étrangères installées en Egypte. L’immeuble était ultra-sécurisé, de manière qui semblait presque secrète. Les hommes se promenant avec des lames de platine ou une molaire métallique dans la bouche, ou les femmes adeptes du stérilet devaient être vigilants, car l’appareil dressé au milieu de la portière de l’immeuble, formant comme une deuxième entrée plus étroite, émettrait une sonnerie stridente, et ils ne passeraient probablement pas sans un rapport signé par « Al-Namru ».

J’avais le dos appuyé à la porte du balcon, incapable de regarder vers le bas. Je me retournai et vis Marcha se déhancher, totalement impliquée dans sa danse ; elle était complètement ivre. Elle me fixait d’un regard absent, m’interdisant de partir en catimini, sans prévenir. Je n’aurais pas envie de danser avec elle si elle se rendait compte de ma présence. Je m’ennuyais. Je scrutais les visages des gens qui étaient là, dont je ne connaissais pas la moitié. Mais les autres me connaissaient. Certains étaient mes élèves. Il y en avait que Marcha m’avait présentés, ou que j’avais rencontrés dans des forums culturels. Egyptiens ou étrangers. Aucun de mes amis proches n’était venu. Essam, cet idiot, m’avait convaincu de venir, mais n’était pas venu lui-même. Je n’avais pas vu non plus mon ami allemand Awad. J’avais aperçu Diana et Evelyne, mais les avais ignorées. Je saluais des visages ternes et tenais des conversations artificielles avec des gens qui l’étaient encore plus. Je recevais verre sur verre accompagnés de baisers sur la bouche, furtifs et excitants, de mes étudiantes étrangères, ce qui finit par me faire perdre toute concentration. De fatigue, je finis par me retrouver à « l’office », avec Julia, la servante. Je la chassai avec des mots durs. Je me sentais misérable dans cet état d’ivresse manifeste. Mon esprit se battait avec des formes gélatineuses, mes entrailles étaient sur le point d’exploser et un mal de tête lancinant me déchirait. Le lendemain, je me réveillai dans la chambre de Marcha, avec une douleur terrible au coude et dans les muscles des pieds. Le tronc de Marcha était au niveau de mes pieds, ses jambes entrouvertes, ses cheveux transformés en des mèches épaisses et grasses. Je déplaçai doucement mon pied au-dessus d’elle, puis embrassai la raie au milieu de ses cheveux, ce qui humecta mes lèvres. Le plan que j’avais en tête venait de se clarifier. J’allais prendre une douche, puis partir immédiatement, sans nescafé ni café, et surtout sans parler avec Marcha. Mais après être sorti de la salle de bain, une fois retourné dans la chambre, au moment où je récupérai mes clés doucement sur la coiffeuse, je vis un papier sous les clés, où était écrit en anglais : « Attends-moi. Ne pars pas avant que je ne me réveille. Marcha ». Ce papier me poussa à m’habiller plus vite, à partir tout de suite, avant même que la servante ne se lève. Je trébuchai sur des bouteilles de plastique vides et des canettes de bière. Je n’ai pu éviter le vacarme que cela provoqua. Heureusement pour moi, personne ne se réveilla.

Essam n’était pas dans son appartement, dont il se servait aussi comme atelier. J’avais l’impression de ne pas être le bienvenu chez moi. Je m’installai dans une cafétéria près de chez moi, puis me sentis pris d’un sentiment de peur quand je me souvins de Marcha, avec qui j’étais entré récemment dans le jeu du chat et de la souris. J’étais présent dans sa vie ; non pas comme son ombre : je m’éloignais ou me rapprochai selon mon désir. Elle était étrangère et son capital de gènes était foncièrement différent du mien. Elle pouvait se lasser du jeu, ou s’habituer à mon absence. Un autre, n’importe lequel, pouvait prendre ma place. Je voyais ce désir dans le regard de beaucoup d’hommes. Je décidai de partir sérieusement à la recherche de Karim, et de me libérer pour mener à bien cette tâche, même si cela nécessitait d’arrêter provisoirement de donner cours, ou de ne pas accepter de nouveaux étudiants. Si j’échouai à retrouver Karim pour une raison ou une autre, il est probable que Marcha pense que je l’ai fait exprès. Surtout que ce ne serait pas la première fois que je ferais défection. Et si, à Dieu ne plaise, une rupture avait lieu entre Marcha et moi, mes rapports d’intérêts avec les étrangers qui voulaient apprendre l’arabe ne pourraient continuer. Ou même avec les Arabes qui voulaient vivre comme des étrangers.

Je retournai au centre-ville. Je traînai dans les rues, passai de café en café. Je commençai à repérer les lieux que fréquentait Karim. Je croisai plusieurs jeunes du même acabit. Je les approchai, leur donnai de l’argent. C’est comme ça que j’appris que Karim était en maison de redressement. Je fus content d’avoir découvert où il était. J’étais sûr désormais que cette situation ne durerait pas longtemps. Karim ne tiendrait pas le coup, ses professeurs ou ceux qui étaient responsables de lui ne supporteraient pas ses impulsions ni sa folie. L’affaire, je le savais, ne durerait que quelques semaines tout au plus. Je saurai convaincre Marcha qu’elle patiente jusqu’à sa sortie. Malgré le fait que je connaissais les collègues de Karim, ceux qui étaient plus jeunes, plus âgés, et même ceux qui avaient le même âge que lui, je ne m’étais senti en confiance avec aucun d’entre eux autant qu’avec Karim. Tous, sans exception, pouvaient avoir des réactions aux résultats imprévisibles. Pour moi, Karim était différent car je savais d’où il venait. Il était d’une famille moyenne, son père travaillait comme boucher à Ezbet Al-Nakhl. Son père avait plusieurs femmes, ressemblait à un taureau en furie. Il avait des enfants de toutes ses femmes, de celles qui étaient encore ses épouses et de celles dont il était divorcé. Karim était un numéro entre quinze frères et sœurs. Contrairement à eux, il n’était pas entré à l’école et n’avait pas réussi à apprendre un métier. Petit, il avait été humilié, brutalisé, violé. Comme il me le dit plus d’une fois, il avait alors pris la décision de se vouer à la liberté – qui, pour lui, consistait à n’être contrôlé par aucune autorité, ni par les gens, ni par l’Etat, ni par la famille. Il avait formé une bande d’enfants qui avaient mis Ezbet Al-Nakhl sens dessus-dessous, entre larcins, vols, vitrines brisées, pierres jetées sur les bâtiments. Son père et ses frères le battaient jusqu’à plus pouvoir, et il s’enfuit vers le centre-ville. C’est là qu’il apprit à sniffer de la colle. Il prit de l’autorité sur une grande bande d’enfants qui traînaient au centre-ville en mendiant ou en vendant des kleenex.Il avait été arrêté plus d’une fois. Son père et ses frères l’avaient ramené à la maison de force, le battant et le marquant au feu sur le dos et la poitrine. Mais la colle l’avait endurci. Avec son intelligence instinctive, Karim réussit à diriger ses collègues, dont certains étaient plus âgés que lui ou plus baraqués. Juste après la prière de l’aube, il les dispersait dans les rues et les ruelles du centre-ville. Au coucher du soleil, ils se partageaient l’argent. Ils étaient installés sur un trottoir derrière les voitures garées en de longues files infinies.

 Traduction Dina Heshmat

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Mekkawi Saïd 

Il est né au Caire en 1955. Directeur de la maison d’édition Al-Dar, il a commencé sa carrière d’écrivain par des scénarios de documentaires et courts métrages, puis il s’est dirigé vers l’écriture littéraire. Il a écrit cinq œuvres, trois recueils de nouvelles dont Al-Rakd waraä al-douë (courir derrière la lumière) en 1981, Halet romançiya (état romantique) en 1992, Rakébet al-maqaad al-khalfi (la passagère du siège du fond) en 2001. Et deux romans : Feiran al-safina (les rats du bateau) en 1991 et Taghridet al-bagaa (le chant du cygne) en 2007. Ce dernier roman lui a valu la sélection au prix Booker du roman arabe dans la courte liste de dix romanciers arabes. Mekkawi Saïd écrit également des contes pour enfants dans de nombreuses revues arabes et ses scénarios ont été primés dans des festivals internationaux.

 




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