FEM.
Le 6e Forum Economique Mondial du Moyen-Orient, tenu du 18
au 21 mai, a été l’occasion de discuter des scénarios de
l’avenir de la région, au-delà de l’ère du pétrole. Une
occasion surtout pour parler de l’avenir politique sur fond
de conflit israélo-palestinien. Bilan.
L’après-pétrole, c’est demain
«
Aujourd’hui, c’est le mercredi 22 mai 2025. Vous surfez sur
votre e-journal préféré. Les grandes lignes de la une
témoignent que vous vivez désormais dans un monde où le
centre de gravité a changé, vers l’Est. Le Proche-Orient est
désormais entouré de super-pouvoirs de tous bords. A
l’aéroport que vous venez de quitter après avoir assisté au
Forum économique mondial au Proche-Orient, il y a autant
d’avions à destination de l’Inde, de la Chine, de la Russie
et du Japon que ceux allant vers l’UE ou les Etats-Unis ».
La Chine a finalement fait prévaloir son modèle de
développement, le capitalisme autoritaire, après être sortie
forte de près d’une décennie de dépression mondiale, de 2008
à 2015 ». C’était la période où la demande sur l’énergie
ayant atteint son apogée a créé une pénurie d’énergie. Le
Proche-Orient a cumulé au cours de ces années d’immenses
revenus pétroliers. En revanche, sur l’autre rive de
l’Atlantique, des milliards de dollars ont été investis dans
des projets d’énergie alternative. Les carburants pétroliers
et gazeux ne représentent à l’ordre du jour que 1,5 % de la
consommation mondiale. Le Proche-Orient n’est donc plus le
premier fournisseur mondial de l’énergie.
Où en serait alors un citoyen du Moyen-Orient ? C’est ce que
le thème du FEM voulait discuter : « Apprendre du futur »,
ou en d’autres termes, comment préparer la région pour
s’adapter à ce monde de 2025, à un jour où le pétrole ne
serait qu’un atout économique du passé ? Le président
américain, George Bush, lui, n’a pas caché son enthousiasme
pour ce scénario relevant de la futurologie, lors de son
discours inaugural du forum. « L’offre du pétrole est
limitée et des pays, comme le mien, développent avec vigueur
des alternatives au pétrole. Avec le temps, le monde
deviendra de moins en moins dépendant du pétrole et les pays
du Moyen-Orient devront bâtir des économies plus diverses et
plus dynamiques », a-t-il souligné. Il défend ainsi la
politique d’investir massivement dans la production de
l’éthanol.
Une stratégie qui a été ouvertement critiquée par le
président Hosni Moubarak, lors de son discours devant les 2
500 invités et journalistes : « La communauté internationale
doit étudier objectivement la question des biocarburants.
Quand j’assisterai le mois prochain au sommet de
l’alimentation à Rome, je mettrai la question sur la table.
Est-ce logique de prendre les produits alimentaires à partir
des tables pour en produire des carburants »,
s’insurge-t-il. En ce qui concerne les affamés du monde,
Bush a appelé les pays concernés à encourager et à
subventionner les agriculteurs dans leurs propres pays.
Le duel des présidents a déclenché ainsi un débat, car la
région qui a connu des revenus pétroliers records connaît
également une hausse de la facture des importations en
produits alimentaires, ce qui menace la sécurité alimentaire
des pays arabes. Le président Bush avait fait part de
l’intention de son pays de se servir de 36 milliards de
gallons d’éthanol dans la production en 2020, 5 fois plus
par rapport aux quantités utilisées actuellement. Selon le
Centre de l’alimentation et de la santé d’Abou-Dhabi, 80 %
de la production du blé en 2007 ont été destinés à la
production de l’éthanol. Et c’est ainsi qu’il en résulte «
un véritable conflit entre les riches et les pauvres sur les
céréales », comme l’affirme Abdallah Rafie, expert émirati.
Cette hausse des prix est un des facteurs qui mène à une
inflation croissante dans la région. C’est un autre défi qui
menace la croissance, car elle mène à une instabilité
économique qui donne le frisson aux investisseurs étrangers.
Youssef Boutros-Ghali, ministre égyptien des Finances,
explique que cette inflation est le résultat normal qui
résulte de la croissance élevée et de la hausse du pouvoir
d’achat. « Il ne s’agit pas seulement d’un cycle de
production, mais en fait de deux facteurs structurels. A
savoir : la grande chute du dollar et l’utilisation des
graines dans les biocarburants ».
Cependant, selon l’expert Amr Al-Hadidi, ministre jordanien
de l’Industrie et du Commerce, le Moyen-Orient ne pourra pas
faire face à cette consommation croissante des céréales car,
vu le grand manque en ressources d’eau que confronte la
région, il ne pourra pas répondre à ces besoins en
développant l’agriculture. La seule voie pour sortir de
cette impasse ne sera autre que l’utilisation des revenus
pétroliers pour le financement du développement.
Autant d’excédents que la Chine
En
fait, la région arabe cumule des excédents en dollars, suite
à l’exportation du pétrole, équivalant aux excédents de la
Chine tirés depuis l’investissement et l’exportation.
Cependant, les citoyens de la région risquent de ne pas
pouvoir profiter de cette énorme liquidité. La région avait
déjà raté une chance depuis les années 1970, quand les cours
pétroliers avaient augmenté, mais ces excédents ont été
déposés auprès des banques européennes et américaines,
créant un boom dans ces pays, et laissant la région
négligée. Cette fois-ci, il y a une meilleure chance pour
saisir le moment.
Tout d’abord, le système financier régional s’est beaucoup
amélioré, ce qui lui permet d’investir cet excédent de
capitaux. En second lieu, la crise économique mondiale rend
l’investissement au sein de la région plus sûr qu’ailleurs,
notamment parce que les pays développés regardent d’un œil
sceptique les fonds arabes qui veulent investir dans des
projets américains ou européens. « Les investissements des
pays de la région ont finalement commencé à s’y installer.
Il est temps que nous profitions des grands surplus
pétroliers qui inondent actuellement la région », reconnaît
Mohamad Al-Shaya, directeur exécutif du groupe koweïtien
Al-Shaya.
Le dollar source de péril
Cependant, ces mêmes revenus, sont à leur tour en situation
de risques, en raison de la chute du dollar. Car, si cette
chute continue, ces revenus en devise américaine perdront de
leur valeur. Ainsi, le rapport Middle East at Global Risk
2008 avertit que la région risque une grande détérioration
causée par la chute du dollar. Selon le rapport, les actifs
en dollars dans le Moyen-Orient sont à la hauteur de 1000
milliards de dollars, qui risquent de perdre de leur valeur,
si la chute du billet vert continue. Celle-ci entraînerait
une baisse de la valeur des investissements présents dans la
région et, par la suite, des ressources allouées à
l’infrastructure et à la formation de la main-d’œuvre. « Il
faut agir avant qu’il ne soit trop tard. Une fois que la
prospérité que vit la région sera terminée, toute chance
d’une diversification de l’économie sera évaporée », conclut
le rapport.
Robert Zoellick, président de la Banque mondiale, a révélé
d’après plusieurs études sur le Moyen-Orient, que la
détérioration du niveau de l’enseignement et son
incompatibilité avec les demandes de travail demeurent l’un
des grands défis. « Le chemin est encore long dans la
région. Or, c’est l’un des outils essentiels pour la relance
des capacités de la région et, par suite, la diversification
des ressources de l’économie », regrette-t-il.
L’instabilité politique, elle aussi, représente un vrai
risque pour les pays de la région. Le scénario I, discuté
lors du forum, n’a rien prévu sur le blocus israélien qui
contourne la Palestine, ou sur un Iraq turbulent et divisé.
Mais dans le réel, le président Moubarak a accusé dans son
discours les Etats-Unis d’aggraver l’état d’insécurité
dans la région. « N’importe quel jugement objectif sur les
développements de la région doit reconnaître que nos
aspirations pour la paix et la prospérité n’ont pas été
remplies. L’ordre international n’a pas soutenu le projet
régional », s’est-il exprimé, en énumérant les preuves de
son argument : « Sommes-nous plus proches de la résolution
du conflit israélo-palestinien ? Regardons l’Iraq, le
Darfour, ou le Liban.. Est-ce que le Moyen-Orient est plus
stable et plus sûr que deux ans auparavant ? ». La réponse
n’a pas été évoquée lors de la conférence. Mais celle-ci a
tenté de se cantonner à l’économique.
Névine Kamel
Salma Hussein