Professeur d’études islamiques à l’Université de Leiden (en
Hollande) depuis 1995, Nasr Hamed
Abou-Zeid poursuit son
travail de chercheur contre vents et marées. Son appel à une
lecture renouvelée du texte coranique ouvre autant de
perspectives que de débats.
« La marge des libertés, excepté la liberté économique, est
en régression »
Al-Ahram
Hebdo : Vous mentionnez dans votre dernier ouvrage sur le
savant soufi Ibn Arabi qu’il n’y a pas de compensation ni de
consolation possibles, dans un autre monde, pour les faibles
et les abattus, à l’ombre de la globalisation. Le fait de
chercher refuge en l’islam, de le transformer en une
idéologie ou un modèle alternatif, est-ce la raison
expliquant la compréhension figée de la religion ? Peut-on
parler d’un totalitarisme religieux ?
Nasr Hamed Abou-Zeid :
La globalisation possède une structure « théologique »,
étant régie par les seules lois du marché qu’on ne peut
contredire. C’est assez proche de l’idée d’avoir un seul
Dieu en matière de religion. Mais le dieu de la
globalisation n’est aucunement clément, il ne connaît que la
force, alors qu’en religion, Dieu a généralement 2
dimensions : la miséricorde et la puissance. En d’autres
termes, toutes les règles de l’économie globalisante
omettent la justice sociale. Cela explique le retour au
religieux et aux valeurs spirituelles en général, partout
dans le monde, pour combler un vide. Le retour à l’islam est
un phénomène plus complexe, étant entre autres lié aux
conditions inhérentes au monde arabo-musulman, dont
notamment la crise identitaire. La globalisation attribue
une plus grande puissance au projet de l’islamisation,
proposant de remédier aux problèmes du monde. On présente la
religion comme une idéologie totalitaire à même de contrer
l’idéologie de la globalisation ou de lui faire concurrence.
Donc, comme une alternative supposée par ses partisans.
— Récemment, le discours adopté par les nouveaux
prédicateurs, entre autres, s’articule plutôt autour de
questions cultuelles … Pourquoi ?
— Le phénomène des nouveaux prédicateurs et celui que l’on
s’accorde à appeler le chaos des fatwas (avis religieux) ne
sont que des conséquences subsidiaires. L’islamisation s’est
étendue à tous les aspects de la vie, proposant sans cesse
des solutions inspirées du passé. Supposant ainsi que pour
remédier à tous les maux existants, il suffit de creuser
dans l’héritage passé, sans avoir vraiment besoin de penser.
La même chose qu’avec le pétrole, il suffit de prospecter
pour trouver des gisements pétroliers, sans avoir à lutter
contre la nature ou autres. Cela a donné lieu, dans les
sociétés arabes, à ce qu’on dénomme « le terrassement ou
l’érosion de la raison ». Le citoyen lambda a alors
constamment besoin de savoir si chacun de ses actes est
légitime ou conforme à la religion ou pas. D’où la
prolifération des fatwas portant sur des choses de la vie
intime qu’autrefois on ne mettait pas en question. Il y a un
souk de fatwas, obéissant à l’offre et à la demande, et les
médias y sont pour beaucoup. Si l’on effectue une analyse du
contenu des programmes proposés par les chaînes satellites,
l’on se rendra compte qu’il y a des caractéristiques propres
à chacune d’entre elles s’agissant de la nature des fatwas
émises, des cheikhs ou présentateurs, de l’audimat. L’idée
de dire que peu de péchés ne dérange pas et que le Bon Dieu
miséricordieux pardonne ceux qui reviennent à lui n’existe
pratiquement plus. Peut-être, c’est l’influence de la
globalisation qui a fait asseoir l’idée de Dieu dur qui
châtie, et du coup, il faut à tout prix éviter de se
tromper. On réfute entièrement que l’erreur peut nous
conduire parfois au bon chemin.
— Est-ce la raison pour laquelle vous avez choisi de vous
pencher sur l’œuvre d’Ibn Arabi et la pensée soufie en
général basée sur l’amour, surpassant les limites de la foi
?
— Le soufisme, musulman, chrétien, juif, bouddhiste ou
autres réhabilite le côté spirituel de la religion, libérant
l’homme de l’idée que le monde est ou haram (illicite) ou
halal (licite). Il crée alors une « zone grise », un
entre-deux. C’est le mobah (permis). Il crée aussi une «
zone grise » entre le sacré et l’homme. Car celui-ci
comporte une part de sacré, et le sacré aussi peut revêtir
des aspects humains, la relation entre eux étant basée sur
l’amour. Et l’amour ne peut pas tenir de l’abstrait. Cela
est, nous y retrouvons tous les vocables de l’amour, de la
séparation, de l’abandon …
— Traiter de l’expérience soufie, assez contestée par «
les savants du pouvoir » et l’institution religieuse
officielle, va-t-il de pair avec votre esprit critique,
voire rebelle ?
— Cet intérêt s’inscrit dans le cadre de mon projet
intellectuel sur l’interprétation et l’herméneutique. Cela a
commencé d’abord par l’étude de l’ordre des Mu’tazilites
(théologiens raisonneurs de l’ère abbasside, considérés
tantôt comme dogmatiques tantôt comme précurseurs de la
libre pensée) et ensuite d’Ibn Arabi.
J’opère souvent des retours, des relectures du travail que
j’ai déjà établi, notamment sur les Mu’tazilites, Ibn Arabi
et Averroès. Cela permet de mieux saisir l’essence de la
philosophie mystique et la raison pour laquelle elle est
absente du contexte actuel. Car le soufisme propose des
réponses non-tranchées et donne plusieurs visions de la
vérité à la place d’une seule. Cette manière de voir est en
concordance avec la pensée islamique classique, laquelle
stipule que la foi est toujours la même, mais que les
croyances et doctrines sont multiples. On peut tous croire
au pluralisme, cependant, on a du mal à l’appliquer sur le
champ de la foi, c’est-à-dire que celle-ci peut avoir des
configurations multiples en fonction des divers groupes.
— Dans votre livre, Critique du discours religieux (Sindbad,
Actes Sud, 1999), vous avez soulevé une ressemblance entre
le discours des modérés et celui des intégristes.
— Les fondements intellectuels des deux discours sont les
mêmes, néanmoins les conclusions diffèrent. Le discours
modéré peut ne pas arriver jusqu’à taxer la société
d’apostasie, mais il n’écarte pas les condamnations,
dénonçant le fait qu’on s’éloigne du droit chemin. Les
jeunes, qui souffrent le plus de la conjoncture actuelle,
adoptent ce discours et en tirent les conclusions : la
société doit changer si ce n’est par les moyens pacifiques,
ce sera par la force, etc. Pour ce, je dis que la différence
entre les deux discours est quantitative et non qualitative.
— Ces dernières années vous réclamez d’aborder le Coran
comme un discours vertical, lié à un contexte historique et
culturel. Ne craignez-vous pas que cela vous entraîne à de
nouveaux ennuis, ayant déjà été accusé d’apostasie ?
— Auparavant, quand j’ai revendiqué d’analyser le Coran
comme un texte, dans un premier ouvrage, Mafhoum al-nass (le
concept du texte : une étude des sciences coraniques, 1991),
cela a soulevé un tollé. Là, je fais appel à une lecture
renouvelée du Coran comme un discours vivant ou des discours
contextualisés qui ont été rassemblés dans un livre. Et cela
peut sans doute m’attirer des foudres, car je vais à
l’encontre de postulats qui ont été sacralisés au fil du
temps et des répétitions. C’est comme si c’était indécent de
critiquer son père. Pourtant, je trouve que le fils ne va
pas évoluer s’il ne regardera pas son aïeul d’un œil
critique, sans arriver quand même jusqu’à la mort du père
chez Freud ! Car si le fils ressemble exactement à son père,
il sera plus faible physiquement et mentalement.
Nier que le Coran est lié à un contexte, qu’il soit traité
comme un texte ou un discours, est bizarre et dérangeant.
Car tous les érudits musulmans classiques sont partis de
cette hypothèse. Par exemple, le théologien qui aborde les
versets abrogatifs doit recourir à l’ordre chronologique des
discours pour savoir lesquels des versets sont les plus
anciens. Donc, les théologiens classiques étaient conscients
— même si ce n’est parfois que partiellement — de
l’importance du contexte historique.
L’analyse du discours nous permet d’atteindre des couches
plus profondes que la lecture textuelle relativement plate.
— Vous citez autant de références occidentales, dont des
ouvrages d‘Orientalistes que des livres du patrimoine
islamique.
— Le savant Abdel-Qaher Al-Jirjani ne pouvait devenir ce
qu’il était sans avoir lu Aristote. La culture repliée sur
elle-même est condamnée à mourir. Il ne faut pas avoir peur
du mot « Orientalistes », ce sont des hommes comme nous
susceptibles d’être critiqués. Moi, j’ai engagé un débat
avec les nouveaux Orientalistes, qui parfois peut mener à un
véritable affront des idées.
— Le colloque que vous avez animé récemment à
l’Université américaine du Caire (dans le cadre du Festival
de la Ressource culturelle) a porté sur le discours de la
prohibition. Peut-on parler de tabous lorsqu’il s’agit de
l’art et de la créativité ?
— Le discours de la prohibition n’est pas le propre de l’art
et la culture, mais il s’étend à tous les domaines de la vie
: politique, social, religieux. Il y a eu des fatwas
stipulant que les manifestations contre le pouvoir sont
illicites ! Quand j’étais jeune, le mot « haram », qu’on
répète ces jours-ci à tout bout de champ, avait plutôt une
connotation sociale. Maintenant, elle est d’usage au sens
religieux. On intente des procès, en signe de protestation
contre des films, chansons, sculptures, etc. Quel danger
présente l’art ? Il représente, à mon avis, le degré ultime
de pratiquer sa liberté. Le dessin ou la peinture par
exemple recompose notre vision du monde en fonction des
couleurs. La musique est le réarrangement des sons que l’on
capte, permettant d’en déduire d’autres expériences et
significations. La marge des libertés, excepté la liberté
économique, est en régression. L’autorité politique, les
autorités sociales ne veulent pas que les gens accèdent à la
liberté. Le père non plus ne veut que son fils se libère ;
il en est de même pour le mari et sa femme … Le despotisme
se répand du sommet à la base, de manière effrayante. Et le
despotisme normalement s’oppose à l’art qui accorde aux gens
une vive liberté d’expression.
— Il y a aussi tendance à suivre le modèle iranien quant
à l’islamisation de la culture. C’est-à-dire prôner
certaines valeurs à travers l’art et transformer les
artistes en guides éclaireurs. Qu’en pensez-vous ?
— L’art conçu afin de donner une leçon n’est pas de l’art.
S’il n’obéit pas à des critères artistiques, il ne relève
pas du domaine de l’art, mais plutôt du prêche. La publicité
qu’on passe à la télévision pour promouvoir une marchandise
n’est pas de l’art, bien qu’elle utilise des moyens ou des
outils artistiques. Car elle n’enrichit pas l’expérience
humaine. L’inchad (chant religieux) sous sa forme la plus
raffinée est loin de l’esprit des prêches et des sermons. Il
vise à nous faire plonger dans une expérience spirituelle et
partager la relation du fidèle avec le prophète ou le saint.
Fitna, le film réalisé par un Hollandais, que l’on a
considéré comme une offense à l’islam, est-il vraiment une
œuvre d’art ? Ou une propagande, usant de l’image pour
confirmer une idée ? L’art n’est pas une simple idée, plutôt
une expérience. Parfois, l’art est instrumentalisé à des
fins propagandistes.
Propos recueillis par Dalia Chams