Damas, capitale de la culture arabe .
C’est dans le cadre de ces célébrations que la ville
syrienne a organisé un colloque intitulé « La culture et la
ville, Damas comme modèle ».
Capter la diversité
En
dépit de l’importance de ce colloque et de ses sessions
d’études, son intérêt populaire et médiatique était limité,
si on le compare à d’autres manifestations dans le cadre des
célébrations de l’année de « Damas, capitale de la culture
arabe ». De plus, le colloque n’a pas attiré les
participants que l’on espérait, beaucoup se sont excusés,
notamment l’écrivain algérien Wassini Laaraj et le koweïtien
Taleb Al-Réfaï.
« Damas est toujours, avec ses lieux, ses places publiques,
ses cafés, un lieu d’échange culturel et elle continue à
conserver ce rôle durant toute son histoire », affirme
pourtant Hanane Qassab, secrétaire générale des cérémonies
de « Damas, capitale de la culture arabe », lors de la
session inaugurale. Au milieu des défis où vit le monde
arabe, elle souligne qu’« entre la peur, la fusion
culturelle et le repli sur soi d’une part et l’ouverture sur
le monde d’autre part, il existe un fil qu’il importe de ne
pas couper (...). Nous devons être plus sûrs de notre
civilisation, de notre culture, de notre identité afin
d’accueillir tout ce qui provient du monde et de pouvoir
dialoguer avec l’autre, en recevoir et y rajouter, puisque
la culture n’est qu’un échange ». Quant à Gamal Chéhayed,
organisateur scientifique du colloque, il a attiré
l’attention sur le Damas de la fin du XXe siècle, et le
début du XXIe siècle et son rapport avec la culture, en
insistant sur la nécessité de se poser la question de la
présence de services culturels dignes d’une ville qui date
de 10 000 ans.
Le colloque a abordé de nombreux axes, en premier lieu : La
ville et la production culturelle, en soulignant les
changements culturels qui résultent de la mouvance sociale,
économique, politique et idéologique. Quant au second axe,
il a développé la dimension historique de la ville de Damas
comme centre de rayonnement culturel dans la région du
Proche-Orient. Le troisième axe s’est centré sur
l’élaboration de la culture moderne à Damas à travers les
diverses productions (littérature, théâtre, cinéma et arts
appliqués) qui ont pour sujet la ville même de Damas.
Lors de la première session du colloque, l’éminente étude du
critique Kamal Abou-Dib prend pour thème « La ville et la
culture du postmodernisme ». « La ville de Damas ne s’est
jamais satisfaite de jouer un seul rôle sur le plan de la
créativité et de la production culturelle, et ce à travers
le rapport de la ville, avec le mouvement de la modernité et
du postmodernisme », avance Abou-Dib. Pendant la période du
modernisme, selon Abou-Dib, la ville était le lieu par
excellence où s’élaborent et fusionnent tous les éléments
hirsutes enfantant un tissu homogène. Tandis qu’à la période
du postmodernisme, la ville s’est transformée en icône
incarnant la différence donnant lieu à la parution de
l’esthétique, de la juxtaposition, où chaque force ne tente
pas de fondre la variété, mais affirme sa présence et sa
spécificité. Lors de la seconde session, Hassan Abbass,
professeur à l’Institut des arts théâtraux à Damas, a
présenté « La ville et la culture de citoyenneté » indiquant
que les premières villes se sont trouvées ici sur la terre
de l’Est de la Méditerranée ou dans les pays de la
Mésopotamie, mais le regard centralisé de l’Europe est celui
qui a guidé la pensée universelle, après l’époque des
lumières, a référé le retour du rayonnement de la cité à la
civilisation grecque. Il a passé en revue dans quelle mesure
les conditions de la citoyenneté entre la ville de Damas et
le citoyen qui y habite sont réalisées, remontant au début
de cette notion à la fin du XVIIIe siècle.
Ecrire l’errance dans la ville
La Palestinienne Sahar Khalifa, l’Italienne Paula Viviani,
professeure de littérature arabe contemporaine à
l’Université de Naples, et la Libanaise Ghada Al-Semmane ont
quant à elles attiré l’attention sur la présence de la ville
dans les textes littéraires. « La mosaïque damascène dans le
roman était le titre de l’étude de l’écrivain et critique
syrien Nabil Soliman où il a étudié 14 romans abordant Damas
écrits par des écrivains qui y habitent ou qui y vivent. Il
a classifié de nombreux niveaux sur lesquels reposent les
romans : Damas, la nostalgie, l’ancienne ville à laquelle on
se réfère pour compenser une Damas défigurée par l’urbanisme
et la perte de spécificité. Puis Damas, le bas-fond qui
comprend les romans soucieux de présenter des groupes
sociaux débarquant à Damas et habitant le fond. Et là, Damas
est tantôt décrite comme étreinte et tantôt rendue à l’image
d’un requin ». « Parmi les divers niveaux, une confusion a
toujours existé entre l’arrivant à Damas et le Damascène »,
conclut Soliman. Damas est une mosaïque autant sur le plan
du roman que sur celui du réel. Toutefois, Damas le roman,
le vrai, reste toujours reporté.
A la clôture du colloque, le critique palestinien Faysal
Derrague s’est centré sur la ville entre hier et
aujourd’hui, à travers « Paris entre Baudelaire et Walter
Benjamin ». Il précise que Baudelaire a créé sa modernité
propre en vivant parallèlement un urbanisme moderne qui
s’entrechoque avec un autre plus archaïque. La spécificité
de Baudelaire est, d’après Derrague, d’avoir conçu la
modernité en mettant l’être humain au-devant du patrimoine
ancien et du patrimoine naturel. « La défaite de l’ancien
face au nouveau est ce qui a entraîné le poète à concevoir
le modernisme dans tout ce qui est passager et en voie de
disparition, dans les relations en mutation », explique
Derrague.
Ce conflit de la destruction et de la construction est ce
qui a transformé Paris en une ville moderne ayant ses rues,
ses thèmes, sa géométrie, ses groupes qui marchent librement
dans le vaste espace. C’est pourquoi Baudelaire est
conscient qu’à « chaque époque sa propre modernité, et que
le rôle de la créativité littéraire est de capter le nouveau
avant sa disparition ». Il donne aussi l’exemple de Walter
Benjamin qui a réussi à saisir Paris en lisant Baudelaire,
et qui a relié cette ville à l’image de la bourgeoisie
moderne. « L’idée de l’errant occupe une place centrale dans
l’écrit de Benjamin, mais ce n’est pas le chômeur, c’est
plutôt l’homme capable de marcher librement et avec plaisir
dans les rues », insiste-t-il. Derrague conclut que
l’important dans la poésie de Baudelaire est de défendre
Paris, ville de la modernité et de la critique en même
temps.
Sayed
Mahmoud