Agrium.
Face à la forte campagne populaire et politique, le groupe
égypto-canadien, qui ambitionne d’installer une usine
pétrochimique dans la région de Damiette, campe sur ses
positions. Gêné, le gouvernement cherche une issue à la
crise.
Impossible compromis
La
crise engendrée par l’installation d’une usine de
pétrochimie du groupe égypto-canadien Agrium dans la région
de Ras Al-Bar près de Damiette n’est pas prête à prendre
fin. Le projet jugé nocif pour l’environnement et pour la
santé des habitants avait soulevé un déluge de critiques
dans les milieux politiques et populaires qui réclament son
transfert hors de la région. Face à cette polémique, les
travaux de construction de l’usine ont été suspendus. Et des
négociations sont en cours entre la direction d’Agrium et le
gouvernement. « Partir hors de Damiette n’est pas une simple
affaire car les travaux de construction de l’usine ont
commencé et des sommes importantes ont déjà été dépensées.
Nous avons des contrats avec le gouvernement égyptien qu’il
est censé respecter. Pour le moment, notre stratégie
consiste à convaincre les habitants de Damiette de
l’importance économique de ce projet qui ne portera pas
atteinte ni à l’environnement ni à leur vie et que leurs
craintes sont infondées », affirme Salama Khaled Salama,
directeur exécutif d’Agrium.
L’affaire remonte à plusieurs années lorsque Agrium obtient
l’accord des autorités pour l’implantation d’un site de
production de l’ammoniac dans la région de Damiette, d’une
capacité annuelle de 1,3 million de tonnes. Montant des
investissements : 1,2 milliard de dollars. Les travaux
commencent mais le projet se heurte à une campagne
d’opposition populaire. Soucieux d’apaiser les craintes des
habitants, le groupe Agrium a organisé cette semaine une
conférence de presse au Caire pour expliquer les retombées
de ce projet. « Nous sommes venus pour affirmer l’importance
de ce projet pour l’Egypte et le monde entier. Nous prenons
au sérieux les craintes des habitants de Damiette et c’est
pour cela qu’ils doivent être rassurés. Des études ont été
effectuées et ont prouvé que la haute technologie que nous
avons engagée dans cette usine empêchera tout effet néfaste
sur l’environnement et sur la santé des habitants », indique
Greg Maglen, directeur canadien d’Agrium. L’affaire Agrium a
mis le gouvernement dans l’embarras. Celui-ci a proposé dans
un premier temps de transférer le projet vers la région de
Suez mais s’est heurté là aussi à une opposition populaire.
Des rumeurs circulent selon lesquelles le gouvernement
aurait proposé à Agrium l’annulation du projet en échange
d’un dédommagement de 200 millions de dollars, ce que la
compagnie aurait refusé menaçant de recourir à l’arbitrage
international. « Toutes les options restent ouvertes pour
nous. Mais il est prématuré de parler d’annulation du
projet. Nous tenons à nos droits et nous espérons être en
mesure de convaincre le peuple de Damiette de l’importance
de ce projet », souhaite Khaled Salama.
Un éventuel recours à l’arbitrage placerait le gouvernement
dans une situation délicate car il pourrait être condamné à
verser beaucoup plus d’argent. Un fait qui lui vaut des
critiques. « Le gouvernement aurait dû bien étudier le
projet. Les études ont prouvé que ce projet est nocif pour
l’environnement, alors soit le ministère du Pétrole a conclu
ce contrat sans se référer aux experts, soit il savait que
c’est un projet nocif et il a signé le contrat quand même et
dans les deux cas il est responsable, car la loi exige que
toutes activités industrielles soient loin de la population
et n’affectent pas l’environnement. Ce qui n’est pas le cas
de ce projet qui est établi dans une région surpeuplée »,
lance Sayed Khalaf, membre des conseils locaux de Damiette.
Il affirme que beaucoup de pays européennes ont interdit
l’installation des usines d’engrais, c’est pourquoi ces
usines se dirigent vers les pays du tiers-monde. L’Assemblée
du peuple s’est saisie du dossier à travers une commission
d’enquête sur l’affaire. Un responsable du ministère de
l’Environnement a affirmé devant cette commission que le
projet ne comprend pas de risques pour l’environnement,
tandis que des responsables du ministère du Tourisme,
convoqués par la commission, ont affirmé au contraire leur
opposition au projet étant donné que la région de Ras Al-Bar
est une région touristique qui ne doit pas accueillir de
tels projets industriels.
Entre-temps, la campagne lancée contre l’installation de
l’usine de pétrochimie s’est poursuivie cette semaine. 150
personnes représentant les syndicats professionnels, les
partis politiques, les ONG ainsi que la Chambre de commerce
ont signé une pétition exprimant leur refus de toute
négociation ou tout contact avec la société Agrium. «
Cette usine ne s’établira pas à Damiette que sur les
cadavres de ses habitants », lance Nasser Al-Omari,
président du comité populaire de lutte contre le projet. Des
membres de ce comité ont menacé d’organiser une série de
manifestations et de sit-in et de fermer l’autoroute menant
vers Damiette en signe de protestation si le projet n’est
pas annulé. Les chefs des conseils municipaux à Damiette ont
aussi exprimé leur refus du projet et ont appelé à sa
suspension. Ils menaçaient de geler le travail des conseils
municipaux si les travaux de construction se poursuivent.
« Les responsables d’Agrium affirment avoir reçu l’accord
des conseils municipaux et de la société civile mais c’est
totalement faux. Les pancartes hostiles au projet
remplissent la ville de Damiette. Ras Al-Bar est un site
touristique exceptionnel qui ne sera touché par aucune
activité industrielle », affirme Mohamad Al-Boraki, chef du
conseil municipal à Damiette. Nasser Al-Omari se demande
quel profit reviendra à l’Egypte de ce projet. « Cette usine
consommera beaucoup de gaz et d’eau et n’emploiera qu’un
nombre réduit d’Egyptiens. Agrium a bénéficié de nombreux
avantages. Le terrain a été offert gratuitement par le
gouvernement et 10 millions de mètres cubes d’eau par an lui
seront données gratuitement. Quant à la production, elle
sera exportée à l’étranger », interroge Al-Omari. Quant à
Essam Sultane, avocat au sein du comité populaire de lutte
contre le projet, il affirme que le gouvernement égyptien
doit arrêter simplement le projet sans craindre le recours à
l’arbitrage. « Le contrat conclu avec la compagnie comporte
énormément de failles juridiques », affirme Sultane qui a
envoyé une plainte au procureur général . « Un tel accord
n’aurait pas pu être conclu sans des versements suspects.
L’enquête dévoilera que de grands noms sont impliqués dans
cette affaire. Ces abus expliquent les déclarations de
l’ambassadeur canadien affirmant qu’Agrium a payé environ 25
millions de dollars de commissions pour installer ce projet
», estime Essam Sultan.
May
Al Maghrabi