Al-Ahram Hebdo, Enquête | Impossible compromis
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 Semaine du 21 au 27 mai 2008, numéro 715

 

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Enquête

Agrium. Face à la forte campagne populaire et politique, le groupe égypto-canadien, qui ambitionne d’installer une usine pétrochimique dans la région de Damiette, campe sur ses positions. Gêné, le gouvernement cherche une issue à la crise. 

Impossible compromis 

La crise engendrée par l’installation d’une usine de pétrochimie du groupe égypto-canadien Agrium dans la région de Ras Al-Bar près de Damiette n’est pas prête à prendre fin. Le projet jugé nocif pour l’environnement et pour la santé des habitants avait soulevé un déluge de critiques dans les milieux politiques et populaires qui réclament son transfert hors de la région. Face à cette polémique, les travaux de construction de l’usine ont été suspendus. Et des négociations sont en cours entre la direction d’Agrium et le gouvernement. « Partir hors de Damiette n’est pas une simple affaire car les travaux de construction de l’usine ont commencé et des sommes importantes ont déjà été dépensées. Nous avons des contrats avec le gouvernement égyptien qu’il est censé respecter. Pour le moment, notre stratégie consiste à convaincre les habitants de Damiette de l’importance économique de ce projet qui ne portera pas atteinte ni à l’environnement ni à leur vie et que leurs craintes sont infondées », affirme Salama Khaled Salama, directeur exécutif d’Agrium.

L’affaire remonte à plusieurs années lorsque Agrium obtient l’accord des autorités pour l’implantation d’un site de production de l’ammoniac dans la région de Damiette, d’une capacité annuelle de 1,3 million de tonnes. Montant des investissements : 1,2 milliard de dollars. Les travaux commencent mais le projet se heurte à une campagne d’opposition populaire. Soucieux d’apaiser les craintes des habitants, le groupe Agrium a organisé cette semaine une conférence de presse au Caire pour expliquer les retombées de ce projet. « Nous sommes venus pour affirmer l’importance de ce projet pour l’Egypte et le monde entier. Nous prenons au sérieux les craintes des habitants de Damiette et c’est pour cela qu’ils doivent être rassurés. Des études ont été effectuées et ont prouvé que la haute technologie que nous avons engagée dans cette usine empêchera tout effet néfaste sur l’environnement et sur la santé des habitants », indique Greg Maglen, directeur canadien d’Agrium. L’affaire Agrium a mis le gouvernement dans l’embarras. Celui-ci a proposé dans un premier temps de transférer le projet vers la région de Suez mais s’est heurté là aussi à une opposition populaire. Des rumeurs circulent selon lesquelles le gouvernement aurait proposé à Agrium l’annulation du projet en échange d’un dédommagement de 200 millions de dollars, ce que la compagnie aurait refusé menaçant de recourir à l’arbitrage international. « Toutes les options restent ouvertes pour nous. Mais il est prématuré de parler d’annulation du projet. Nous tenons à nos droits et nous espérons être en mesure de convaincre le peuple de Damiette de l’importance de ce projet », souhaite Khaled Salama.

Un éventuel recours à l’arbitrage placerait le gouvernement dans une situation délicate car il pourrait être condamné à verser beaucoup plus d’argent. Un fait qui lui vaut des critiques. « Le gouvernement aurait dû bien étudier le projet. Les études ont prouvé que ce projet est nocif pour l’environnement, alors soit le ministère du Pétrole a conclu ce contrat sans se référer aux experts, soit il savait que c’est un projet nocif et il a signé le contrat quand même et dans les deux cas il est responsable, car la loi exige que toutes activités industrielles soient loin de la population et n’affectent pas l’environnement. Ce qui n’est pas le cas de ce projet qui est établi dans une région surpeuplée », lance Sayed Khalaf, membre des conseils locaux de Damiette. Il affirme que beaucoup de pays européennes ont interdit l’installation des usines d’engrais, c’est pourquoi ces usines se dirigent vers les pays du tiers-monde. L’Assemblée du peuple s’est saisie du dossier à travers une commission d’enquête sur l’affaire. Un responsable du ministère de l’Environnement a affirmé devant cette commission que le projet ne comprend pas de risques pour l’environnement, tandis que des responsables du ministère du Tourisme, convoqués par la commission, ont affirmé au contraire leur opposition au projet étant donné que la région de Ras Al-Bar est une région touristique qui ne doit pas accueillir de tels projets industriels.

Entre-temps, la campagne lancée contre l’installation de l’usine de pétrochimie s’est poursuivie cette semaine. 150 personnes représentant les syndicats professionnels, les partis politiques, les ONG ainsi que la Chambre de commerce ont signé une pétition exprimant leur refus de toute négociation ou tout contact avec la société  Agrium. « Cette usine ne s’établira pas à Damiette que sur les cadavres de ses habitants », lance Nasser Al-Omari, président du comité populaire de lutte contre le projet. Des membres de ce comité ont menacé d’organiser une série de manifestations et de sit-in et de fermer l’autoroute menant vers Damiette en signe de protestation si le projet n’est pas annulé. Les chefs des conseils municipaux à Damiette ont aussi exprimé leur refus du projet et ont appelé à sa suspension. Ils menaçaient de geler le travail des conseils municipaux si les travaux de construction se poursuivent.

« Les responsables d’Agrium affirment avoir reçu l’accord des conseils municipaux et de la société civile mais c’est totalement faux. Les pancartes hostiles au projet remplissent la ville de Damiette. Ras Al-Bar est un site touristique exceptionnel qui ne sera touché par aucune activité industrielle », affirme Mohamad Al-Boraki, chef du conseil municipal à Damiette. Nasser Al-Omari se demande quel profit reviendra à l’Egypte de ce projet. « Cette usine consommera beaucoup de gaz et d’eau et n’emploiera qu’un nombre réduit d’Egyptiens. Agrium a bénéficié de nombreux avantages. Le terrain a été offert gratuitement par le gouvernement et 10 millions de mètres cubes d’eau par an lui seront données gratuitement. Quant à la production, elle sera exportée à l’étranger », interroge Al-Omari. Quant à Essam Sultane, avocat au sein du comité populaire de lutte contre le projet, il affirme que le gouvernement égyptien doit arrêter simplement le projet sans craindre le recours à l’arbitrage. « Le contrat conclu avec la compagnie comporte énormément de failles juridiques », affirme Sultane qui a envoyé une plainte au procureur général . « Un tel accord n’aurait pas pu être conclu sans des versements suspects. L’enquête dévoilera que de grands noms sont impliqués dans cette affaire. Ces abus expliquent les déclarations de l’ambassadeur canadien affirmant qu’Agrium a payé environ 25 millions de dollars de commissions pour installer ce projet », estime Essam Sultan.

May Al Maghrabi

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