Pauvreté.
Le rapport annuel du PNUD sur le développement humain en
Egypte souligne un taux de pauvreté flagrant, notamment en
Haute-Egypte. Reportage à Salhiya et à Qohafa qui sont parmi
les bourgs les plus démunis du gouvernorat du Fayoum.
Villages « maudits »
Le
rapport annuel du Programme des Nations-Unies pour le
Développement (PNUD) sur l’Egypte tire la sonnette d’alarme.
Malgré une baisse sensible du taux de pauvreté au cours des
précédentes années, (24,3 % en 1990 contre 19,6 % en 2007),
les efforts déployés pour lutter contre ce phénomène sont
toujours insuffisants. La Haute-Egypte reste
particulièrement touchée. 66 % des habitants de cette
région, qui représentent, environ 25 % de la population,
vivent en dessous du seuil de pauvreté. Sur les 1 000
villages les plus démunis, la Haute-Egypte en compte 950,
dont 762 sont situés dans les gouvernorats du Fayoum, de
Minya, d’Assiout, de Sohag et de Béni-Souef.
Il suffit de parcourir le gouvernorat du Fayoum pour
découvrir l’ampleur de ce phénomène. Les villages sont pour
la plupart tombés dans l’oubli. A 100 km au sud du Caire,
s’étend le village de Salhiya. Ses habitants vivent de
l’agriculture. La majorité d’entre eux louent des terrains à
l’Organisme de la réforme agraire. La verdure couvre la
majeure partie du village. A première vue, on est porté à
croire que les habitants de ce village rural sont aisés.
Mais dès qu’on s’en approche, c’est le revers de la
médaille. « A cause des insecticides que nous avons
longtemps utilisés à l’époque de l’ancien ministre de
l’Agriculture, Youssef Wali, les récoltes sont très
mauvaises. Nous dépensons beaucoup d’argent, mais le
rendement est très pauvre et nous ne gagnons pratiquement
rien », souligne Abdel-Hamid Moussa, paysan qui possède 2
feddans. Il n’arrive pas à les cultiver. « Je n’ai pas les
moyens d’acheter des engrais pour les cultiver. La banque
agricole nous accorde des prêts avec un intérêt annuel qui
peut aller jusqu’à 18 %. En outre, je dois verser
annuellement une somme de 400 L.E. à l’Organisme de la
réforme agraire. D’où pourrais-je payer toutes ces sommes ?
», s’insurge Moussa, qui a dû travailler comme journalier
dans les champs contre 5 L.E. par jour. Une somme qui ne
suffit pas à subvenir aux besoins de sa famille composée de
12 membres.
L’un des problèmes les plus graves de ce village est
l’absence de planning familial. Chaque famille a au moins 6
enfants. La majorité en a une douzaine. Ils travaillent dans
les champs pour pouvoir combler les besoins de leurs
familles. Le problème est que le boulot est de plus en plus
rare, ce qui a plongé le village dans une plus grande
pauvreté, et un taux très élevé d’analphabétisme.
Les maisons de Salhiya sont construites en brique crue sur
des superficies très étroites. Dans une seule pièce de 6 m2
s’entasse la famille de Salem Mohamad. Composée de 8
membres, elle vit dans des conditions déplorables. Salem,
handicapé, ne trouve plus de travail. « J’ai adressé
plusieurs plaintes au gouvernorat et à la municipalité pour
avoir un kiosque, mais je ne reçois que des promesses »,
confie-t-il, tout en se lamentant sur son sort de ne pas
pouvoir partir en Italie, comme les autres pères de famille.
En fait, Salhiya compte parmi sa population un grand nombre
d’immigrés clandestins en Italie. Quant au reste des hommes
qui vivent encore dans le village, ils affrontent le
problème du chômage. Le taux de chômage dans ce village est
tellement élevé que les services municipaux refusent de
mentionner le chiffre exact. Les habitants s’interrogent
pourquoi ils ont voté aux élections pour le PND, alors
qu’aucun plan de développement n’est lancé dans leur
village. « Il faut au moins nous garantir des emplois ou de
petits projets dans le but de diminuer le chômage », lance
Fayez Mahmoud, âgé de 24 ans. Pour certains, le crime est la
solution. « Les gens volent pour survivre. Mais ils ne
trouvent rien à voler dans les maisons, puisque les
habitants sont très pauvres. Ils volent les portes des
maisons, les fils d’électricité et parfois le linge »,
révèle Ayoub Tewfiq, qui possède une ferme dans les parages
et qui est en même temps membre du Parti National Démocrate
(PND, au pouvoir). Bien qu’il n’y ait pas de statistiques
officielles sur le taux de criminalité à Salhiya, Ayoub
affirme que les voleurs sont très répandus parmi les
habitants du village, où il n’y a pas de commissariat.
Pauvre même si on est PND
Le député du village est Ali Tewfiq du PND. Depuis l’année
2000, il a présenté un déluge d’interpellations à
l’Assemblée du peuple sur les conditions de vie déplorables
du village. Mais il n’a jamais rien obtenu. La seule chose
qu’il ait pu faire était d’améliorer légèrement les
infrastructures du village. Mais les habitants sont encore
privés d’eau potable et de drainage sanitaire. « Tous les
jours, nous portons des jerricanes pour les remplir d’eau à
partir d’une source alimentée par les nappes phréatiques »,
lâche Mastoura Abdel-Latif, mère de 12 enfants. Un bon
nombre d’habitants, notamment les enfants et les personnes
âgées, souffrent de nombreux problèmes de santé et de
l’hépatite C.
Les Frères à la rescousse
A quelques kilomètres de Salhiya se trouve un autre village
nommé Qohafa. Ici, la pauvreté est également très répandue.
Qohafa a pour particularité d’avoir un député islamiste.
Résultat : le village est « maudit ». Le gouvernorat ne lui
accorde aucune importance. Dès qu’on y entre, on est frappé
par les masses d’ordures entassées çà et là. Les insectes et
les souris partagent la vie des habitants. Le manque
d’infrastructures et de services est plus frappant. Les
ruelles étroites ne sont ni pavées ni éclairées. Dans de
telles conditions où le minimum n’est pas assuré, il est
impensable de trouver des maisons. Ce sont de petits taudis
construits en bois ou en feuilles de palmiers collés les uns
aux autres qu’on croise en se déplaçant à l’intérieur du
village. Ces petites maisons abritent des gens totalement
démunis et vivant en dessous du seuil de pauvreté. « Notre
seul rêve est qu’un haut responsable nous rende visite pour
qu’il voie lui-même comment nous luttons pour survivre »,
souhaite Mona Ramadan, veuve qui a 6 enfants. Le député
Moustapha Awadallah tente de faire quelque chose. Avec le
financement de la confrérie et son argent personnel, il a
construit un centre médical de trois étages, une pharmacie,
une classe d’alphabétisation, et une échoppe pour vendre des
vêtements et des chaussures à prix très réduits. « Nous
avons dressé une liste de toutes les familles démunies. Il y
a environ 500 familles », explique Awadallah. Les Frères
fournissent aux habitants une multitude de services et pas
seulement pendant les fêtes ou au mois de Ramadan. « Nous
leur distribuons au cours de l’année de la viande et une
aide mensuelle de 50 L.E. par famille », souligne Awadallah,
en affirmant qu’il dispose d’un budget illimité en faveur
des pauvres et de la bienfaisance. « J’ai mobilisé les
hommes d’affaires de la confrérie pour fournir des emplois
aux jeunes et aux handicapés. De même, nos médecins offrent
des services de soins gratuits aux habitants. Des opérations
chirurgicales sont effectuées sans contrepartie », ajoute le
député. Cependant, de temps en temps ces activités sont
suspendues à cause de l’intervention des services de
sécurité. « Nous avions engagé des professeurs pour les
classes d’alphabétisation et pour donner des cours de
renforcement aux élèves. Plus tard ces professeurs ont été
suspendus de leur fonction dans les écoles où ils
travaillent. D’autre part, les hommes d’affaires et les
personnes qui nous donnent de l’argent ont reçu des menaces.
Le gouvernement ne fait rien pour le village et en même
temps, il ne veut pas que nous agissions à sa place »,
explique Awadallah. Et de conclure que ce sont les pauvres
qui paient le prix.
Héba
Nasreddine