Al-Ahram Hebdo, Egypte | Villages « maudits »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 21 au 27 mai 2008, numéro 715

 

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Egypte

Pauvreté. Le rapport annuel du PNUD sur le développement humain en Egypte souligne un taux de pauvreté flagrant, notamment en Haute-Egypte. Reportage à Salhiya et à Qohafa qui sont parmi les bourgs les plus démunis du gouvernorat du Fayoum.

Villages « maudits »

Le rapport annuel du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) sur l’Egypte tire la sonnette d’alarme. Malgré une baisse sensible du taux de pauvreté au cours des précédentes années, (24,3 % en 1990 contre 19,6 % en 2007), les efforts déployés pour lutter contre ce phénomène sont toujours insuffisants. La Haute-Egypte reste particulièrement touchée. 66 % des habitants de cette région, qui représentent, environ 25 % de la population, vivent en dessous du seuil de pauvreté. Sur les 1 000 villages les plus démunis, la Haute-Egypte en compte 950, dont 762 sont situés dans les gouvernorats du Fayoum, de Minya, d’Assiout, de Sohag et de Béni-Souef.

Il suffit de parcourir le gouvernorat du Fayoum pour découvrir l’ampleur de ce phénomène. Les villages sont pour la plupart tombés dans l’oubli. A 100 km au sud du Caire, s’étend le village de Salhiya. Ses habitants vivent de l’agriculture. La majorité d’entre eux louent des terrains à l’Organisme de la réforme agraire. La verdure couvre la majeure partie du village. A première vue, on est porté à croire que les habitants de ce village rural sont aisés. Mais dès qu’on s’en approche, c’est le revers de la médaille. « A cause des insecticides que nous avons longtemps utilisés à l’époque de l’ancien ministre de l’Agriculture, Youssef Wali, les récoltes sont très mauvaises. Nous dépensons beaucoup d’argent, mais le rendement est très pauvre et nous ne gagnons pratiquement rien », souligne Abdel-Hamid Moussa, paysan qui possède 2 feddans. Il n’arrive pas à les cultiver. « Je n’ai pas les moyens d’acheter des engrais pour les cultiver. La banque agricole nous accorde des prêts avec un intérêt annuel qui peut aller jusqu’à 18 %. En outre, je dois verser annuellement une somme de 400 L.E. à l’Organisme de la réforme agraire. D’où pourrais-je payer toutes ces sommes ? », s’insurge Moussa, qui a dû travailler comme journalier dans les champs contre 5 L.E. par jour. Une somme qui ne suffit pas à subvenir aux besoins de sa famille composée de 12 membres.

L’un des problèmes les plus graves de ce village est l’absence de planning familial. Chaque famille a au moins 6 enfants. La majorité en a une douzaine. Ils travaillent dans les champs pour pouvoir combler les besoins de leurs familles. Le problème est que le boulot est de plus en plus rare, ce qui a plongé le village dans une plus grande pauvreté, et un taux très élevé d’analphabétisme.

Les maisons de Salhiya sont construites en brique crue sur des superficies très étroites. Dans une seule pièce de 6 m2 s’entasse la famille de Salem Mohamad. Composée de 8 membres, elle vit dans des conditions déplorables. Salem, handicapé, ne trouve plus de travail. « J’ai adressé plusieurs plaintes au gouvernorat et à la municipalité pour avoir un kiosque, mais je ne reçois que des promesses », confie-t-il, tout en se lamentant sur son sort de ne pas pouvoir partir en Italie, comme les autres pères de famille. En fait, Salhiya compte parmi sa population un grand nombre d’immigrés clandestins en Italie. Quant au reste des hommes qui vivent encore dans le village, ils affrontent le problème du chômage. Le taux de chômage dans ce village est tellement élevé que les services municipaux refusent de mentionner le chiffre exact. Les habitants s’interrogent pourquoi ils ont voté aux élections pour le PND, alors qu’aucun plan de développement n’est lancé dans leur village. « Il faut au moins nous garantir des emplois ou de petits projets dans le but de diminuer le chômage », lance Fayez Mahmoud, âgé de 24 ans. Pour certains, le crime est la solution. « Les gens volent pour survivre. Mais ils ne trouvent rien à voler dans les maisons, puisque les habitants sont très pauvres. Ils volent les portes des maisons, les fils d’électricité et parfois le linge », révèle Ayoub Tewfiq, qui possède une ferme dans les parages et qui est en même temps membre du Parti National Démocrate (PND, au pouvoir). Bien qu’il n’y ait pas de statistiques officielles sur le taux de criminalité à Salhiya, Ayoub affirme que les voleurs sont très répandus parmi les habitants du village, où il n’y a pas de commissariat.

 

Pauvre même si on est PND

Le député du village est Ali Tewfiq du PND. Depuis l’année 2000, il a présenté un déluge d’interpellations à l’Assemblée du peuple sur les conditions de vie déplorables du village. Mais il n’a jamais rien obtenu. La seule chose qu’il ait pu faire était d’améliorer légèrement les infrastructures du village. Mais les habitants sont encore privés d’eau potable et de drainage sanitaire. « Tous les jours, nous portons des jerricanes pour les remplir d’eau à partir d’une source alimentée par les nappes phréatiques », lâche Mastoura Abdel-Latif, mère de 12 enfants. Un bon nombre d’habitants, notamment les enfants et les personnes âgées, souffrent de nombreux problèmes de santé et de l’hépatite C.

 

Les Frères à la rescousse

A quelques kilomètres de Salhiya se trouve un autre village nommé Qohafa. Ici, la pauvreté est également très répandue. Qohafa a pour particularité d’avoir un député islamiste. Résultat : le village est « maudit ». Le gouvernorat ne lui accorde aucune importance. Dès qu’on y entre, on est frappé par les masses d’ordures entassées çà et là. Les insectes et les souris partagent la vie des habitants. Le manque d’infrastructures et de services est plus frappant. Les ruelles étroites ne sont ni pavées ni éclairées. Dans de telles conditions où le minimum n’est pas assuré, il est impensable de trouver des maisons. Ce sont de petits taudis construits en bois ou en feuilles de palmiers collés les uns aux autres qu’on croise en se déplaçant à l’intérieur du village. Ces petites maisons abritent des gens totalement démunis et vivant en dessous du seuil de pauvreté. « Notre seul rêve est qu’un haut responsable nous rende visite pour qu’il voie lui-même comment nous luttons pour survivre », souhaite Mona Ramadan, veuve qui a 6 enfants. Le député Moustapha Awadallah tente de faire quelque chose. Avec le financement de la confrérie et son argent personnel, il a construit un centre médical de trois étages, une pharmacie, une classe d’alphabétisation, et une échoppe pour vendre des vêtements et des chaussures à prix très réduits. « Nous avons dressé une liste de toutes les familles démunies. Il y a environ 500 familles », explique Awadallah. Les Frères fournissent aux habitants une multitude de services et pas seulement pendant les fêtes ou au mois de Ramadan. « Nous leur distribuons au cours de l’année de la viande et une aide mensuelle de 50 L.E. par famille », souligne Awadallah, en affirmant qu’il dispose d’un budget illimité en faveur des pauvres et de la bienfaisance. « J’ai mobilisé les hommes d’affaires de la confrérie pour fournir des emplois aux jeunes et aux handicapés. De même, nos médecins offrent des services de soins gratuits aux habitants. Des opérations chirurgicales sont effectuées sans contrepartie », ajoute le député. Cependant, de temps en temps ces activités sont suspendues à cause de l’intervention des services de sécurité. « Nous avions engagé des professeurs pour les classes d’alphabétisation et pour donner des cours de renforcement aux élèves. Plus tard ces professeurs ont été suspendus de leur fonction dans les écoles où ils travaillent. D’autre part, les hommes d’affaires et les personnes qui nous donnent de l’argent ont reçu des menaces. Le gouvernement ne fait rien pour le village et en même temps, il ne veut pas que nous agissions à sa place », explique Awadallah. Et de conclure que ce sont les pauvres qui paient le prix.

Héba Nasreddine

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