Pakistan.
Le pays est à nouveau ensanglanté par un attentat attribué
aux Talibans, dont les négociations avec le gouvernement
risquent d’être compromises par la politique de Washington.
Immixtion américaine
Le
Pakistan est à nouveau confronté à une violence meurtrière.
Au moins, 13 personnes ont été tuées dimanche dans un
attentat suicide revendiqué par les Talibans pakistanais,
dans la localité de Mardan (nord-ouest), dans un secteur qui
a subi plusieurs attaques attribuées aux mêmes Talibans au
cours des derniers mois. Un responsable de la police, Tahir
Khan, a indiqué que 19 personnes avaient été blessées dans
l’explosion. Quatre membres des forces armées figurent parmi
les victimes. L’attentat a eu lieu près du centre des
régiments du Penjab, qui abrite les troupes impliquées dans
les opérations contre les militants des régions tribales
frontalières de l’Afghanistan.
Selon Bashir Bilour, ministre de la Province du nord-ouest,
l’attentat pourrait avoir eu pour objectif de compromettre
les pourparlers de paix dans les régions tribales
frontalières de l’Afghanistan entre les rebelles talibans et
le gouvernement pakistanais. Ces négociations avaient permis
une relative accalmie après une série d’attentats ayant fait
quelque 1 000 morts dans le pays l’an passé. « Il pourrait
s’agir d’une tentative de compromettre les pourparlers de
paix ou d’une réaction à Damadola », a déclaré le ministre,
faisant allusion à l’attaque aux missiles attribuée aux
forces de la coalition déployées en Afghanistan qui a fait
au moins 12 morts le 14 mai dans ce village des zones
tribales du nord-ouest.
L’attaque du dimanche survient en dépit de récents minces
progrès dans les pourparlers entre les rebelles talibans et
le nouveau gouvernement de coalition, arrivé au pouvoir en
mars après avoir défait les alliés du président Pervez
Musharraf. Pour faire aboutir ces négociations, l’armée
s’est même dit prête à se « redéployer » à la lisière des
zones tribales du nord-ouest du Pakistan dans le cadre d’un
éventuel accord de paix entre le nouveau gouvernement et les
Talibans réputés proches d’Al-Qaëda, ont assuré dimanche des
commandants sur place. Mais les combattants islamistes
exigent, eux, un « retrait » total de l’armée des zones
tribales et au-delà même de leurs lisières.
« Il n’y a pas de retrait, nous repositionnerons nos troupes
et nous resterons non loin, sur les hauteurs, prêts à
revenir à tout moment s’il le faut », a assuré le général
Tariq Khan, commandant des forces qui ont lancé en janvier
une offensive à Spinkaï, dans le district tribal du
Waziristan du sud. Le district est situé en plein cœur d’un
des bastions de ces Talibans pakistanais, dont le chef,
Baïtullah Mehsud, est considéré par Islamabad et Washington
comme le chef d’Al-Qaëda au Pakistan. L’offensive n’a duré
que quelques jours en janvier. A Spinkaï seulement, des
quelque 600 combattants qui leur ont opposé une résistance
fugace, seuls 25 ont été tués et six capturés, explique le
général Ali Abbass. Les autres ont pu se réfugier, sûrement
au cœur des territoires de la tribu des Mehsud, dont
Baïtullah est le chef, à quelques dizaines de km plus au
nord. « Nous ne pouvons pas porter la guerre là-bas, au beau
milieu de la population civile », plaide le général Athar
Abbass, qui assure : « Ce sont les opérations de l’armée qui
l’ont forcé (Baïtullah Mehsud) à s’asseoir à la table des
négociations ».
Critiques de Washington
Les pourparlers avec le Mouvement des Talibans du Pakistan (TTP)
de Mehsud piétinent depuis quelques semaines. Par cette
nouvelle politique de négociation, le nouveau gouvernement
espère infléchir la stratégie de l’offensive militaire
qu’avait privilégiée le président Musharraf, l’un des
alliés-clés de Washington qui s’est dit « inquiet » et
presse Islamabad de ne pas négocier avec ceux des islamistes
qui étaient proches d’Al-Qaëda ou des Talibans afghans,
lesquels combattent les forces internationales de l’autre
côté de la frontière, en Afghanistan.
Le nouveau gouvernement pakistanais a seulement promis de ne
pas négocier avec les rebelles « étrangers »,
essentiellement les Talibans afghans proches d’Al-Qaëda,
mais qu’il discuterait avec les tribus fondamentalistes
pro-talibans qui souhaitent la réconciliation. Parmi ces
Talibans pakistanais se trouve le chef de tribu Baïtullah
Mehsud, qui a fait allégeance à Al-Qaëda et est recherché
par les autorités depuis qu’il a été formellement accusé
d’être responsable de la vague d’attentats récents, en
particulier celui qui a coûté la vie à l’ex-premier ministre
Benazir Bhutto le 27 décembre.
Contrariés par la politique du nouveau premier ministre
pakistanais, Yousouf Raza Gilani, les Etats-Unis ne ménagent
pas leurs critiques à l’égard de ces négociations menées par
le gouvernement issu des législatives du 18 février, qui ont
vu la victoire écrasante de l’ex-opposition au président
Pervez Musharraf, allié-clé de Washington dans sa « guerre
contre le terrorisme ». Le commandant des Talibans
pakistanais a cependant rompu les négociations avec le
gouvernement, tout en assurant maintenir le cessez-le-feu,
laissant la porte ouverte à une reprise des pourparlers. Or,
les Etats-Unis, principal pourvoyeur de fonds du Pakistan et
de son armée, restent sceptiques sur un accord qui concerne
une zone qu’ils considèrent comme le refuge de combattants
d’Al-Qaëda et de Talibans qui y préparent leurs attaques en
Afghanistan. Ils ont répété, par la voie du département
d’Etat, qu’ils considéraient les zones tribales du
nord-ouest pakistanais comme le « nouveau paradis » et le «
refuge » d’Al-Qaëda et des Talibans afghans, qui y ont
reconstitué, selon eux, « leur capacité opérationnelle » à
perpétrer des attentats dans les pays occidentaux.
C’est pour cette raison que l’armée américaine a attaqué aux
missiles, le 14 mai, le village de Damadola, dans le
district tribal et très montagneux de Bajaur. Les missiles
tirés apparemment par des avions sans pilote de type drone,
dont seule est équipée, dans la région, l’armée américaine
qui combat les Talibans dans l’Afghanistan voisin, ont
détruit entièrement deux maisons dans ce village tout proche
de la frontière afghane, tuant au moins 12 islamistes
présumés. Les frappes américaines ciblées, jamais avouées
par Washington et toujours démenties par Islamabad, sont
relativement fréquentes dans les zones tribales. Une fois
n’est pas coutume, Islamabad, visiblement exaspéré par la
politique de Washington, a accusé les forces internationales
qui combattent les Talibans dans l’Afghanistan voisin
d’avoir tiré les deux missiles du 14 mai. Les frappes
américaines risquent en effet de faire capoter la politique
du nouveau gouvernement de négociation avec les Talibans,
dont un éventuel accord avec Islamabad ne tiendra que s’il
recueille le soutien des Etats-Unis et de leurs alliés de
l’Otan.
Hicham Mourad