Spectacle.
Récemment au théâtre Gomhouriya, dans le cadre du Festival
du printemps du Centre Al-Mawred, les danseurs de la troupe
marocaine la Smala ont transporté le public dans les limbes
de l’âme tourmentée mais espérante.
Dans l’enfer de la danse contemporaine
La
smala bb, dernière chorégraphie de la troupe de danse
contemporaine marocaine Cie2—kfar a été présentée au public
cairote dans l’enceinte du théâtre Gomhouriya à l’occasion
du Spring Festival. Les cinq danseurs de Casablanca ont
proposé, pendant 90 minutes, leur vision de l’enfer
intérieur et de la solitude abyssale de l’être humain. «
Pour monter cette pièce, explique le chorégraphe Khalid
Bengharib, j’ai identifié ma démarche artistique à celle du
peintre du Moyen-Age Jérôme Bosch, qui consistait à utiliser
une représentation biblique pour mieux la détourner ». Le
plateau est découpé en plusieurs scènes, dont les césures
sont très clairement visibles par les différents types
d’éclairages, qui passent du néon glacial pendouillant
verticalement du plafond, à une toile de fond rouge sang
dilué et à un spot d’un jaune éblouissant. « Ce qui
m’intéresse davantage que de proposer un spectacle de danse,
poursuit le chorégraphe, c’est de proposer une vision de
l’existence. Il n’y avait donc pour moi aucun intérêt à me
tourner vers des danseurs professionnels qui bien souvent
sont enfermés dans des diktats artistiques aux cloisons trop
épaisses ». Khalid Bengharib décide de rentrer à Casablanca
après une carrière de danseur professionnel en France au
moment des attentats de Casablanca, le 16 mai 2003. Il
n’explique pas si son retour correspond à un électrochoc ou
à une simple coïncidence, mais une fois de retour au pays,
il décide de monter des stages de danse contemporaine, avec
l’espoir de croiser la route de jeunes talentueux.
« J’étais membre du Conservatoire Danse-Musique, explique
l’un des jeunes danseurs, et j’ai intégré le stage de Khalid
avec une vraie curiosité, mais sans horizon précis. Je pense
qu’aucun de nous à l’époque ne s’est dit : on va s’accrocher
à la danse contemporaine ». Mais à les voir évoluer sur
scène, se mouvoir frénétiquement, ramper, se plier dans la
douleur et bander les muscles en proie à une folie
dévorante, le contemporain est devenu leur moyen
d’expression. Mais peut-on y retrouver des éléments du
folklore marocain ? « Certains spectateurs qui connaissent
le pays me disent qu’ils décèlent dans cette pièce une
esthétique déterminante marocaine davantage qu’un traitement
du mouvement. Mais notre volonté à nous n’est pas d’exposer
un héritage culturel et d’apporter des éléments de folklore,
notre inspiration vient de l’héritage populaire qui est
profondément immergé en chacun de nous ». La Cie2—kfar
conserve ce lien avec le populaire en développant un concept
de « culture équitable », c’est-à-dire qu’elle a monté un
atelier dans un quartier populaire de Casablanca, composé
d’une dizaine de fillettes de 10 ans, « à croquer », dit
Khalid Bengharib, un élan de fierté sur le visage. « On ne
veut pas être ingrats et oublier notre principale source
d’inspiration », poursuit-il. Mais la danse contemporaine
est victime d’un désamour consternant, pas seulement dans
les pays arabes. Khalid Bengharib explique qu’au Maroc le
filon éventuellement exploitable serait de prouver au
snobinard qu’en allant assister à une représentation de
danse contemporaine, son sex-appeal grimperait sur l’échelle
de Richter. C’est une démarche que les membres de la Smala
BB ne semblent pas déterminer à lancer, ils se contentent
pour l’instant des recettes de leur spectacle à l’étranger.
Cette représentation au Caire tient à cœur à ces artistes
longilignes, imprégnés depuis toujours par la culture
égyptienne relayée par le cinéma et la télévision. La
capitale du panarabisme fait renaître chez eux un aspect de
leur culture propre parfois un peu étouffée par
l’omniprésence quotidienne de l’Occident. « Il est très
important pour moi de jouer ici, car il y a de nombreuses
problématiques qu’on partage, et je suis persuadé que la
Smala BB va toucher le public cairote différemment qu’un
public européen ». Le public, certes, n’a pas été
indifférent. Décontenancé, inquiet, parfois hilare, le
public s’est fait prendre au piège d’une chorégraphie
envoûtante et très dérangeante. La musique tantôt métallique
et grinçante comme une vielle porte rouillée se mue en
mélodie sucrée et doucereuse, tandis que la lumière opère
une schizophrénie propre : le spot balaie les danseurs, joue
aux ombres chinoises, cesse, des néons criards dégagent un
son grésillant d’insecte rageur, tandis que les danseurs
évoluent sur des rares éléments de décor, une échelle
emballée dans du plastique jaune et une boîte rouge vernie.
On sort de cette plongée dans la folie éreinté, surpris,
parfois contrarié d’avoir été ébranlé dans nos convictions
artistiques. Les questionnements fusent, des petits groupes
de discussion se forment devant les portes du théâtre, les
spectateurs croisent leurs ressentis, râlent ou sont ravis.
Ils parlent. Et c’est peut-être cela la visée première de la
Smala.
Louise Sarant