Al-Ahram Hebdo, Arts | Dans l’enfer de la danse contemporaine
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 Semaine du 21 au 27 mai 2008, numéro 715

 

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Arts

Spectacle. Récemment au théâtre Gomhouriya, dans le cadre du Festival du printemps du Centre Al-Mawred, les danseurs de la troupe marocaine la Smala ont transporté le public dans les limbes de l’âme tourmentée mais espérante.

Dans l’enfer de la danse contemporaine

La smala bb, dernière chorégraphie de la troupe de danse contemporaine marocaine Cie2—kfar a été présentée au public cairote dans l’enceinte du théâtre Gomhouriya à l’occasion du Spring Festival. Les cinq danseurs de Casablanca ont proposé, pendant 90 minutes, leur vision de l’enfer intérieur et de la solitude abyssale de l’être humain. « Pour monter cette pièce, explique le chorégraphe Khalid Bengharib, j’ai identifié ma démarche artistique à celle du peintre du Moyen-Age Jérôme Bosch, qui consistait à utiliser une représentation biblique pour mieux la détourner ». Le plateau est découpé en plusieurs scènes, dont les césures sont très clairement visibles par les différents types d’éclairages, qui passent du néon glacial pendouillant verticalement du plafond, à une toile de fond rouge sang dilué et à un spot d’un jaune éblouissant. « Ce qui m’intéresse davantage que de proposer un spectacle de danse, poursuit le chorégraphe, c’est de proposer une vision de l’existence. Il n’y avait donc pour moi aucun intérêt à me tourner vers des danseurs professionnels qui bien souvent sont enfermés dans des diktats artistiques aux cloisons trop épaisses ». Khalid Bengharib décide de rentrer à Casablanca après une carrière de danseur professionnel en France au moment des attentats de Casablanca, le 16 mai 2003. Il n’explique pas si son retour correspond à un électrochoc ou à une simple coïncidence, mais une fois de retour au pays, il décide de monter des stages de danse contemporaine, avec l’espoir de croiser la route de jeunes talentueux.

« J’étais membre du Conservatoire Danse-Musique, explique l’un des jeunes danseurs, et j’ai intégré le stage de Khalid avec une vraie curiosité, mais sans horizon précis. Je pense qu’aucun de nous à l’époque ne s’est dit : on va s’accrocher à la danse contemporaine ». Mais à les voir évoluer sur scène, se mouvoir frénétiquement, ramper, se plier dans la douleur et bander les muscles en proie à une folie dévorante, le contemporain est devenu leur moyen d’expression. Mais peut-on y retrouver des éléments du folklore marocain ? « Certains spectateurs qui connaissent le pays me disent qu’ils décèlent dans cette pièce une esthétique déterminante marocaine davantage qu’un traitement du mouvement. Mais notre volonté à nous n’est pas d’exposer un héritage culturel et d’apporter des éléments de folklore, notre inspiration vient de l’héritage populaire qui est profondément immergé en chacun de nous ». La Cie2—kfar conserve ce lien avec le populaire en développant un concept de « culture équitable », c’est-à-dire qu’elle a monté un atelier dans un quartier populaire de Casablanca, composé d’une dizaine de fillettes de 10 ans, « à croquer », dit Khalid Bengharib, un élan de fierté sur le visage. « On ne veut pas être ingrats et oublier notre principale source d’inspiration », poursuit-il. Mais la danse contemporaine est victime d’un désamour consternant, pas seulement dans les pays arabes. Khalid Bengharib explique qu’au Maroc le filon éventuellement exploitable serait de prouver au snobinard qu’en allant assister à une représentation de danse contemporaine, son sex-appeal grimperait sur l’échelle de Richter. C’est une démarche que les membres de la Smala BB ne semblent pas déterminer à lancer, ils se contentent pour l’instant des recettes de leur spectacle à l’étranger. Cette représentation au Caire tient à cœur à ces artistes longilignes, imprégnés depuis toujours par la culture égyptienne relayée par le cinéma et la télévision. La capitale du panarabisme fait renaître chez eux un aspect de leur culture propre parfois un peu étouffée par l’omniprésence quotidienne de l’Occident. « Il est très important pour moi de jouer ici, car il y a de nombreuses problématiques qu’on partage, et je suis persuadé que la Smala BB va toucher le public cairote différemment qu’un public européen ». Le public, certes, n’a pas été indifférent. Décontenancé, inquiet, parfois hilare, le public s’est fait prendre au piège d’une chorégraphie envoûtante et très dérangeante. La musique tantôt métallique et grinçante comme une vielle porte rouillée se mue en mélodie sucrée et doucereuse, tandis que la lumière opère une schizophrénie propre : le spot balaie les danseurs, joue aux ombres chinoises, cesse, des néons criards dégagent un son grésillant d’insecte rageur, tandis que les danseurs évoluent sur des rares éléments de décor, une échelle emballée dans du plastique jaune et une boîte rouge vernie. On sort de cette plongée dans la folie éreinté, surpris, parfois contrarié d’avoir été ébranlé dans nos convictions artistiques. Les questionnements fusent, des petits groupes de discussion se forment devant les portes du théâtre, les spectateurs croisent leurs ressentis, râlent ou sont ravis. Ils parlent. Et c’est peut-être cela la visée première de la Smala.

Louise Sarant

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