Alim Kassimov,
chanteur soufi azéri, s’est produit au Caire pour la
première fois, dans le cadre du festival printanier de la
Ressource culturelle. Le maître du maugham sait apaiser les
âmes.
Le nourrisseur des cœurs
« Le public préfère me qualifier de chanteur soufi bien que
je ne le sois vraiment pas. Je chante de la musique
traditionnelle, maugham, et les thèmes de mes chansons
portent sur le ghazal (poème d’amour) », explique Alim
Kassimov. Le chanteur azéri est âgé de 51 ans, mais il ne
les fait pas. A part quelques cheveux gris ici et là. Un
visage presque sans rides, un corps bien tenu et une voix
chaleureuse, calme et jeune. Alim Kassimov s’est récemment
produit en quartet à l’Institut de musique arabe au Caire,
comme il ne l’a jamais fait. Avec un décor très oriental, le
spectacle est impressionnant et le public semble enchanté
par ses chansons magiques, même si Kassimov, né à Shamakha
en Azerbaïdjan, ne chante que dans sa langue natale. Peu
importe, les spectateurs, eux, sont éblouis, voire emportés
par la musique qu’il joue avec sa fille voilée Farghana,
âgée de 29 ans, et deux autres accompagnateurs, Ali Askar
Mamadov et Raouf Islamov. Tous habillés en costumes
traditionnels, et utilisant les trois instruments classiques
du maugham, le dof (tambourin), le tar (luth) et le kamancha
(violon vertical). Les rythmes et la voix magique de
Kassimov, accompagnée par la voix forte et angélique de sa
fille Farghana, emmènent le public dans un autre monde. Un
monde de rêve, d’imagination mais surtout de paix et de
spiritualité. On se croirait dans la Turquie d’il y a cent
ans. C’est tellement authentique. « Le maugham est de la
musique traditionnelle ancienne, c’est de la Folk Music. Je
la considère comme étant de la nourriture essentielle pour
les âmes », dit-il. Jusque-là, sa fille, qui parle un peu
l’anglais, assumait le rôle de traductrice. Il fallait
attendre l’interprète pour pouvoir poser toutes les
questions à ce personnage discret, riche d’identité,
d’émotions et de spiritualité. Selon Kassimov, le maugham,
que l’on trouve non seulement en Azerbaïdjan mais également
dans la culture arabe (maqam ou mode), perse et turque, est
un chemin à suivre spontanément. Un chemin qui n’a pas été
évident pour ce chanteur issu d’une famille modeste. C’est
exactement ce qui a poussé ses parents à chanter ... pour
survivre à la pauvreté.
Kassimov se souvient du premier dof que son père lui a
fabriqué en cuir de chèvre, car acheter des instruments
musicaux coûtait cher et n’était pas à la portée de cette
famille musicale. « Mon père avait une voix superbe. On
chantait pour oublier la souffrance de la pauvreté »,
avoue-t-il. D’ailleurs, la musique et les chansons de son
père n’ont pas laissé Alim Kassimov indifférent. Le rythme
du maugham était inné en lui dès l’enfance. « Mon talent est
un don de Dieu. Dès mon jeune âge, je sentais ce rythme dans
mon cœur sans savoir que j’allais devenir un jour un
chanteur professionnel du maugham », dit-il. Il a donc
fallu, pour Kassimov, suivre des études académiques en 1968
dans un institut de musique à Bakou pour approfondir ce
talent « divin » et combler cet intérêt croissant pour la
musique. Une réussite, mais il fallait aussi gagner sa vie.
« J’ai travaillé dans plusieurs domaines comme
l’électricité, le pétrole. J’ai aussi été chauffeur »,
ajoute-t-il.
Aujourd’hui, Kassimov est l’un des chanteurs les plus
réputés et les plus professionnels du maugham azéri. Ce
genre musical, le plus compliqué et le plus classique du
Caucase, est agrémenté de poèmes persans, arabes et azéris,
sous la forme de longues mélodies d’amour sur des mélodies
improvisées. Une seule improvisation de maugham peut durer
entre trente minutes et deux heures.
D’ailleurs, en 1999, l’Unesco lui accorde le prix du Conseil
de la musique internationale, un prix initié en 1975 par
Lord Yehudi Menuhin, et attribué aux musiciens, compositeurs
et chanteurs qui encouragent, par leur musique, l’échange
culturel, l’amitié et la paix entre les peuples. Une sorte
de prix Nobel de la musique. « La plupart des professionnels
veulent gagner leur vie, moi, je me suis lancé dans cet art
par amour. Et c’est une grande responsabilité que je dois
assumer face à mon public », explique Kassimov qui commence
à croiser les jambes sur sa chaise comme il le fait quand il
chante sur les planches. Cet amour, Kassimov sait facilement
le transmettre à son public qui réagit avec lui par des
applaudissements forts ou plus discrètement par des larmes
aux yeux. D’ailleurs, pour lui, l’art du maugham le
rapproche de Dieu. « C’est de la nourriture spirituelle, de
la purification pour les âmes. C’est ma façon de me
rapprocher de Dieu, mais aussi d’envoyer un message de paix,
de fraternité, d’amour et de sérénité au monde entier »,
ajoute-t-il, avec une voix toujours aussi calme que
confiante.
Déjà, Kassimov s’est produit dans plusieurs pays, comme
l’Iran, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Espagne, le
Brésil et les Etats-Unis. Mais la tournée la plus marquante
a été celle de la Turquie, le pays du maugham par
excellence. Une tournée qui ne pouvait pas être effectuée
sous le nom d’Azerbaïdjan, alors qu’il faisait encore partie
de la Russie. Mais la musique ne connaît pas de limites. «
Ma musique a inspiré beaucoup de gens dans mon pays aussi
bien que dans la région tout autour. Moi aussi je suis
influencé par l’ancienne musique de la région », dit-il.
Kassimov, cette personne à la volonté de fer, tâche
d’écouter la musique classique et traditionnelle des pays
qu’il visite. En Egypte, il a été fasciné par la diva Oum
Kolsoum et l’interprète-compositeur Sayed Mekkawi. Il joue
du oud (luth oriental) juste pour le plaisir et apprend
actuellement à jouer un nouvel instrument musical iranien,
le « Bestiar ». Une appréciation pour la musique arabe et
persane se manifeste chez Alim Kassimov qui souvent
improvise sur scène. Déjà, il a donné à maintes reprises
Majnoun Leïla (poème d’Ahmad Chawqi) à l’Opéra de son pays
natal et compte l’enregistrer sur un album. Les poèmes
persans et arabes représentent pour lui cette richesse
inépuisable quand il s’agit de l’art du maugham. Justement,
celui-ci repose sur les anciens poèmes d’amour. « Je choisis
les poèmes azéris qui me touchent davantage avant de les
chanter. Parfois, il y a quelques mots arabes ou persans
dans les poèmes azéris d’amour », ajoute-t-il. Le maugham
qui touche à des émotions différentes comme l’amour, la
tendresse, ou autres est aussi une élévation spirituelle. «
Je crois au monde spirituel. Le rythme du maugham me fait
penser à la rythmique du Coran ou celui de l’appel à la
prière (le chant du muezzin), rythme qui traîne une certaine
paix interne », indique Kassimov.
Un rythme qui fait planer facilement les âmes et qui touche
les cœurs comme cela a été le cas au bout de deux heures de
performance sur les planches de l’Institut de musique arabe
au Caire. « Quand je chante le maugham, je ressens une
grande tranquillité. Je me sens dans un autre monde, un
monde que je ne veux pas quitter, mais que je quitte quand
même à la fin de chacune de mes performances ». Inutile de
nous séparer de cet air spirituel, emplissant les âmes comme
par enchantement. Le chanteur, quasiment assis à même le
sol, rapproche la main de sa joue comme pour faire résonner
la voix. Celle-ci se mêle à celle de sa fille, retentissant
en salle.
Shérine Mounib