Al-Ahram Hebdo, Visages | Alim Kassimov,  Le nourrisseur des cœurs
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 14 au 20 mai 2008, numéro 714

 

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Visages

Alim Kassimov, chanteur soufi azéri, s’est produit au Caire pour la première fois, dans le cadre du festival printanier de la Ressource culturelle. Le maître du maugham sait apaiser les âmes.

Le nourrisseur des cœurs

« Le public préfère me qualifier de chanteur soufi bien que je ne le sois vraiment pas. Je chante de la musique traditionnelle, maugham, et les thèmes de mes chansons portent sur le ghazal (poème d’amour) », explique Alim Kassimov. Le chanteur azéri est âgé de 51 ans, mais il ne les fait pas. A part quelques cheveux gris ici et là. Un visage presque sans rides, un corps bien tenu et une voix chaleureuse, calme et jeune. Alim Kassimov s’est récemment produit en quartet à l’Institut de musique arabe au Caire, comme il ne l’a jamais fait. Avec un décor très oriental, le spectacle est impressionnant et le public semble enchanté par ses chansons magiques, même si Kassimov, né à Shamakha en Azerbaïdjan, ne chante que dans sa langue natale. Peu importe, les spectateurs, eux, sont éblouis, voire emportés par la musique qu’il joue avec sa fille voilée Farghana, âgée de 29 ans, et deux autres accompagnateurs, Ali Askar Mamadov et Raouf Islamov. Tous habillés en costumes traditionnels, et utilisant les trois instruments classiques du maugham, le dof (tambourin), le tar (luth) et le kamancha (violon vertical). Les rythmes et la voix magique de Kassimov, accompagnée par la voix forte et angélique de sa fille Farghana, emmènent le public dans un autre monde. Un monde de rêve, d’imagination mais surtout de paix et de spiritualité. On se croirait dans la Turquie d’il y a cent ans. C’est tellement authentique. « Le maugham est de la musique traditionnelle ancienne, c’est de la Folk Music. Je la considère comme étant de la nourriture essentielle pour les âmes », dit-il. Jusque-là, sa fille, qui parle un peu l’anglais, assumait le rôle de traductrice. Il fallait attendre l’interprète pour pouvoir poser toutes les questions à ce personnage discret, riche d’identité, d’émotions et de spiritualité. Selon Kassimov, le maugham, que l’on trouve non seulement en Azerbaïdjan mais également dans la culture arabe (maqam ou mode), perse et turque, est un chemin à suivre spontanément. Un chemin qui n’a pas été évident pour ce chanteur issu d’une famille modeste. C’est exactement ce qui a poussé ses parents à chanter ... pour survivre à la pauvreté.

Kassimov se souvient du premier dof que son père lui a fabriqué en cuir de chèvre, car acheter des instruments musicaux coûtait cher et n’était pas à la portée de cette famille musicale. « Mon père avait une voix superbe. On chantait pour oublier la souffrance de la pauvreté », avoue-t-il. D’ailleurs, la musique et les chansons de son père n’ont pas laissé Alim Kassimov indifférent. Le rythme du maugham était inné en lui dès l’enfance. « Mon talent est un don de Dieu. Dès mon jeune âge, je sentais ce rythme dans mon cœur sans savoir que j’allais devenir un jour un chanteur professionnel du maugham », dit-il. Il a donc fallu, pour Kassimov, suivre des études académiques en 1968 dans un institut de musique à Bakou pour approfondir ce talent « divin » et combler cet intérêt croissant pour la musique. Une réussite, mais il fallait aussi gagner sa vie. « J’ai travaillé dans plusieurs domaines comme l’électricité, le pétrole. J’ai aussi été chauffeur », ajoute-t-il.

Aujourd’hui, Kassimov est l’un des chanteurs les plus réputés et les plus professionnels du maugham azéri. Ce genre musical, le plus compliqué et le plus classique du Caucase, est agrémenté de poèmes persans, arabes et azéris, sous la forme de longues mélodies d’amour sur des mélodies improvisées. Une seule improvisation de maugham peut durer entre trente minutes et deux heures.

D’ailleurs, en 1999, l’Unesco lui accorde le prix du Conseil de la musique internationale, un prix initié en 1975 par Lord Yehudi Menuhin, et attribué aux musiciens, compositeurs et chanteurs qui encouragent, par leur musique, l’échange culturel, l’amitié et la paix entre les peuples. Une sorte de prix Nobel de la musique. « La plupart des professionnels veulent gagner leur vie, moi, je me suis lancé dans cet art par amour. Et c’est une grande responsabilité que je dois assumer face à mon public », explique Kassimov qui commence à croiser les jambes sur sa chaise comme il le fait quand il chante sur les planches. Cet amour, Kassimov sait facilement le transmettre à son public qui réagit avec lui par des applaudissements forts ou plus discrètement par des larmes aux yeux. D’ailleurs, pour lui, l’art du maugham le rapproche de Dieu. « C’est de la nourriture spirituelle, de la purification pour les âmes. C’est ma façon de me rapprocher de Dieu, mais aussi d’envoyer un message de paix, de fraternité, d’amour et de sérénité au monde entier », ajoute-t-il, avec une voix toujours aussi calme que confiante.

Déjà, Kassimov s’est produit dans plusieurs pays, comme l’Iran, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Espagne, le Brésil et les Etats-Unis. Mais la tournée la plus marquante a été celle de la Turquie, le pays du maugham par excellence. Une tournée qui ne pouvait pas être effectuée sous le nom d’Azerbaïdjan, alors qu’il faisait encore partie de la Russie. Mais la musique ne connaît pas de limites. « Ma musique a inspiré beaucoup de gens dans mon pays aussi bien que dans la région tout autour. Moi aussi je suis influencé par l’ancienne musique de la région », dit-il. Kassimov, cette personne à la volonté de fer, tâche d’écouter la musique classique et traditionnelle des pays qu’il visite. En Egypte, il a été fasciné par la diva Oum Kolsoum et l’interprète-compositeur Sayed Mekkawi. Il joue du oud (luth oriental) juste pour le plaisir et apprend actuellement à jouer un nouvel instrument musical iranien, le « Bestiar ». Une appréciation pour la musique arabe et persane se manifeste chez Alim Kassimov qui souvent improvise sur scène. Déjà, il a donné à maintes reprises Majnoun Leïla (poème d’Ahmad Chawqi) à l’Opéra de son pays natal et compte l’enregistrer sur un album. Les poèmes persans et arabes représentent pour lui cette richesse inépuisable quand il s’agit de l’art du maugham. Justement, celui-ci repose sur les anciens poèmes d’amour. « Je choisis les poèmes azéris qui me touchent davantage avant de les chanter. Parfois, il y a quelques mots arabes ou persans dans les poèmes azéris d’amour », ajoute-t-il. Le maugham qui touche à des émotions différentes comme l’amour, la tendresse, ou autres est aussi une élévation spirituelle. « Je crois au monde spirituel. Le rythme du maugham me fait penser à la rythmique du Coran ou celui de l’appel à la prière (le chant du muezzin), rythme qui traîne une certaine paix interne », indique Kassimov.

Un rythme qui fait planer facilement les âmes et qui touche les cœurs comme cela a été le cas au bout de deux heures de performance sur les planches de l’Institut de musique arabe au Caire. « Quand je chante le maugham, je ressens une grande tranquillité. Je me sens dans un autre monde, un monde que je ne veux pas quitter, mais que je quitte quand même à la fin de chacune de mes performances ». Inutile de nous séparer de cet air spirituel, emplissant les âmes comme par enchantement. Le chanteur, quasiment assis à même le sol, rapproche la main de sa joue comme pour faire résonner la voix. Celle-ci se mêle à celle de sa fille, retentissant en salle.

Shérine Mounib

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Jalons 

1957 : Naissance à Shamakha, en Azerbaïdjan.

1968 : Début des études académiques à l’Institut de musique de Bakou.

1977 : Devient chanteur de maugham. 10 albums parus à ce jour.

1999 : Prix International Music Council (IMC) de l’Unesco.

 




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