Initiative.
7 000 drogués pris en charge, 50 000 activités et 5 millions
de stickers distribués dans les quatre coins de l’Egypte,
tel est le bilan de la campagne de lutte contre la
prolifération de la drogue Himaya. Menée par le prédicateur
Amr Khaled en collaboration avec les secteurs public et
privé, l’expérience est unique en son genre.
Arrête la drogue, change ta vie
«
C’est la deuxième fois au cours de cette semaine que je fais
tomber une amana (j’enfreins à la règle) et donc, je mérite
une alama (un châtiment). Du paquet de cigarettes que l’on
m’autorise à fumer, je dois détruire cinq sèches, de plus,
je dois nettoyer les toilettes du centre à 2h du matin
pendant que tout le monde dort profondément », explique Mona,
un peu gênée. Cette jeune fille âgée de 21 ans, qui se
droguait depuis quatre ans, a rejoint un centre spécialisé
dans les cures de désintoxication, suite à la récente
campagne menée par le prédicateur Amr Khaled. Himaya
(protection), c’est le nom qu’il a donné à cette campagne
contre la prolifération de la drogue dans les pays arabes où
l’on compte, selon les chiffres officiels, cinq millions de
drogués.
Mais qu’est-ce qui a poussé Mona à se droguer ? Son histoire
ne diffère pas de beaucoup d’autres jeunes de son âge qui
veulent échapper aux problèmes de la vie ou qui ont voulu
juste essayer. Et quelles que soient les causes, le résultat
est toujours le même : la drogue mène à la décadence. Livrée
à elle-même après le divorce de ses parents, elle part à
Charm Al-Cheikh où elle est embauchée dans un bar. Là, elle
a fait la connaissance d’un groupe de jeunes qui l’a incitée
à fumer du haschich. Puis elle a sombré dans la toxicomanie.
Elle a tout essayé : haschich, héroïne, cocaïne,
barbituriques et extasie.
Les tarifs n’ont aucun secret pour elle, ni même les
endroits où s’en procurer. Mona a fini par devenir une
experte en matière de drogues. « Je ne me rendais pas compte
que je m’enfonçais dans l’abîme. J’ai essayé à plusieurs
reprises d’arrêter, mais sans résultat. Une force
surnaturelle me poussait à en consommer davantage. J’étais
devenue si dépendante que sortir de cet engrenage me
paraissait inimaginable », révèle-t-elle, tout en ajoutant
qu’elle pensait même en finir avec la vie jusqu’au jour où
elle a entendu parler de la campagne Himaya. Elle et
plusieurs de ses amies, décidées à s’en sortir, ont voulu
tenter leur dernière chance.
« 2 % seulement des filles ont appelé pour se faire guérir
et cela est dû à un problème de culture sociale. Les parents
admettent le repentir des garçons qui ont essayé la drogue
et veulent suivre une cure. Ils les soutiennent. Mais ils ne
l’admettent pas pour la fille et peuvent aller jusqu’à la
chasser de la maison. Et comme il n’y a pas d’endroits qui
offrent une cure gratuite aux filles, elles restent avec
leur problème. Lorsque nous demandons aux gens qui font des
dons aux orphelinats et aux maisons de vieillesse d’en faire
également pour des centres de cure pour les filles
toxicomanes, ils refusent », explique le prédicateur Amr
Khaled. Et c’est ce qui s’est passé avec Mona. Quand sa mère
a appris la nouvelle, elle l’a enfermée à la maison. En
manque de drogue, Mona a téléphoné pour être livrée à
domicile. Elle a récupéré sa dose en se servant d’un panier
en osier attaché à une corde et qu’elle a fait glisser le
long de son balcon. Une affaire qui a fait scandale, alors
sa mère décide de l’éloigner de la maison pour que ses deux
frères ne commettent pas de crime. « Rejetée par tout le
monde, j’étais devenue une honte pour toute la famille »,
dit Mona.
En effet, selon un rapport publié par le Conseil national
pour la lutte contre la toxicomanie, plus d’un lycéen sur
dix est consommateur de drogue. Autrement dit, 12,21 % des
lycéens entre 15 et 18 ans sont des drogués. 9 % d’entre eux
utilisent le bango (marijuana), 3 % le cannabis, et 0,21 %
l’héroïne, l’opium et la cocaïne. Analysant les
circonstances qui mènent ces adolescents à la toxicomanie,
l’étude a démontré que 59 % ont commencé par curiosité, 36 %
à cause de problèmes sociaux, tels que le divorce des
parents, tandis que 15 % s’y adonnent sous l’influence de
leurs amis. Toujours selon la même étude, les sommes qui
circulent dans les filières de drogue s’élèvent à 3
milliards de L.E. L’étude prévoit une augmentation annuelle
de 5 % des consommateurs parmi les lycéens si les instances
concernées ne se mobilisent pas pour lutter contre ce fléau.
Un bilan inquiétant et qui a poussé le prédicateur Amr
Khaled à agir. « Il y a des problèmes que le gouvernement ne
peut pas régler seul. Egalement, il faut que la société
porte sa contribution pour lutter contre ce fléau », dit-il.
« Arrête la drogue et change ta vie », tel est le slogan de
la campagne portée sur des affiches publicitaires illustrant
une pomme verte et une main rouge et que l’on retrouve dans
les écoles, les universités, les clubs, les cafés et les
moyens de transport. En fait, cette campagne fait appel aux
jeunes gens, filles et garçons, aux Bâtisseurs de la vie,
aux parents et à toute la société pour aider les cinq
millions de toxicomanes à guérir et reprendre une vie
normale. Elle vise deux points. Secouer les toxicomanes et
les amener à commencer une cure et prévenir les jeunes
contre la toxicomanie et les empêcher d’y succomber.
« Cette campagne a été une véritable réussite. Je ne
m’attendais pas à ce que des jeunes drogués se présentent
aussi spontanément pour demander un traitement. Lorsque j’ai
lancé mon appel aux 5 000 drogués, je craignais que personne
ne se manifeste, mais chaque jour me réservait une surprise.
A la fin de cette campagne, plus de 7 000 drogués avaient
contacté le Call Center et avaient rempli des formulaires
pour suivre une cure de désintoxication », poursuit Amr
Khaled. Et d’ajouter : « Au cours de la première semaine,
c’étaient seulement des parents qui nous contactaient. Par
la suite, ce sont les jeunes eux-mêmes, et cela grâce à la
méthode utilisée pour arriver à les convaincre. Tu n’es pas
un criminel, tu es tout simplement malade. Je t’aime et je
voudrais t’aider, leur ai-je dit, et du coup, les jeunes
drogués se sont manifestés, car ils se sont sentis en
confiance ».
Parmi les objectifs de la campagne : coller et distribuer un
million de stickers contre la drogue dans les quatre coins
d’Egypte, et lancer des activités dans tout le monde arabe,
partout où il y a des groupes de jeunes.
La rue mobilisée
En
effet, le chiffre des affiches a atteint les cinq millions
et elles ont été copiées sur les sites et distribuées. Les
appels des toxicomanes de tous les coins d’Egypte le
prouvent, et du jour au lendemain, la campagne retentit.
Dans la cité du 10 de Ramadan, les ouvriers ont collé des
affiches dans toutes les usines. Un médecin de la petite
ville égyptienne d’Abou-Hammad a collé 1 000 affiches avec
l’aide de sa femme et de sa fille âgée de douze ans.
Ils les ont suspendues partout dans les cliniques, les
hôpitaux, les dispensaires et les pharmacies. De jeunes
enfants d’une dizaine d’années circulaient au club Al-Seid
(chasse) portant des T-shirts et des casquettes avec cette
insigne. Ils ont payé de leur argent de poche ces T-shirts
et ces casquettes pour les distribuer autant que possible
aux enfants présents au club. Même les lieux de récréation
participent à la campagne. Le parc d’Al-Azhar distribue les
brochures et prépare chaque vendredi une fête où des chants
contre la drogue sont diffusés. Certains hôtels distribuent
les brochures avec le journal du matin aux clients. Que
peut-on souhaiter de plus, comme cette participation
merveilleuse avec des petits gestes aussi merveilleux ?
Par ailleurs, 5 000 activités étaient prévues au cours de
cette campagne, il y en a eu 50 000, dont des conférences,
des interventions à la télévision, des prêches dans les
mosquées et des sermons dans les églises, ainsi que des
cours de sensibilisation dans les écoles, les universités et
les clubs. « C’est la responsabilité de chacun de nous de
faire face à ce monstre qui menace l’avenir de nos jeunes.
Une responsabilité répartie entre les familles qui doivent
surveiller leurs enfants, les médias qui doivent jouer un
rôle de sensibilisation et les responsables qui doivent
déployer de grands efforts pour sauver l’avenir de la
société et stopper l’entrée des drogues chez nous », affirme
Mona Al-Naggar, activiste du groupe Bâtisseurs de la vie.
Une campagne qui a concerné toutes les couches sociales et à
laquelle ont contribué des sportifs, des chanteurs, des
cheikhs, des stars et les médias. Bref, tout le monde s’y
est intéressé et c’est ce qui a fait le succès de cette
campagne. Un bilan très positif qui a permis de dévoiler que
beaucoup de jeunes filles se droguaient. « 15 % des appels
proviennent de jeunes filles qui demandent de l’aide. Alors
qu’il n’existe pas suffisamment de centres spécialisés pour
désintoxiquer les garçons, comment affronter alors cet autre
défi ? », souligne le Dr Medhat Al-Arabi, directeur du
centre de cure Al-Horriya (liberté). Aujourd’hui, 1 200
jeunes des deux sexes suivent des cures de désintoxication.
Et bien que cette campagne médiatique ait pris fin depuis
quelques jours, elle continue d’avoir des répercussions. Le
travail de sensibilisation se poursuit et beaucoup de jeunes
ont formulé leur désir pour venir à bout de ce fléau qui a
gâché leur vie.
Marwa est l’une des 1 200 toxicomanes qui suivent
actuellement une cure de désintoxication. Elle confie avoir
commencé sa descente aux enfers par la héroïne et a touché à
toutes les drogues. Marwa a pris sa décision de suivre une
cure de désintoxication dans ses rares moments de lucidité.
Elle avait réalisé que son entourage et ses amis menaient
une vie respectable et a voulu tout simplement en faire
autant. « Deux jours après mon coup de fil au Call Center
(une ligne réservée à la campagne Himaya), je me suis
présentée et on m’a envoyée à l’hôpital Al-Rakhawi où j’ai
séjourné une semaine en compagnie de malades mentaux. La
période de sevrage a été très dure pour moi. Non seulement
j’étais en manque de drogues, mais j’avais aussi rencontré
des problèmes avec les malades qui m’entouraient », dit
Marwa. Une fois le sevrage terminé, commence alors la
deuxième étape, celle de la réinsertion et qui a lieu au
centre. Une étape difficile et qui peut durer entre six et
neuf mois, selon les cas. Au centre Al-Horriya, situé à
Al-Tagammoe Al-Khamès, Marwa a failli rechuter. Mais le
personnel, composé d’ex-droguées, l’a beaucoup soutenue, car
toutes sont passées par cette mauvaise expérience. « Elles
ont beaucoup de tact. Elles ne nous donnent jamais d’ordre,
savent nous écouter et comprennent nos besoins et nos
sentiments », dit Marwa, en ajoutant : « Une fois dans le
centre, je jette ma vieille carapace pour endosser une
autre. Je fais des choses que je n’ai jamais faites de ma
vie ». Et c’est la règle de vie des 16 personnes qui sont
accueillies dans ce centre où l’on trouve des chambres, une
bibliothèque, une salle de réunion et une autre pour les
visites. La journée commence à 10h du matin. Les filles
rangent leurs chambres, puis font quelques exercices
physiques avant de prendre leur petit-déjeuner. Ici,
l’emploi du temps est précis : lecture, méditation et
d’autres occupations. Mais le plus important, c’est la
séance quotidienne de thérapie de groupe. D’après Imane,
surveillante au centre depuis 10 mois et ancienne droguée,
le fait que les jeunes drogués puissent suivre un programme
strict est un véritable exploit vu leur tempérament qui se
caractérise par l’obstination ou le déni de soi. Pour elle,
le fait qu’un drogué avoue qu’il a un problème et demande de
l’aide est un énorme pas sur la voie du rétablissement. « On
ne nous interdit pas de sortir du centre, mais il ne faut
jamais enfreindre les règles. J’ai commis une bêtise ce
matin. Je suis restée au lit plus qu’il n’en fallait et j’ai
lâché quelques insultes, donc j’ai droit à un châtiment. Par
contre, je suis heureuse de retrouver, peu à peu, le goût de
la nourriture et de pouvoir dormir la nuit », conclut Marwa
qui prie Dieu pour l’aider à s’en sortir. Son rêve :
retrouver son fils de trois ans, redevenir une bonne maman
et travailler dans ce centre pour aider d’autres toxicomanes
à sortir de l’impasse.
Chahinaz Gheith