Al-Ahram Hebdo,Société | Arrête la drogue, change ta vie
  Président Morsi Attalla
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 14 au 20 mai 2008, numéro 714

 

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Société

Initiative. 7 000 drogués pris en charge, 50 000 activités et 5 millions de stickers distribués dans les quatre coins de l’Egypte, tel est le bilan de la campagne de lutte contre la prolifération de la drogue Himaya. Menée par le prédicateur Amr Khaled en collaboration avec les secteurs public et privé, l’expérience est unique en son genre.

Arrête la drogue, change ta vie

« C’est la deuxième fois au cours de cette semaine que je fais tomber une amana (j’enfreins à la règle) et donc, je mérite une alama (un châtiment). Du paquet de cigarettes que l’on m’autorise à fumer, je dois détruire cinq sèches, de plus, je dois nettoyer les toilettes du centre à 2h du matin pendant que tout le monde dort profondément », explique Mona, un peu gênée. Cette jeune fille âgée de 21 ans, qui se droguait depuis quatre ans, a rejoint un centre spécialisé dans les cures de désintoxication, suite à la récente campagne menée par le prédicateur Amr Khaled. Himaya (protection), c’est le nom qu’il a donné à cette campagne contre la prolifération de la drogue dans les pays arabes où l’on compte, selon les chiffres officiels, cinq millions de drogués.

Mais qu’est-ce qui a poussé Mona à se droguer ? Son histoire ne diffère pas de beaucoup d’autres jeunes de son âge qui veulent échapper aux problèmes de la vie ou qui ont voulu juste essayer. Et quelles que soient les causes, le résultat est toujours le même : la drogue mène à la décadence. Livrée à elle-même après le divorce de ses parents, elle part à Charm Al-Cheikh où elle est embauchée dans un bar. Là, elle a fait la connaissance d’un groupe de jeunes qui l’a incitée à fumer du haschich. Puis elle a sombré dans la toxicomanie. Elle a tout essayé : haschich, héroïne, cocaïne, barbituriques et extasie.

Les tarifs n’ont aucun secret pour elle, ni même les endroits où s’en procurer. Mona a fini par devenir une experte en matière de drogues. « Je ne me rendais pas compte que je m’enfonçais dans l’abîme. J’ai essayé à plusieurs reprises d’arrêter, mais sans résultat. Une force surnaturelle me poussait à en consommer davantage. J’étais devenue si dépendante que sortir de cet engrenage me paraissait inimaginable », révèle-t-elle, tout en ajoutant qu’elle pensait même en finir avec la vie jusqu’au jour où elle a entendu parler de la campagne Himaya. Elle et plusieurs de ses amies, décidées à s’en sortir, ont voulu tenter leur dernière chance.

« 2 % seulement des filles ont appelé pour se faire guérir et cela est dû à un problème de culture sociale. Les parents admettent le repentir des garçons qui ont essayé la drogue et veulent suivre une cure. Ils les soutiennent. Mais ils ne l’admettent pas pour la fille et peuvent aller jusqu’à la chasser de la maison. Et comme il n’y a pas d’endroits qui offrent une cure gratuite aux filles, elles restent avec leur problème. Lorsque nous demandons aux gens qui font des dons aux orphelinats et aux maisons de vieillesse d’en faire également pour des centres de cure pour les filles toxicomanes, ils refusent », explique le prédicateur Amr Khaled. Et c’est ce qui s’est passé avec Mona. Quand sa mère a appris la nouvelle, elle l’a enfermée à la maison. En manque de drogue, Mona a téléphoné pour être livrée à domicile. Elle a récupéré sa dose en se servant d’un panier en osier attaché à une corde et qu’elle a fait glisser le long de son balcon. Une affaire qui a fait scandale, alors sa mère décide de l’éloigner de la maison pour que ses deux frères ne commettent pas de crime. « Rejetée par tout le monde, j’étais devenue une honte pour toute la famille », dit Mona.

En effet, selon un rapport publié par le Conseil national pour la lutte contre la toxicomanie, plus d’un lycéen sur dix est consommateur de drogue. Autrement dit, 12,21 % des lycéens entre 15 et 18 ans sont des drogués. 9 % d’entre eux utilisent le bango (marijuana), 3 % le cannabis, et 0,21 % l’héroïne, l’opium et la cocaïne. Analysant les circonstances qui mènent ces adolescents à la toxicomanie, l’étude a démontré que 59 % ont commencé par curiosité, 36 % à cause de problèmes sociaux, tels que le divorce des parents, tandis que 15 % s’y adonnent sous l’influence de leurs amis. Toujours selon la même étude, les sommes qui circulent dans les filières de drogue s’élèvent à 3 milliards de L.E. L’étude prévoit une augmentation annuelle de 5 % des consommateurs parmi les lycéens si les instances concernées ne se mobilisent pas pour lutter contre ce fléau. Un bilan inquiétant et qui a poussé le prédicateur Amr Khaled à agir. « Il y a des problèmes que le gouvernement ne peut pas régler seul. Egalement, il faut que la société porte sa contribution pour lutter contre ce fléau », dit-il.

« Arrête la drogue et change ta vie », tel est le slogan de la campagne portée sur des affiches publicitaires illustrant une pomme verte et une main rouge et que l’on retrouve dans les écoles, les universités, les clubs, les cafés et les moyens de transport. En fait, cette campagne fait appel aux jeunes gens, filles et garçons, aux Bâtisseurs de la vie, aux parents et à toute la société pour aider les cinq millions de toxicomanes à guérir et reprendre une vie normale. Elle vise deux points. Secouer les toxicomanes et les amener à commencer une cure et prévenir les jeunes contre la toxicomanie et les empêcher d’y succomber.

« Cette campagne a été une véritable réussite. Je ne m’attendais pas à ce que des jeunes drogués se présentent aussi spontanément pour demander un traitement. Lorsque j’ai lancé mon appel aux 5 000 drogués, je craignais que personne ne se manifeste, mais chaque jour me réservait une surprise. A la fin de cette campagne, plus de 7 000 drogués avaient contacté le Call Center et avaient rempli des formulaires pour suivre une cure de désintoxication », poursuit Amr Khaled. Et d’ajouter : « Au cours de la première semaine, c’étaient seulement des parents qui nous contactaient. Par la suite, ce sont les jeunes eux-mêmes, et cela grâce à la méthode utilisée pour arriver à les convaincre. Tu n’es pas un criminel, tu es tout simplement malade. Je t’aime et je voudrais t’aider, leur ai-je dit, et du coup, les jeunes drogués se sont manifestés, car ils se sont sentis en confiance ».

Parmi les objectifs de la campagne : coller et distribuer un million de stickers contre la drogue dans les quatre coins d’Egypte, et lancer des activités dans tout le monde arabe, partout où il y a des groupes de jeunes.

La rue mobilisée

En effet, le chiffre des affiches a atteint les cinq millions et elles ont été copiées sur les sites et distribuées. Les appels des toxicomanes de tous les coins d’Egypte le prouvent, et du jour au lendemain, la campagne retentit. Dans la cité du 10 de Ramadan, les ouvriers ont collé des affiches dans toutes les usines. Un médecin de la petite ville égyptienne d’Abou-Hammad a collé 1 000 affiches avec l’aide de sa femme et de sa fille âgée de douze ans.

Ils les ont suspendues partout dans les cliniques, les hôpitaux, les dispensaires et les pharmacies. De jeunes enfants d’une dizaine d’années circulaient au club Al-Seid (chasse) portant des T-shirts et des casquettes avec cette insigne. Ils ont payé de leur argent de poche ces T-shirts et ces casquettes pour les distribuer autant que possible aux enfants présents au club. Même les lieux de récréation participent à la campagne. Le parc d’Al-Azhar distribue les brochures et prépare chaque vendredi une fête où des chants contre la drogue sont diffusés. Certains hôtels distribuent les brochures avec le journal du matin aux clients. Que peut-on souhaiter de plus, comme cette participation merveilleuse avec des petits gestes aussi merveilleux ?

Par ailleurs, 5 000 activités étaient prévues au cours de cette campagne, il y en a eu 50 000, dont des conférences, des interventions à la télévision, des prêches dans les mosquées et des sermons dans les églises, ainsi que des cours de sensibilisation dans les écoles, les universités et les clubs. « C’est la responsabilité de chacun de nous de faire face à ce monstre qui menace l’avenir de nos jeunes. Une responsabilité répartie entre les familles qui doivent surveiller leurs enfants, les médias qui doivent jouer un rôle de sensibilisation et les responsables qui doivent déployer de grands efforts pour sauver l’avenir de la société et stopper l’entrée des drogues chez nous », affirme Mona Al-Naggar, activiste du groupe Bâtisseurs de la vie.

Une campagne qui a concerné toutes les couches sociales et à laquelle ont contribué des sportifs, des chanteurs, des cheikhs, des stars et les médias. Bref, tout le monde s’y est intéressé et c’est ce qui a fait le succès de cette campagne. Un bilan très positif qui a permis de dévoiler que beaucoup de jeunes filles se droguaient. « 15 % des appels proviennent de jeunes filles qui demandent de l’aide. Alors qu’il n’existe pas suffisamment de centres spécialisés pour désintoxiquer les garçons, comment affronter alors cet autre défi ? », souligne le Dr Medhat Al-Arabi, directeur du centre de cure Al-Horriya (liberté). Aujourd’hui, 1 200 jeunes des deux sexes suivent des cures de désintoxication.

Et bien que cette campagne médiatique ait pris fin depuis quelques jours, elle continue d’avoir des répercussions. Le travail de sensibilisation se poursuit et beaucoup de jeunes ont formulé leur désir pour venir à bout de ce fléau qui a gâché leur vie.

Marwa est l’une des 1 200 toxicomanes qui suivent actuellement une cure de désintoxication. Elle confie avoir commencé sa descente aux enfers par la héroïne et a touché à toutes les drogues. Marwa a pris sa décision de suivre une cure de désintoxication dans ses rares moments de lucidité. Elle avait réalisé que son entourage et ses amis menaient une vie respectable et a voulu tout simplement en faire autant. « Deux jours après mon coup de fil au Call Center (une ligne réservée à la campagne Himaya), je me suis présentée et on m’a envoyée à l’hôpital Al-Rakhawi où j’ai séjourné une semaine en compagnie de malades mentaux. La période de sevrage a été très dure pour moi. Non seulement j’étais en manque de drogues, mais j’avais aussi rencontré des problèmes avec les malades qui m’entouraient », dit Marwa. Une fois le sevrage terminé, commence alors la deuxième étape, celle de la réinsertion et qui a lieu au centre. Une étape difficile et qui peut durer entre six et neuf mois, selon les cas. Au centre Al-Horriya, situé à Al-Tagammoe Al-Khamès, Marwa a failli rechuter. Mais le personnel, composé d’ex-droguées, l’a beaucoup soutenue, car toutes sont passées par cette mauvaise expérience. « Elles ont beaucoup de tact. Elles ne nous donnent jamais d’ordre, savent nous écouter et comprennent nos besoins et nos sentiments », dit Marwa, en ajoutant : « Une fois dans le centre, je jette ma vieille carapace pour endosser une autre. Je fais des choses que je n’ai jamais faites de ma vie ». Et c’est la règle de vie des 16 personnes qui sont accueillies dans ce centre où l’on trouve des chambres, une bibliothèque, une salle de réunion et une autre pour les visites. La journée commence à 10h du matin. Les filles rangent leurs chambres, puis font quelques exercices physiques avant de prendre leur petit-déjeuner. Ici, l’emploi du temps est précis : lecture, méditation et d’autres occupations. Mais le plus important, c’est la séance quotidienne de thérapie de groupe. D’après Imane, surveillante au centre depuis 10 mois et ancienne droguée, le fait que les jeunes drogués puissent suivre un programme strict est un véritable exploit vu leur tempérament qui se caractérise par l’obstination ou le déni de soi. Pour elle, le fait qu’un drogué avoue qu’il a un problème et demande de l’aide est un énorme pas sur la voie du rétablissement. « On ne nous interdit pas de sortir du centre, mais il ne faut jamais enfreindre les règles. J’ai commis une bêtise ce matin. Je suis restée au lit plus qu’il n’en fallait et j’ai lâché quelques insultes, donc j’ai droit à un châtiment. Par contre, je suis heureuse de retrouver, peu à peu, le goût de la nourriture et de pouvoir dormir la nuit », conclut Marwa qui prie Dieu pour l’aider à s’en sortir. Son rêve : retrouver son fils de trois ans, redevenir une bonne maman et travailler dans ce centre pour aider d’autres toxicomanes à sortir de l’impasse.

Chahinaz Gheith


 

Echos arabes

« La campagne Himaya a donné un bon exemple de l’union entre les gouvernements et les nations arabes. De la Jordanie au Yémen, en passant par l’Algérie, le Soudan, la Jordanie, l’Arabie saoudite et tous les autres pays arabes. Elle a prouvé combien notre jeunesse est éveillée et positive ainsi que notre société et c’est ce à quoi nous aspirons », a dit Fayçal Hégazi, du Programme des Nations-Unies pour la lutte contre la drogue. Partout dans le monde arabe, gouvernements et populations, tout le monde a bougé, a fait ce qu’il a pu et a apporté de nouvelles idées. En Algérie, les filles ont vendu leurs bijoux pour pouvoir imprimer des affiches et les coller partout. Selon le Dr Sawsane Al-Chobéiki, une Algérienne faisant partie de l’association Bâtisseurs de la vie, la campagne a fait tellement de bruit dans ce pays que le président de la République a décidé de préparer une conférence sur la toxicomanie et d’y faire participer tous ces jeunes qui y ont travaillé. « 15 centres de cure vont être construits pour venir en aide aux drogués, l’Algérie ne dispose que de 70 lits sur tout le territoire. On ne s’attendait pas à un tel résultat », dit-elle. En Jordanie, les jeunes faisant partie du groupe Bâtisseurs de la vie ont collé un million d’affiches pour combattre le fléau. Ils ont demandé aux cheikhs des mosquées de parler du problème de la drogue dans leurs prêches du vendredi. Des étudiants ont porté des T-shirts avec des badges et ont débattu du problème au cœur des campus. Des actions qui ont poussé le ministre de la Santé de ce pays à publier un communiqué pour dire qu’il soutenait cette campagne et qu’il chargeait Madame Abyr Ach-Choukeri d’apporter l’aide nécessaire. Aux Emirats, partenaire dans la campagne, la police de Doubaï a imprimé 200 000 affiches pour les coller partout. Quant à l’Arabie saoudite, les joailliers saoudiens distribuent les brochures de la campagne avec les catalogues qu’ils envoient aux clients, et les hôpitaux saoudiens ont fait de même. « Nous nous sommes présentés dans les centres commerciaux, les cafés et les lieux de rassemblement de jeunes en se faisant passer pour des amis et on leur a distribué des pin’s », explique Oum Omar, native d’Arabie saoudite, tout en ajoutant que chez eux, les médias ont compliqué la situation puisque du point de vue juridique, le drogué est condamné à la prison et devient alors la honte de sa famille. Dès que les drogués ont été mis en confiance, ils se sont présentés, ont rempli des formulaires en utilisant leurs noms ou des prête-noms. « 2 852 familles se sont présentées pour tenter de faire soigner leurs enfants. Aujourd’hui, 24 jeunes hommes et trois filles s’en sont sortis. Un nombre minime par rapport à la réalité, vu qu’il n’existe aucun centre de cure de désintoxication en Arabie saoudite et le traitement coûte excessivement cher, environ 10 000 rials », souligne Oum Omar.

Au Yémen, c’est la lutte contre le Qat, une plante que mâchent constamment les hommes et qui a les mêmes effets que la cocaïne, qui a animé la campagne. Cultivée partout, elle fait partie de la culture yéménite. De plus, les pertes économiques dues aux activités liées à la drogue se chiffrent en milliards de L.E. Comme il est impossible de mettre totalement fin au trafic de cette drogue, les efforts ont commencé à se diriger vers d’autres critères, comme la sensibilisation et la prévention. Pour la première fois, un projet de sensibilisation des jeunes contre les dangers de la toxicomanie a vu le jour à travers des spots télévisés et de petites brochures distribuées dans les écoles, sans oublier le rôle des prêches dans les mosquées. Ahmad, un étudiant yéménite, raconte qu’il a passé douze ans à tenter de lutter contre les drogues. Aujourd’hui, il entame les premiers pas de guérison.

« Enfin, je sens que je commence à vivre en paix avec moi-même, avec ma mère et avec la société », dit-il.

Chahinaz Gheith

 

 




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