Réaménagement.
Un mystérieux projet de construction d’hôtels et de centres
d’affaires dans la zone située entre Maspéro et Boulaq
Aboul-Ela soulève les craintes des habitants.
Le silence autour d’une vague d’expropriations
A
proximité de la corniche du Nil, à l’ouest du gouvernorat du
Caire, se situent les régions de Maspéro et de Boulaq
Aboul-Ela. Depuis quelques semaines, les habitants de ces
deux régions vivent dans l’angoisse. Les habitants ont été
surpris par la visite de représentants d’une société
mystérieuse (la société Maspéro d’investissement
immobilier), leur proposant l’achat de leurs maisons, leurs
kiosques et leurs terrains. Selon les rumeurs, la région
entière serait ensuite vendue à des hommes d’affaires et des
investisseurs qui projettent de la réaménager et d’y
construire des hôtels et un complexe de loisirs.
Située sur une superficie de 43 feddans, la région en
question s’étend sous forme d’un triangle. Elle est limitée
à l’ouest par la corniche du Nil, à l’Est par la rue
commerciale du 26 Juillet et au sud par la rue Al-Galaa.
C’est une région très vitale qui englobe entre autres le
fameux bâtiment de la Radio et de la Télévision, le
ministère de l’Information, et les imprimeries de la
fondation Dar Al-Maaref. Dans les années 1960, plus
précisément après la défaite de 1967, des familles venues du
Delta s’y installent pour fuir la pauvreté et le chômage,
dont la famille Abdel-Salam et celle d’Al-Chorafa. Pour eux,
c’était une région idéale car située à proximité de
l’autoroute qui mène à leurs villes natales dans le Delta et
à proximité du centre-ville. Ces habitants ont racheté les
terrains situés dans la zone et y ont construit des maisons
et de petites échoppes. Aujourd’hui, la plupart des
habitants sont de simples commerçants et des ouvriers
journaliers. Les autres sont des immigrés venus du Delta et
qui se sont installés dans la région après avoir passé des
années à la recherche d’un emploi. Ils vivent dans de
vieilles maisons composées de deux ou trois étages. « Nous
possédons les terrains et les maisons avec des contrats
authentifiés. Nous payons les taxes foncières, ce qui prouve
que nos habitations sont légales et ne sont pas des zones
sauvages », explique Abou-Ramadan qui possède 1 500 m2 sur
lesquels il a construit 6 maisons.
Mais la vie des habitants s’est subitement transformée
en cauchemar. « Le représentant de la société de Maspéro
nous a exprimé l’intention de sa société de racheter les
terrains. Mais nous refusons strictement de quitter les
lieux », affirme Al-Sayed Mahmoud, un des habitants. D’après
lui, la somme proposée est dérisoire comparée à la
localisation de cette région tout proche du Nil. La société
propose 3 000 L.E. par mètre carré de terrain. Or, les
habitants estiment le prix du mètre à environ 15 000 L.E. «
On nous dit que la société va nous faire partir pour vendre
les lieux à des investisseurs arabes et construire un
complexe hôtelier et de loisirs, ainsi que des centres
d’affaires. Notre présence ici face au Nil semble déranger
certains hommes d’affaires. Nous virer d’ici semble être la
solution », lâche Oum Ahmad, habitante de la région, âgée de
65 ans et originaire de Ménoufiya. Les représentants de la
société ont informé les habitants qu’il s’agit d’un projet
de réaménagement et qu’ils devaient accepter les 3 000 L.E.
sous peine de se voir confisquer les terrains pour utilité
publique. Mais de quel plan de réaménagment s’agit-il ? Et
pour le compte de qui agit cette société Maspéro ?
Black-out médiatique
L’affaire remonte en fait à 1999. A l’époque, le
gouvernorat du Caire met en place un plan de réaménagement
de la rive ouest de la corniche du Nil et de la région de
Maspéro. Le plan en question prévoit la suppression des
zones sauvages situées dans la région et la construction
d’une zone résidentielle de luxe avec un centre commercial,
un musée et un parking, ainsi qu’un complexe hôtelier et de
loisirs. La société Maspéro, chargée aujourd’hui de la mise
en œuvre de ce projet, est en réalité un consortium
comprenant la Banque nationale, la banque Misr et la société
Misr des assurances. Elle a été créée il y a deux mois en
vertu de la loi 8/97 avec un capital de 150 millions de L.E.
pour développer ces terrains.
Les habitants, quant à eux, ont peur. « Nous avons
entendu dire que les imprimeries de la fondation Dar
Al-Maaref et de l’imprimerie du magazine Octobre vont être
fermées prochainement et que le bâtiment de la Radio et de
la Télévision sera déplacé vers la cité du 6 Octobre. Quel
sera donc notre sort ? Les responsables estiment que notre
région est une zone sauvage ! », s’interroge Eid Abdel-Nabi,
un des habitants. Ces craintes des habitants sont d’autant
plus accrues que le projet dans son ensemble est enveloppé
d’un black-out médiatique. Un responsable de la compagnie
Maspéro, contacté au téléphone par Al-Ahram Hebdo, a refusé
de parler, affirmant qu’il « n’avait aucune information à
livrer ».
Les habitants, eux, se sont adressés aux députés de la
circonscription. « Il y a un plan de réaménagement, mais il
n’est pas question que les habitants soient expropriés ou
déplacés sans leur approbation », a simplement répondu
Hicham Moustapha Khalil, député du PND. Et d’ajouter : « La
compagnie Maspéro doit trouver un arrangement avec les
habitants et leur verser des indemnités égales à la valeur
réelle des terrains et des bâtiments, même si certains ont
construit des maisons non-réglementaires. Elle doit garantir
aux habitants des logements et des infrastructures dans
d’autres régions ». Les habitants, qui ne s’en tiendront pas
à ces paroles, ont décidé d’organiser des manifestations si
les autorités interviennent pour les obliger à quitter les
lieux pour intérêt public. « Nous ne voulons ni argent ni
appartements. Nous sommes des gens modestes, on n’a pas de
piston.
Notre seul
moyen est de manifester notre colère ».
Héba
Nasreddine