Nakba. La Nakba a
fait un peuple de réfugiés condamnés à vivre éternellement dans des camps,
voyant de leurs propres yeux les usurpateurs bénéficier de ce que fut leur
terre et poursuivre leurs desseins. Témoignages.
Symboles de l’injustice
Camp
de Réfugiés de Jabaliya (bande de Gaza) : Lorsque les forces israéliennes ont
rasé son village en 1948, Youssef Aboul-Jidyan, alors âgé de neuf ans, s’était
réfugié avec sa famille dans la bande de Gaza. En mars, des bulldozers de
l’armée israélienne ont terrassé sa maison et celles de ses fils dans le camp
de Jabaliya. Dispersée, la famille est depuis hébergée chez des parents. «
Depuis que les juifs nous ont chassés de Najd, lors de la Nakba de 1948, nous
n’avons pas connu la tranquillité. Sous occupation, la vie n’a pas de goût »,
se lamente Aboul-Jidyan, 69 ans, devant les ruines des maisons détruites.
Nakba
est le terme arabe employé par les Palestiniens pour désigner la « catastrophe
» que fut pour eux la création en 1948, sur trois-quarts de la Palestine
historique, de l’Etat d’Israël. Dix-neuf ans après sa création, Israël a
occupé, en juin 1967, la Cisjordanie et la bande de Gaza, où les Palestiniens
s’étaient résignés à créer leur futur Etat, sans renoncer au droit au retour de
leurs réfugiés sur les terres dont ils furent chassés.
Situé
à quelques kilomètres seulement de Gaza, le village de Najd, aujourd’hui dans
le sud d’Israël, a été totalement rasé en 1948 et ses 719 habitants poussés à
l’exode. La ville israélienne de Sdérot, célèbre pour la question des tirs de
roquettes depuis Gaza, se dresse, en fait, depuis cinq décennies sur les terres
du village disparu. « C’est notre troisième maison détruite par les juifs.
Celles de mes quatre fils ont également été rasées. On n’a plus de toit.
L’Histoire se répète d’une Nakba à une autre, mais nous n’oublierons jamais »,
affirme le vieil homme frêle en montrant du doigt les monticules de décombres. Installée
dans une tente à son arrivée à Gaza en 1948, la famille Aboul-Jidyan avait
ensuite emménagé dans une petite maison construite à Jabaliya par l’Unrwa,
l’agence de l’Onu d’aide aux réfugiés de Palestine. La modeste habitation avait
été détruite en 2002 par l’armée israélienne au plus fort de l’Intifada et les
nouvelles maisons bâties par Aboul-Jidyan et ses quatre fils ont connu un sort
similaire en mars. « Ils veulent nous chasser encore une fois mais nous ne
partirons jamais. Je garde toujours la clé de notre maison à Najd et nous
retournerons au village bientôt grâce à Dieu », martèle-t-il. Jabaliya est le
plus grand camp de réfugiés palestiniens au Proche-Orient. Plus de 106 000
personnes s’y entassent sur plus d’un million installés dans la bande de Gaza.
Un des
fils d’Aboul-Jidyan, Nidal, 33 ans, soigne quelques orangers épargnés par les
bulldozers israéliens qui ont détruit sa maison. « Tant qu’il y aura de l’eau
pour arroser ces arbres, il y aura pour nous un espoir de retour », dit-il. Son
voisin dans le camp, Abdelqader Ahmad, 72 ans, est originaire de Barbara, un
village disparu qui se dressait non loin de Najd. « Si je n’y retourne pas de
mon vivant, je demanderai à mes enfants de m’enterrer à Barbara lorsque on
l’aura récupéré », affirme le septuagénaire en avançant lentement, s’appuyant
sur des béquilles, dans les ruelles du camp.
Aliaa
et ses 60 ans d’exil
Aliaa
Chabati avait douze ans lorsqu’elle a dû fuir son village de Kabri, pris par
les troupes juives de la Haganah quelques jours à peine après la proclamation
de l’Etat d’Israël par David Ben-Gourion. Soixante ans ont passé, mais la
septuagénaire qu’elle est devenue conserve intact le souvenir de son village,
aujourd’hui rayé de la carte. « Nous possédions des maisons et des terres. Nous
cultivions des oliviers, du raisin, des poires, des dattes », dit-elle dans sa
modeste maison de Bourdj Al-Baradjneh, un camp de réfugiés palestiniens
construit en bordure de Beyrouth. La vie de cette femme, qui reçoit chez elle
en robe bleu à fleurs et foulard blanc, résume l’amertume, l’exil et le
sentiment de dépossession familiers aux quelque 4,5 millions de réfugiés
palestiniens et à leurs descendants repartis dans des camps insalubres au
Liban, en Syrie, en Jordanie ou en Cisjordanie occupée et dans la bande de
Gaza. Mais Aliaa Chabati, dont trois des onze enfants sont morts, vit son
histoire comme étant unique. « Ce que j’ai ressenti, nul autre ne l’a ressenti
», dit-elle.
Peu
après sa naissance, en 1936, son père est tué par les forces britanniques lors
d’une révolte palestinienne contre la puissance mandataire. Douze ans plus
tard, tandis qu’elle fuit son village avec sa mère, son frère et leur
grand-mère, son oncle et plusieurs de ses proches restés à Kabri tombent sous
les balles. Aliaa se souvient de l’épuisement, des longues marches d’un village
à un autre, en quête d’une sécurité impossible à trouver jusqu’au
franchissement de la frontière libanaise et le transfert provisoire vers la
Syrie. Le sort du village de Kabri s’inscrit dans ce que les Palestiniens — et
certains universitaires israéliens — qualifient de nettoyage ethnique
systématique ordonné par les dirigeants sionistes. A douze ans, Aliaa Chabati
était trop jeune pour saisir les enjeux et implications du conflit. Elle était
assez grande en revanche pour comprendre la condition des réfugiés.
Feux d’artifices pour les Israéliens
Jamal
Al-Roumi, un professeur d’arabe de 51 ans, vit dans le camp de réfugiés
d’Al-Amari, à Ramallah. De chez lui, il aperçoit la colonie de Pesagot, établie
en 1981 sur la colline voisine, miroir de la « Nakba ». « Chaque année, je vois
de ma maison les célébrations et les feux d’artifices à l’occasion de leur fête
d’indépendance. Et à chaque fois, cela me renvoie les souvenirs de mes parents,
qui ont quitté en 1947 notre terre à Lod », près de Tel-Aviv, explique-t-il.
« Ils
tirent les feux d’artifices en face de notre camp pour nous narguer. Ils le
savent et le font volontairement », reprend Abdel-Nasser Bayid, 41 ans, un
autre habitant du camp de réfugiés. Pour sa voisine, Nawal Al-Naani, une mère
de famille, ces célébrations sont un symbole « de l’injustice et de
l’oppression ».