« Aimeriez-vous partager mon concept sur le rapport
homme-femme ? Accepteriez-vous de vous prendre en
photo nues ? »,
demande la jeune artiste Nadine
Hammam à une majorité de femmes qu’elle a rencontrées à
Doubaï, pays de sa résidence. La question est audacieuse et
aventureuse. Et il fallait à chaque fois que l’artiste
explique son concept à son interlocuteur, disposant de la
liberté d’accepter ou de refuser. Loin de tout soupçon
d’érotisme à même d’agacer le récepteur, l’artiste — timide
et défiante — traite dans ses 18 peintures de grand format
du sujet social du gagne-pain (d’où le titre Akl eich).
Comment la femme perçoit l’homme et vice-versa est bien mis
en relief. La femme, dit Hammam, est en quête de l’homme qui
peut lui assurer son gagne-pain. Donc, une source de
sécurité sociale. « Jadis l’homme partait à la chasse et
revenait avec un gibier. C’est ce qui lui permettait de
choisir la plus belle femme de la tribu. De nos jours, ce
n’est plus le cas. Il est plutôt question de subvenir aux
besoins de son épouse, c’est-à-dire fournir l’argent
nécessaire pour la vie de tous les jours. A un même pied
d’égalité, les femmes, chacune à sa façon, font leur choix
grâce à leur bon sens », explique Nadine Hammam, pour qui la
force féminine — en dépit d’une fragilité apparente —
dépasse de loin celle de l’homme. D’ailleurs, la junte
masculine n’est représentée que par le biais d’un seul
homme, soit le matador de l’exposition.
Celle-ci, se déroulant dans l’immense espace du Garage
annexé à la galerie Townhouse, ressemble à une ruche de
femmes « au quotidien ». Des femmes « réelles et non
fictives », spontanées et libres de choisir. « J’ai préféré
recourir à des personnes du quotidien et non pas à des
modèles professionnels, habitués à poser. D’où une certaine
crédibilité », affirme l’artiste dont tous les modèles
dénudés sont agencés au même niveau que le regard du
récepteur. De quoi renforcer le concept d’égalité et
d’intimité. « Il y a une dualité entre le récepteur et le
personnage sur la toile. Chaque visiteur peut s’y retrouver
».
Ces personnages féminins issus du quotidien sont regroupés
en duo, trio ou quartette … Voici la même femme dénudée
reproduite identiquement, deux ou trois fois sur la même
toile. Deux autres corps féminins s’entrecroisent, en
position allongée ou dressée, de face ou de profil. Ces
innombrables reproductions féminines réitèrent l’idée du
choix. « Dans toutes mes peintures, mes femmes autonomes et
dénudées sont égales, en dépit de leur religion, leur
nationalité et leur couleur. Pour les mettre sur un même
pied d’égalité, j’ai préféré les dénuder des apparences,
ôter leur identité et effacer les traits de leurs visages »,
affirme Nadine Hammam. Anonymes, elles portent toutes « des
masques », des bandes cachant leur identité. Seul, un petit
plan géographique, comme une ombre noire sur le corps,
permet au récepteur de les identifier. Ainsi, Hammam invite
le récepteur à déchiffrer le code de ce plan « incorporé ».
Ce code numéroté, représentant le pays natal de chaque
personnage (+7, +02, etc.), est affiché sur un bout de
papier, au-dessous de chaque toile.
En dépit de ses multiples jeux, l’artiste, qui n’aime pas
laisser le récepteur tout le temps dans l’ambiguïté, peint
une seule femme aux traits visibles. C’est sans doute la
plus belle de toutes. Etendue dans une douce position
féminine, elle a de beaux yeux et des paupières incrustés de
diamants Swarovski. Elle est la seule à regarder le matador
de l’exposition. Le regard brillant, elle aspire à la
sécurité et à la richesse ! Pourrait-elle séduire l’homme, à
la forte physionomie, qui se détourne de toutes les autres ?
Cet homme, reproduit doublement à son tour, sur une même
toile, partage avec cette belle femme, les mêmes diamants
Swarovski. « Ces diamants assez chers, sillonnant quelques
parties du corps masculin, ressemblent aux passages éclairés
des aérodromes. Une piste d’atterrissage », indique
l’artiste ayant réussi à agencer, sur une même toile, autant
de couleurs dissonantes : du fuchsia au rouge, de l’azur au
violet.
Névine
Lameï