Cinéma.
L’ouverture de la salle Cinémania le 14 mai, à Golden Stars,
avec la comédie La Graine et le mulet marque le commencement
en Egypte d’une programmation libre et originale, au
diapason de toutes les attentes.
L’efficacité d’une qualité de regard
«
Dès le début, le cinéma n’a pas été qu’une somme de films.
Il a été aussi une attente, un espoir, une exigence, voire
une agressivité toujours avec un horizon plus vaste »,
affirme la productrice Marianne Khoury, initiatrice du
projet ( qui est à l’honneur à cette édition de
Cannes). Pour avancer un peu dans cette direction, elle
pensait concevoir un endroit où l’objet cinéma ne se
résumerait pas à une addition de films, mais qui
concilierait un espace, une nouvelle façon de vivre le
cinéma affranchie des pelotons standardisés. L’idée de la
salle Cinémania a donc germé au fil des ans depuis qu’elle a
lancé le Panorama du film européen en 2004. Dans cette
prodigieuse aventure, Gaby Khoury est intervenu en termes
d’efficacité. Membre député de la société Stars, il a obtenu
de celle-ci l’affectation d’une salle de haute performance
pour l’accueil de Cinémania, afin que le rêve se concrétise.
Chargée de la programmation, de la promotion et du marketing
de la salle, Marianne prévoit plus de vingt titres pour
l’année en cours, à raison de deux films par mois,
bénéficiant chacun de deux semaines de projection. Elle
commence par Asrar al-qamh (la graine et le mulet), de
Abdellatif Kechiche, récompensé de plusieurs prix dont trois
Césars et deux prix au Festival de Venise. « Je suis tombée
sous le charme de ce film à sa vision en France, car c’est
une leçon de cinéma qui associe le style documentaire à la
fiction, comme c’est une leçon de contourner les épreuves
par l’humour », souligne Marianne. Abdellatif Kechiche, fils
d’ouvrier tunisien, élevé en France, enfant des cités qui
s’est imposé dans le monde du spectacle et de la culture,
acteur devenu cinéaste, suggère une sensibilité particulière
à cette diversité. Dans son film, ouvriers immigrés,
grands-parents, adolescents et enfants font entendre leur
manière de s’exprimer. La trame porte un regard sur les
personnages tentés de se libérer de la servitude du travail
routinier chez les autres, en se concentrant sur le projet
de convertir un bateau en restaurant flottant. Sollicités
par l’ouverture sur un monde différent, ils demeurent
attachés à leur identité sans tomber dans les stigmates d’un
exotisme résigné.
Démarrer
par les succès confirmés est certes une optique stratégique
pour limiter les pertes. Le projet s’articule volontiers au
champ culturel et économique. Présenter le subtil est
inséparable du rentable. Marianne a promis aux distributeurs
qui lui fourniront les copies d’amortir leurs frais de
campagne et de sous-titrage sans toutefois escompter des
gains les six premiers mois, le temps que le projet s’ancre
solidement dans la société. « Je ne bénéficie d’aucune
subvention, je prends donc le pari de concilier un cinéma de
qualité avec la rentabilité », précise Marianne. Mais elle
entend dépasser ce stade. Sur ce territoire que l’on
construit, il est nécessaire de retrouver, à un moment donné,
la trace d’une fidélité. Donner à voir, se fidéliser des
milliers de spectateurs, l’expérience l’amènera à proposer
d’autres choses, courir des risques, tenter des surprises,
des séductions. « C’est une marge de liberté plus grande, il
faut aller vers cela », proclame-t-elle. Elle envisage de
constituer des sous-ensembles, comme le cinéma d’auteur et
des entités géographiques (semaines du cinéma français,
suisse voire néo-zélandais) par genres et tendances
esthétiques.
Déjà le
site de Cinémania reçoit des commentaires divers qui
expriment des attentes, l’envie de voir un cinéma différent,
ou pédagogique pour bien éduquer les nouvelles générations,
ou historique pour ressusciter les valeurs et l’héritage du
passé. « L’idée d’une discussion collective était dans l’air
autour de ce que nous entendons montrer, comment et pourquoi,
à la faveur de quelles transformations de notre culture et
notre façon de voir l’image de notre temps. Cet exercice est
important pour essayer d’évaluer où nous en sommes et nommer
les titres à venir. C’est une manière de construire une
relation du public aux œuvres », confirme Marianne. C’est
une posture stratégique, politique et culturelle. Une
posture totale.
Amina
Hassan