Nasser Abdel-Rahmane est l’un des rares scénaristes dont les œuvres sillonnent les festivals de prestige. Le succès le motive pour creuser les questions qui taraudent la société.

 

L’énergie de la lucidité

 

On reconnaît dans la fragilité du regard de cet homme, qui recompose les fragments d’une inquiétude dont il ne se défait pas, les traits d’un scénariste talentueux, encore que ses cheveux en bataille évoquent un petit garçon. Nasser retrouve tout à coup sa place dans l’image qu’il laisse apparaître dans tous ses détails du quartier de Rod Al-Farag, où il a passé toute son enfance. « Je ressens encore la pulsation de mon quartier populaire de Rod Al-Farag, émergeant peu à peu, me cherchant dans son grognement, ses bruits pénétrant dans ma chambre », dit-il. Il se perd dans le bonheur d’être au centre de ses habitants, d’être l’écho de leurs voix « sans microphones », comme il affecte de dire, posant sur eux un regard soucieux de réalisme cru, comme il l’a excellemment fait à travers le personnage de Ali dans son premier scénario La Ville, réalisé par Yousri Nasrallah. Il parle des mérites des uns, de leur courage mais aussi de la veulerie de quelques autres.

Mais son objectif s’ajuste sur le portrait de son père, un commerçant aisé de fruits, fort, libéral, symbole d’une protection propre aux notables du Sud du pays. « Mon père ne m’a jamais dicté ma conduite, préconisant que mon éthique, je dois la tirer de l’analyse du réel, là où loge la vérité du bien et du mal. A sa manière, il me tenait dans une maturité liée à l’expérimentation de la vie », explique Nasser.

Lorsqu’il choisit d’étudier la littérature, il avait derrière lui un parcours d’écriture spécialisée des correspondances des siens. Adolescent, il s’imprégnait des récits de ses parents et grands-parents qui voulaient qu’il entretienne une correspondance maintenue avec les autres, ceux qui sont partis, ont émigré. Ceux-ci assuraient tenir leur souffle de l’amour de leur village ancestral du sud, de ses alizés. « Plus tard, ils tissaient en moi une chaîne de bruits, de couleurs, d’émotions et bientôt de sens. La plasticité de leurs descriptions favorise la magie des sens, qui consiste à témoigner par l’usage des sens d’une relation avec l’autre », affirme Nasser. Cependant, son désir de raconter des histoires qui fixent les émotions, les choix et les identités des gens l’oriente naturellement vers l’étude du scénario à l’Institut supérieur du cinéma. C’est ainsi qu’il fait partie de la promotion dite « populiste », qui réunissait le gratin d’Imbaba, Kitkat, Boulaq et Fayçal. Ses camarades Hala Khalil, Kamela Abou-Zikri, Saad Hindawi ne devaient rien pour leur admission qu’à leurs seuls talents et non aux recommandations des élites ou des professionnels.

Pour son examen d’entrée, Nasser avait à présenter pour le réalisateur Kamel Al-Qalioubi un conte en story board. Il prend alors son appareil photo et fait une collection de traits et de portraits des personnages du marché de Rod Al-Farag, où chacun s’illustre à travers sa pause, sa gestuelle, ses grimaces dans un va-et-vient kaléidoscopique du temps et du ton. Cette disposition des personnages et du temps satisfait Al-Qalioubi. Mohsen Zayed qui l’initie à l’écriture scénaristique ne manque pas de noter son talent et de lui prédire un avenir brillant.

A l’issue des études, il est reçu premier en écriture scénaristique pour son écrit qui devient plus tard La Ville de Nasrallah. A partir de ce premier scénario, il construit une œuvre qui ne cesse d’interroger le réel, une œuvre exigeante, dérangeante en ce qu’elle bouscule les non-dits, les préjugés. Il traque à travers les mots, les détails, les caractères la vérité d’un être, sa volonté de revenir sur ses actes, ses responsabilités.

Pourtant, le jeune Nasser n’est pas sans s’interroger sur sa place dans le monde. Il ne se sent pas complètement à son aise dans la capitale : « on souffre d’être Cairote ». Il rêve d’enracinement provincial, dans ce monde sans « équivoque », où les gens entretiennent des liens pour l’intérêt du groupe, où le « moi » se fond dans le « nous » collectif. Ces liens, cette expérience, il les partage avec Bassem Al-Samra et Amr Saad, protagonistes de ses œuvres La Ville et Hina maysara (le moment opportun). Il a une amitié qui est une extraordinaire fidélité. Sa générosité l’amène à porter des diagnostics justes sur le monde contemporain. Il a une manière originale d’écrire. Il procède au rite de déambuler dans les rues, Choubra, Kitkat, Imbaba sans distinction, de fréquenter les cafés, tous les cafés, se mettant à l’écoute des gens, à l’observation des détails de leur vie. « Je traîne d’un pas lourd parmi des miracles à discerner. Je me laisse fasciner, attirer, dominer par les êtres que je dois traiter sur mon papier. C’est alors que le désir d’écrire se réveille en moi ». Et d’ajouter : « Le chant intime du personnage que je fixe guide mes gestes, se substitue à mes yeux abîmés par trop d’observation, alors que je lance les premiers mots sur son histoire. C’est à cette rencontre que je dois d’écrire ». Impossible pour lui de se résoudre à pratiquer l’écriture entre les murs d’un appartement. « Mon imaginaire est libre et non sédentaire ».

Il ne résiste pas devant l’envie de vivre le monde, l’entendre soupirer et le goûter. Il s’amuse de tout, des apparences, des clichés, des a priori pour livrer du désordre quelques exemples d’électricité. C’est pour cela qu’il met plus de six ans, depuis La Ville, avant de nous livrer les trois piliers de la production cinématographique des deux dernières années, Héya fawda ? (le chaos), Hina maysara (le moment opportun) et Gueneinet al-asmak (l’aquarium). Gabi Khouri, qui le connaissait depuis La Ville, lui a demandé d’écrire un scénario pour Chahine. « J’ai raconté à Chahine que je voulais écrire un scénario sur un policier amoureux d’une institutrice et dire à travers eux ce que je pense. Au bout de cinq minutes, il a approuvé l’idée, signant le contrat d’écriture », évoque Nasser. L’intrigue est celle d’un policier accablé par le travail dans un quartier non sécurisé. Puis il devient obsédé par le désir de toucher, de jouir du corps voluptueux de sa voisine, une institutrice. Comment renoncer à cette passion ? C’est cette attirance qui est fatale pour cet homme et pour son voisinage. Commence alors une enquête scrupuleuse sur son propre échec, sa mauvaise vie et celle de son milieu. « Cela le rend pathétique, dramatique et permet de relever le désordre d’histoires personnelles ou collectives. Les histoires se croisent, les comptes ne sont jamais apurés », explique Nasser.

Son écriture se distingue comme une lame de fond qui cherche à comprendre et déverrouiller les conjonctures dans lesquelles nous nous trouvons. Certains lui attribuent une coloration politique. Il se dit plutôt contemporain. « Introduire dans l’écriture contemporaine, lieu même de déploiement des consciences, de leur marche, des personnages arrachés à ces contextes, cet environnement familier, c’est s’affranchir des schémas classiques, hermétiques, des contraintes sociales, économiques et politiques. C’est relier nos peaux aux leurs, colorer nos imaginaires, les noircir, les excentrer jusqu’à rendre tangible la nuit où nous vivons », décrit-il.

Entre délice et effroi, il nous entraîne dans Hina maysara aux franges de la réalité, de la cruauté et de la misère. C’est une fresque où les protagonistes en quête d’un bonheur chimérique, volé, suivent plusieurs directions, tenus chacun de jouer sa propre partie. Ils participent à une guerre sans fin, qui commence du lever au coucher du soleil, pour survivre, sans solution, sans oubli. « Dans ce paysage de sang et de larmes, pourquoi untel aura rencontré la chance et sera sorti sans dommage de la guerre. La chance ne doit pas clore le récit pour faire ressentir, porter par le spectateur le poids du désordre », décrète Nasser.

Il représente notre besoin d’avoir un témoin, un autre, à l’écoute du désordre artisan des solitudes dans les grandes villes. « Dans Gueneinet al-asmak, j’interroge notre capacité de lucidité sur nous-mêmes. Cela m’a fait éprouver plus que jamais combien la difficile tâche de discernement est essentielle à l’humain. Elle renforce sa capacité à entériner ses responsabilités », souligne-t-il. Il est un des rares scénaristes dont les œuvres sillonnent les festivals de prestige, Locarno, Venise, Berlin. Cependant, il nous révèle un secret surprenant : « Le succès ne me flatte pas, il m’irrite. Car j’ai peur de m’impliquer dans des chemins que je n’attendais pas. Je préfère m’aventurer, explorer des voies insoupçonnées », proclame-t-il. Il fuit la sensation troublante d’être pris comme otage. Manipulé. Car c’est à lui de se saisir de nous, nous envelopper, exalter notre liberté, tout en prenant la précaution d’enquêter, d’interroger, de décoder. Il frémit devant l’idée de fuir, d’instiller du mystère, d’aiguiser la curiosité. « L’écrivain est un fuyard, qui rêve d’être rattrapé », décrète-t-il. Peu importe, ne perdons pas de vue que ses interrogations, supputations et mystères sont des éléments du dispositif romanesque, redoutablement intelligent, dont il est à la fois le créateur et le rouage central. Entrer dans son jeu, c’est le signe même qu’il a réussi.

« Ma femme m’a pris en otage et je me suis trouvé marié et père de famille », dit-il sur un ton amusé. De cette soustraction à une vie rangée, dans les normes, il tisse une autre vie de papier, de cinéma.

Il sait aussi conjuguer harmonie et chaos. « Il n’y a pas d’équation possible du crépuscule. Au centre du vide, il y a une autre fête », tel est son théorème. Il sait plonger dans le noir, le gris mais gaspille tout aussi allègrement dans le reste de l’arc-en-ciel. Dans son arpentage douloureux, inquiétant, il sait s’aménager un espace de bonheur, réinventer une histoire à partir d’une correspondance qu’il entretient avec son père décédé depuis longtemps. C’est là que survient une avancée dans la lumière d’un futur antérieur. Dans cette correspondance, se déploie l’énergie de la lucidité, s’affirme la fulgurance d’une écriture libérée de la souffrance : « Les morts ont ce pouvoir, en partant pour de bon, de nous rendre à la vie », conclut-il.

Amina Hassan