Non-Voyants. Connaître
l’histoire de l’Egypte en palpant des doigts des objets du Musée du Caire, une
chance offerte à des élèves privés de vue et que leur assurent des guides eux
aussi atteints de cécité. Reportage.
Par la magie du toucher
« Vous
n’êtes pas moins que les autres. Vous pouvez aller où vous voulez et toucher ce
qui vous plaît », ainsi s’exprime Adel dès le début de la visite au Musée du
Caire. Aveugle lui-même, il sert de guide à d’autres comme lui, privés de la
vue. L’objectif : leur donner confiance en eux-mêmes, les débarrasser de ce
sentiment de crainte qu’ils éprouvent vis-à-vis des gens qui les entourent ou
de la gêne qu’ils ressentent à se mouvoir parmi les voyants. Il est donc devenu
habituel de rencontrer ces non-voyants, passer d’une salle à l’autre au musée,
accompagnés de leurs guides. Là, ils ont le droit de toucher de leurs mains
chaque pièce exposée et ils sont les seuls à le faire sans qu’on ne le leur
interdise. Une fois par semaine, généralement le mercredi, mais pas
régulièrement, le musée accueille des groupes de non-voyants, des élèves des
écoles pour aveugles pour leur permettre d’élargir leurs connaissances et de
s’intégrer dans la société. Pour réaliser cet objectif, les enfants se sont
d’abord documentés à travers des ouvrages rédigés en braille et ce pour avoir
une idée sur les pharaons et leur époque. Et par ouï-dire sur certains récits
ou événements, avant d’entamer l’étape importante qui est de visiter le musée
et pouvoir toucher de leurs mains des pièces authentiques que leurs yeux ne
peuvent voir. Excités, les enfants balancent la tête de droite à gauche comme
s’ils cherchaient quelque chose. En fait, ils sont concentrés et attendent le
klaxon du véhicule qui va les transporter au musée car leur journée préférée va
commencer. Une fois dans l’autobus, Adel, le guide, commence à les préparer à
la visite en leur faisant croire que ce bus va les transporter loin de cette
époque moderne pour les plonger dans celle des pharaons. « Ces enfants comme
tous les non-voyants ne possèdent que leur imagination pour percevoir les
choses et bien entendu, chacun à sa manière », dit Adel qui affirme que
lui-même a discerné les choses d’après son imagination. Très jeune, il
possédait ce talent de transformer tout événement qui se déroulait autour de
lui en une histoire imaginaire, et c’est ce qu’il fait avec ses élèves sachant
pertinemment qu’ils apprécient le jeu. Au cours du trajet, les enfants ne
semblent guère s’intéresser à ce qui se passe dans la rue, ni à la cohue, ni au
trafic puisqu’ils sont aveugles, mais ils sont toute ouïe pour Adel. Ce dernier
raconte l’histoire d’Isis et Osiris. Une célèbre histoire d’amour qui se
raconte depuis des milliers d’années. « L’amour, c’est le point faible de tout
le monde, alors je joue sur cette corde pour attirer l’attention des enfants,
faire travailler leur imagination et les faire réfléchir sur certains
événements », dit Adel. Arrivés au musée, les enfants font halte dans une pièce
qui a été réservée pour eux, le temps de discuter avec Adel et trois autres
guides et jouer un peu au jeu des questions-réponses.
Selon
Ahmad Naguib, un des guides, de tels dialogues montrent à quel point les élèves
saisissent rapidement et veulent en savoir plus sur leur histoire. Ils ne
prennent rien à la légère et aiment ce qu’ils sont en train de découvrir. « A
mon avis, cela est dû à la manière avec laquelle on leur transmet les
informations. Une méthode basée sur la participation, la recherche et surtout
le travail de terrain. Et une fois arrivés au musée, ils peuvent toucher du
doigt toutes les personnalités dont on parle », dit Ahmad. Il poursuit que
l’école de guides n’accueille qu’un nombre limité de non-voyants afin de les
initier au métier de guide. Les élèves, pour la plupart du cycle préparatoire,
ont l’occasion de visiter le musée et à tour de rôle, plusieurs fois par an.
Ces
élèves non-voyants et leurs guides se déplacent de leur pièce vers les
différentes salles du musée, avec une aisance et une grande connaissance de
l’endroit. Au début, ils attirent l’attention, car ils marchent en se tenant
par la main, pour ne pas se perdre. N’arrêtant pas de balancer la tête dans
tous les sens, ils tâtent les murs et les vitrines pour retrouver l’endroit
qu’ils désirent visiter. Il ne leur faut pas beaucoup de temps pour s’imprégner
de l’ambiance et se fondre dans la foule. Une fois dans le musée, ils se
divisent en petits groupes. Chaque guide conduit trois ou quatre élèves. Mais
c’est Nagwa qui organise et rassemble le plus d’élèves car elle est la seule
voyante et donc capable de mieux les aider. Les enfants passent d’une statue à
l’autre et quand ils se perdent, c’est grâce à leurs voix ou la chaleur de
leurs corps qu’ils se retrouvent. « Est-ce que cet enfant ne pourrait pas me
donner ses yeux ? Il n’en a pas besoin, moi si », dit un des jeunes après avoir
tâté la statue d’une Romaine qui embrasse son enfant. Le guide qui connaît
cette statue s’avance et aide les enfants à poser leurs mains sur son corps
pour en palper tous les détails. Ces derniers peuvent reconnaître à quand elle
remonte. « Elle date de la période romaine car sa robe est longue et plissée et
elle porte une couronne en forme de serre-tête », lance un élève non-voyant. Devant
une autre statue et après quelques minutes de palpation, les enfants découvrent
qu’il s’agit d’un pharaon et probablement de sa femme ; les coiffes ne sont pas
similaires, leurs corps non plus. Le roi porte un cobra sur sa coiffe, il tient
un sabre à la main. Une autre reine tient d’une main son bébé, de l’autre, elle
lui tend son sein.
Ce n’est qu’un début
D’après
Tahani Nouh, une spécialiste d’aide aux handicapés et aux aveugles, responsable
et coordinatrice entre l’école et la direction du musée, ce sont les détails
qui font toute la différence avec ces enfants. « On attache beaucoup
d’importance à chaque détail. On s’y attarde pour que les élèves comprennent et
c’est grâce au toucher qu’ils devinent la nature des choses. Des détails comme
la grosseur des doigts ou l’emplacement du nombril peuvent leur donner un
aperçu sur les dimensions de la statue », explique-t-elle. Pendant environ une
heure, ces non-voyants se déplacent partout dans le musée, essayant d’éviter
les endroits encombrés par les voyants, pour se sentir à l’aise et prendre tout
leur temps.
Ils
n’ont pas l’air triste ou semblent manquer de quelque chose, bien au contraire,
aussi bien les guides que les élèves, ils sont souriants, de bonne humeur,
s’échangent les blagues tout le temps sur eux-mêmes avant que les autres ne le
fassent. Après la visite, les groupes rejoignent la pièce qui leur est réservée
pour découvrir des maquettes et du matériel préparé au préalable par les
étudiants de la faculté des beaux-arts. Les élèves sont alors prêts pour
exprimer ce qu’ils ont ressenti et appris en composant des pièces identiques à
celles qu’ils viennent de retenir dans leur tête : coloriage, statues en argile
ou en granite, peu importe les matériaux. La surprise est grande lorsqu’on
constate que les pièces ressemblent étrangement aux originaux. C’est comme
s’ils avaient vu ce qu’ils ont touché de leurs mains. Ce travail de toute
l’année va être exposé dans un mois dans le jardin du musée pour que tout le
monde réalise que même si on a perdu la vue, on peut garder sa clairvoyance si
on le désire.
Tout a
commencé en 2002 pour Adel, alors qu’il étudiait à la faculté des lettres. Il a
entendu que le Centre culturel français recherchait des bénévoles non-voyants
pour les entraîner à transmettre des informations historiques aux aveugles. «
Ahmad et moi avons été les premiers à se présenter. En deux semaines, on a
appris comment palper les objets avec nos doigts et faire transmettre cette
maîtrise aux autres pour qu’ils puissent faire la même chose », dit-il. Et
d’ajouter : « Depuis, nous avons entraîné d’autres aveugles pour devenir des
guides pour des élèves non-voyants. Aujourd’hui, nous sommes quatre dont Nagwa
». Cette équipe pleine d’enthousiasme est fière de ce qu’elle a pu accomplir. Elle
pense que le non-voyant est capable de transmettre une information à un autre
comme lui, car les deux pensent, réagissent et sentent de la même manière. « A
travers cette expérience, on a réussi à détruire les barrières qui claustrent
l’aveugle malgré lui, car les non-voyants passent leur vie dans une école pour
aveugles et donc ils restent isolés et n’osent pas s’intégrer aux autres parce
qu’ils ne les connaissent pas », dit Adel.
En
effet, cette école considérée comme une exclusivité dans le monde représente
une lueur d’espoir pour ceux qui sont touchés par la cécité. Pourtant, ces gens
se sentent comme des parias. Nagwa, comme les autres guides, demande à ce
qu’ils soient au moins embauchés surtout que la loi donne la place à 10 %
d’handicapés, ce qui n’est pas le cas au musée. Alors, ils ont peur de l’avenir
et savent qu’ils n’ont pas beaucoup de chance, surtout que les voyants
souffrent du chômage.
De
l’autre côté de la barre, les élèves qui visitent le musée doivent être
récompensés d’une manière ou d’une autre pour les encourager. « On ne leur
offre même pas une boite de jus », dit un des guides. Les enfants, quant à eux,
ne s’intéressent qu’à ce nouveau monde qu’ils découvrent et qui leur ouvre des
perspectives d’entrer dans un monde d’imaginations sans limites. Ils sentent
que l’amour qui a réuni Isis et Osiris les a liés tous et même à leurs guides. Adel
affirme que l’amour était toujours la force la plus puissante dans l’univers et
qui peut faire des miracles.
« Je
suis fier de mon histoire, mais triste à la fois, car les Egyptiens
d’aujourd’hui ne font pas ce qui les rend dignes de leurs ancêtres, ceux qui
ont fait connaître au monde entier leur civilisation. Peut-être qu’un jour je
ferai moi-même quelque chose d’important », dit Moustapha dont le sourire ne
quitte jamais le visage.
Hanaa Mekkawi