Al-Ahram Hebdo,Nulle part ailleurs | Par la magie du toucher
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 9 au 15 avril 2008, numéro 709

 

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Nulle part ailleurs

Non-Voyants. Connaître l’histoire de l’Egypte en palpant des doigts des objets du Musée du Caire, une chance offerte à des élèves privés de vue et que leur assurent des guides eux aussi atteints de cécité. Reportage.

Par la magie du toucher

« Vous n’êtes pas moins que les autres. Vous pouvez aller où vous voulez et toucher ce qui vous plaît », ainsi s’exprime Adel dès le début de la visite au Musée du Caire. Aveugle lui-même, il sert de guide à d’autres comme lui, privés de la vue. L’objectif : leur donner confiance en eux-mêmes, les débarrasser de ce sentiment de crainte qu’ils éprouvent vis-à-vis des gens qui les entourent ou de la gêne qu’ils ressentent à se mouvoir parmi les voyants. Il est donc devenu habituel de rencontrer ces non-voyants, passer d’une salle à l’autre au musée, accompagnés de leurs guides. Là, ils ont le droit de toucher de leurs mains chaque pièce exposée et ils sont les seuls à le faire sans qu’on ne le leur interdise. Une fois par semaine, généralement le mercredi, mais pas régulièrement, le musée accueille des groupes de non-voyants, des élèves des écoles pour aveugles pour leur permettre d’élargir leurs connaissances et de s’intégrer dans la société. Pour réaliser cet objectif, les enfants se sont d’abord documentés à travers des ouvrages rédigés en braille et ce pour avoir une idée sur les pharaons et leur époque. Et par ouï-dire sur certains récits ou événements, avant d’entamer l’étape importante qui est de visiter le musée et pouvoir toucher de leurs mains des pièces authentiques que leurs yeux ne peuvent voir. Excités, les enfants balancent la tête de droite à gauche comme s’ils cherchaient quelque chose. En fait, ils sont concentrés et attendent le klaxon du véhicule qui va les transporter au musée car leur journée préférée va commencer. Une fois dans l’autobus, Adel, le guide, commence à les préparer à la visite en leur faisant croire que ce bus va les transporter loin de cette époque moderne pour les plonger dans celle des pharaons. « Ces enfants comme tous les non-voyants ne possèdent que leur imagination pour percevoir les choses et bien entendu, chacun à sa manière », dit Adel qui affirme que lui-même a discerné les choses d’après son imagination. Très jeune, il possédait ce talent de transformer tout événement qui se déroulait autour de lui en une histoire imaginaire, et c’est ce qu’il fait avec ses élèves sachant pertinemment qu’ils apprécient le jeu. Au cours du trajet, les enfants ne semblent guère s’intéresser à ce qui se passe dans la rue, ni à la cohue, ni au trafic puisqu’ils sont aveugles, mais ils sont toute ouïe pour Adel. Ce dernier raconte l’histoire d’Isis et Osiris. Une célèbre histoire d’amour qui se raconte depuis des milliers d’années. « L’amour, c’est le point faible de tout le monde, alors je joue sur cette corde pour attirer l’attention des enfants, faire travailler leur imagination et les faire réfléchir sur certains événements », dit Adel. Arrivés au musée, les enfants font halte dans une pièce qui a été réservée pour eux, le temps de discuter avec Adel et trois autres guides et jouer un peu au jeu des questions-réponses.

Selon Ahmad Naguib, un des guides, de tels dialogues montrent à quel point les élèves saisissent rapidement et veulent en savoir plus sur leur histoire. Ils ne prennent rien à la légère et aiment ce qu’ils sont en train de découvrir. « A mon avis, cela est dû à la manière avec laquelle on leur transmet les informations. Une méthode basée sur la participation, la recherche et surtout le travail de terrain. Et une fois arrivés au musée, ils peuvent toucher du doigt toutes les personnalités dont on parle », dit Ahmad. Il poursuit que l’école de guides n’accueille qu’un nombre limité de non-voyants afin de les initier au métier de guide. Les élèves, pour la plupart du cycle préparatoire, ont l’occasion de visiter le musée et à tour de rôle, plusieurs fois par an.

Ces élèves non-voyants et leurs guides se déplacent de leur pièce vers les différentes salles du musée, avec une aisance et une grande connaissance de l’endroit. Au début, ils attirent l’attention, car ils marchent en se tenant par la main, pour ne pas se perdre. N’arrêtant pas de balancer la tête dans tous les sens, ils tâtent les murs et les vitrines pour retrouver l’endroit qu’ils désirent visiter. Il ne leur faut pas beaucoup de temps pour s’imprégner de l’ambiance et se fondre dans la foule. Une fois dans le musée, ils se divisent en petits groupes. Chaque guide conduit trois ou quatre élèves. Mais c’est Nagwa qui organise et rassemble le plus d’élèves car elle est la seule voyante et donc capable de mieux les aider. Les enfants passent d’une statue à l’autre et quand ils se perdent, c’est grâce à leurs voix ou la chaleur de leurs corps qu’ils se retrouvent. « Est-ce que cet enfant ne pourrait pas me donner ses yeux ? Il n’en a pas besoin, moi si », dit un des jeunes après avoir tâté la statue d’une Romaine qui embrasse son enfant. Le guide qui connaît cette statue s’avance et aide les enfants à poser leurs mains sur son corps pour en palper tous les détails. Ces derniers peuvent reconnaître à quand elle remonte. « Elle date de la période romaine car sa robe est longue et plissée et elle porte une couronne en forme de serre-tête », lance un élève non-voyant. Devant une autre statue et après quelques minutes de palpation, les enfants découvrent qu’il s’agit d’un pharaon et probablement de sa femme ; les coiffes ne sont pas similaires, leurs corps non plus. Le roi porte un cobra sur sa coiffe, il tient un sabre à la main. Une autre reine tient d’une main son bébé, de l’autre, elle lui tend son sein.

Ce n’est qu’un début

D’après Tahani Nouh, une spécialiste d’aide aux handicapés et aux aveugles, responsable et coordinatrice entre l’école et la direction du musée, ce sont les détails qui font toute la différence avec ces enfants. « On attache beaucoup d’importance à chaque détail. On s’y attarde pour que les élèves comprennent et c’est grâce au toucher qu’ils devinent la nature des choses. Des détails comme la grosseur des doigts ou l’emplacement du nombril peuvent leur donner un aperçu sur les dimensions de la statue », explique-t-elle. Pendant environ une heure, ces non-voyants se déplacent partout dans le musée, essayant d’éviter les endroits encombrés par les voyants, pour se sentir à l’aise et prendre tout leur temps.

Ils n’ont pas l’air triste ou semblent manquer de quelque chose, bien au contraire, aussi bien les guides que les élèves, ils sont souriants, de bonne humeur, s’échangent les blagues tout le temps sur eux-mêmes avant que les autres ne le fassent. Après la visite, les groupes rejoignent la pièce qui leur est réservée pour découvrir des maquettes et du matériel préparé au préalable par les étudiants de la faculté des beaux-arts. Les élèves sont alors prêts pour exprimer ce qu’ils ont ressenti et appris en composant des pièces identiques à celles qu’ils viennent de retenir dans leur tête : coloriage, statues en argile ou en granite, peu importe les matériaux. La surprise est grande lorsqu’on constate que les pièces ressemblent étrangement aux originaux. C’est comme s’ils avaient vu ce qu’ils ont touché de leurs mains. Ce travail de toute l’année va être exposé dans un mois dans le jardin du musée pour que tout le monde réalise que même si on a perdu la vue, on peut garder sa clairvoyance si on le désire.

Tout a commencé en 2002 pour Adel, alors qu’il étudiait à la faculté des lettres. Il a entendu que le Centre culturel français recherchait des bénévoles non-voyants pour les entraîner à transmettre des informations historiques aux aveugles. « Ahmad et moi avons été les premiers à se présenter. En deux semaines, on a appris comment palper les objets avec nos doigts et faire transmettre cette maîtrise aux autres pour qu’ils puissent faire la même chose », dit-il. Et d’ajouter : « Depuis, nous avons entraîné d’autres aveugles pour devenir des guides pour des élèves non-voyants. Aujourd’hui, nous sommes quatre dont Nagwa ». Cette équipe pleine d’enthousiasme est fière de ce qu’elle a pu accomplir. Elle pense que le non-voyant est capable de transmettre une information à un autre comme lui, car les deux pensent, réagissent et sentent de la même manière. « A travers cette expérience, on a réussi à détruire les barrières qui claustrent l’aveugle malgré lui, car les non-voyants passent leur vie dans une école pour aveugles et donc ils restent isolés et n’osent pas s’intégrer aux autres parce qu’ils ne les connaissent pas », dit Adel.

En effet, cette école considérée comme une exclusivité dans le monde représente une lueur d’espoir pour ceux qui sont touchés par la cécité. Pourtant, ces gens se sentent comme des parias. Nagwa, comme les autres guides, demande à ce qu’ils soient au moins embauchés surtout que la loi donne la place à 10 % d’handicapés, ce qui n’est pas le cas au musée. Alors, ils ont peur de l’avenir et savent qu’ils n’ont pas beaucoup de chance, surtout que les voyants souffrent du chômage.

De l’autre côté de la barre, les élèves qui visitent le musée doivent être récompensés d’une manière ou d’une autre pour les encourager. « On ne leur offre même pas une boite de jus », dit un des guides. Les enfants, quant à eux, ne s’intéressent qu’à ce nouveau monde qu’ils découvrent et qui leur ouvre des perspectives d’entrer dans un monde d’imaginations sans limites. Ils sentent que l’amour qui a réuni Isis et Osiris les a liés tous et même à leurs guides. Adel affirme que l’amour était toujours la force la plus puissante dans l’univers et qui peut faire des miracles.

« Je suis fier de mon histoire, mais triste à la fois, car les Egyptiens d’aujourd’hui ne font pas ce qui les rend dignes de leurs ancêtres, ceux qui ont fait connaître au monde entier leur civilisation. Peut-être qu’un jour je ferai moi-même quelque chose d’important », dit Moustapha dont le sourire ne quitte jamais le visage.

Hanaa Mekkawi

 




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