Le poète soudanais Mohamad Al-Faytouri vient
d’obtenir le Prix Naguib Mahfouz. Extraits de différents recueils, ces poèmes
expriment merveilleusement les influences arabo-africaines à la base de son
œuvre.
Les choses
Il se
peut que ce ne soit rien
Ce que
tu vois maintenant dans ton miroir
Tel
que tu le vois à travers les talismans des lignes
N’importe
quelle chose
Collé
à la terre ou précipité dans les nuages
Ou
adonné aux aspirations de l’âme.
Voyageant
vers l’Occident ou vers l’Orient … ou rêvant à l’infini
Ou nu
et vêtu, et proche et lointain
Ou
créant et presque créé et riant et presque leurré
Ou une
nuée de feu, ou une herbette des roches
Ou les
supplications d’un prophète d’un pôle passé à l’autre pôle
Jusqu’aux
limites de l’orbite
Puis
il a désavoué ses péchés et il s’est dissipé dans les vicissitudes
De la
nuit et du jour
toi,
est-ce toi la vérité ?
Retourne
maintenant à ton être !
Ce que
tu vois n’est pas ce que tu vois est
autre
chose que ce que tu vois
N’importe
quelle chose, toute chose, autre chose
L’icône
du moine est entre les dents du dragon
Et la
danseuse aveugle dans sa cadence nègre
Et les
pluies à verse sur la place de Bouddha
Le
gardien des morts, et Confucius
S’agenouille
durant la prière du feu
Et les
dieux spectres, arc des ténèbres …
Aux
couleurs sombres
Aucune
différence, et quelle différence ?
La
carte des religions est devenue tolérante
Est
mort l’artisan éternel
La
création est morte dans le créé
Toute
chose sur cette terre est devenue
Semblable
à toute chose
Sur la
divagation de la terre
Dieu
est mort — Dieu a révélé sa majesté — dans la justice, dans l’amour et en
l’être humain
Le
Caire, 1999
(Extrait
Du Feu dans les cendres des choses, Nar fi ramad Al-Achyae, Organisme Egyptien
du livre, 2001)
Retouches sur un tableau somalien
Mogadiscio
qui s’est vêtu de son sang
Mogadiscio
des visages tristes
Ne
sera pas et n’était pas auparavant
Le
premier vaisseau en enfer
Et le
dernier ballottement dans la pluie
Mogadiscio
qui a bu son calice
Mogadiscio
des vents prisonniers
La
semence de la mort a fleuri dans sa terre
Et la
faim et la répression se sont entortillées autour des troncs des arbres
Est-ce
là la révolte des hommes
Ou y
vois-tu la revanche du destin ?
Mogadiscio
sur le tombeau de son histoire
Est
une nation qui se suicide !
1993
(Extrait
de : Arc de la nuit, arc du jour, Qaws Al-leil, qaws al-nahar, Dar Al-Chorouq,
1994)
Une certaine mort, gloire de la terre
Quand
se referme l’arc, Rome échange son visage dérobé
La
Rome des villes polies dévastées
Au
siège de sable
Il n’y
a pas plus magnifique qu’un balai d’argent
Qui
répand sa fulgurance au carrefour de l’été et de l’hiver
Là, un
bouffon est prisonnier des morceaux de craie
Abattu,
il couvre sa tête de glace avec le soleil
Et sur
la colline se traîne le temps polaire
Se
réchauffant dans son manteau mouillé,
Combien
sont cruels les yeux de la patrie occupée
Des
chevaux et des faucons dans les galeries
Et des
spectres de moulins à l’horizon
C’est
la désolation que ne réchauffe pas la désolation
Qui
s’étend dans le devenir de l’autre
— Est
mort le sixième roi
A dit
le sanglot de la religieuse vierge
— Est
mort le sixième roi
Et
elle s’est effondrée sur l’autel
Et les
rois muraux qui ont attendu depuis des années ont protesté
Ont
brandi leurs épées au-dessus des cercueils
Ils
ont illuminé la sphère céleste des prophéties
Leurs
pluies se sont déversées sur les chemins des villes érodées
Le roi
jaune a dit :
Voici
qu’est parti le porteur de la grande croix d’or sur terre
Le roi
noir a dit :
Un
diadème de fleurs, et l’étreinte du vent
Le roi
bleu a dit :
Une
certaine mort, gloire de la terre
Une
certaine mort est la gloire de Dieu
L’homme
muet a dit :
Cet
immense carnaval papal
Est
digne des rois des fantasmagories et dans mon époque
Où
l’anneau sublime est au doigt et le doigt dans l’anneau
Les
fleurs de mes jardins sont sur leurs corps
Au-dessus
des coursiers noirs
Rien
n’est plus beau que leurs cols au-dessus des coursiers noirs des chars
Et il
s’est étendu sur son rire, puis l’homme muet a repris conscience
— Le
sixième roi est mort
-2-
Ni
l’olivier de Dieu, ni le narcisse de Satan
Ceci
c’est toi !
L’oiseau
et le serpent se sont réfléchis dans ton âme
Cela
c’est toi !
Rome,
1980
(Extrait
de : A L’Est du soleil, à l’ouest de la lune (Charq al-chams, gharb al-qamar,
Dar Al-Chorouq, 1992):
Traduction de Suzanne Lackany
Mohamad Al-Faytouri
Né en 1930 à Alexandrie, Mohamad Al-Faytouri a longtemps vécu en exil dans différents pays arabes, tout en restant très marqué par le Soudan, son pays d’origine. La langue prend chez lui une importance primordiale en tant que véhicule de la culture arabo-musulmane. Arabe, il se revendique également Africain, célébrant dans ses poèmes son identité soudanaise. Il paraît être donc au confluent de plusieurs cultures se rejoignant, faisant une unité entre elles, défiant ainsi un particularisme outré sans sombrer dans une vision nivelée et faussement unitaire.
Il est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes, dont A L’Est du soleil, à l’ouest de la lune (Charq Al-Chams, gharb al-qamar, Dar Al-Chorouq, 1992), Arc de la nuit, arc du jour, Qaws Al-leil, qaws al-nahar, Dar Al-Chorouq, 1994), Du Feu dans les cendres des choses, Nar fi ramad al-achyae, Organisme égyptien du livre, 2001.
Président du jury, Ahmed Darwich a décrit Al-Faytouri comme le poète qui “par ses mots réussit à faire vivre la poésie, et par sa poésie à faire vivre l’être humain.” D’une valeur de 10000 dollars, le Prix Naguib Mahfouz avait été attribué auparavant au romancier syrien Hanna Mena (2005) et au poète palestinien Samih Al-Qassem (2006).