Journée de Grève.
Affrontements violents à Mahalla, protestations et
manifestations de type nouveau au Caire, le 6 avril a
témoigné en majorité d’un nouvel esprit de refus en
l’absence des courants traditionnels.
Contestations hors norme
Des magasins en feu, des écoles incendiées, des pneus
enflammés sur les rails des chemins de fer ... des grenades
lacrymogènes et des balles en caoutchouc, la journée de
grève générale a finalement mal tourné. A environ 120 km du
Caire, se dresse le complexe industriel de textile ... C’est
ici que se trouvent les racines du mouvement de
protestation. Depuis bientôt deux ans, quelque 25 000
ouvriers de cette entreprise historique réclament des primes
et des augmentations de salaires. Les sit-in et négociations
avec le gouvernement ne règlent en rien le différend. Les
ouvriers décident alors de mener ce 6 avril 2008 une
nouvelle grève. Leur appel est vite repris par d’autres
mouvements d’opposition : Kéfaya, le Parti du travail, le
Syndicat des avocats, les Nassériens. L’idée d’une grève
générale fait son chemin. « Restez chez vous », le slogan,
trouve beaucoup d’échos. Sur Internet, il attire des
milliers de partisans, le message circule par SMS. En une
semaine, on retrouve des tracts, des autocollants et même
des billets d’argent sur lesquels on peut lire : « Pas
d’achats, pas de ventes, pas de travail, le 6 avril, journée
de colère ».
Dimanche, journée ouvrable en Egypte ... Les rues
normalement bouchées dans la matinée étaient plutôt calmes,
mais loin d’être vides. Peu de taxis ou de microbus étaient
visibles. Seuls les transports publics sillonnent les rues
avec à bord peu de personnes. Beaucoup de commerces ont
également fermé leurs portes. On se demande d’ailleurs si
c’est une réponse positive à la grève ou juste la crainte
d’affrontements violents ou encore parce que c’est
simplement le dimanche et certains magasins ont l’habitude
de prendre congé. A part la fluidité anormale de la
circulation, la présence policière saute aux yeux. Les
forces de sécurité se sont déployées en masse dans les
différents coins du pays. Elles sont présentes au Caire dans
presque tous les ronds-points, sur chaque place principale,
et quadrillent les endroits stratégiques, autour du bâtiment
de la radio et la télévision ou dans le quartier du
Parlement.
Une tension larvée
Une atmosphère de tension règne, même les Egyptiens qui ont
décidé de mener normalement leur quotidien guettent. Que
va-t-il se passer ? Vers 14h, des petits rassemblements
commencent à se former, le plus grand arrive devant le
Syndicat des avocats ... Un millier de personnes entourées
par plusieurs milliers de forces anti-émeutes et des
policiers en civil. « Ô Egyptien, vient », scandent les
manifestants postés sur le haut du bâtiment du syndicat en
direction des piétons. « Pourquoi restes-tu silencieux, ô
Egyptien, après la faim que reste-t-il ? », lancent-ils en
hissant le drapeau égyptien. La scène ressemble trop à
beaucoup d’autres manifestation précédentes, la seule
différence est que les Egyptiens protestent cette fois-ci
pour une raison pas politique, ni élections, ni Constitution
... Le motif est purement social : la flambée des prix. En 3
mois, les prix des produits de base ont augmenté de plus du
double. La décision du gouvernement d’éliminer les taxes sur
certains produits alimentaires n’ont en rien contribué à
empêcher cette montée en flèche des prix. La crise du pain
subventionné a alimenté davantage la colère des Egyptiens.
Cinq piastres la galette, un prix minime, mais qui poussent
vers la révolte des morts tombent en faisant la queue pour
se procurer une dizaine. L’armée intervient et prend à son
compte, avec les policiers, la production et la distribution
d’une quantité importante du pain indispensable à chaque
repas égyptien. Les autorités craignent un scénario à la
1977. Les 17 et 18 janvier de cette année, les Egyptiens
mènent une révolte de pain, lorsque son prix avait augmenté,
la protestation dégénère, des incendies et des arrestations
allaient se produire. Une journée que le président Sadate à
l’époque appelle « le soulèvement des voleurs ».
Mahalla à l’heure des émeutes
Trente et un ans plus tard, le scénario se répète mais à un
niveau moins important. Les autorités parlent de « casseurs
et fauteurs de troubles professionnels qui ont attaqué des
magasins, des banques, des bus, et déclenché le feu dans des
écoles » dans la ville de Mahalla.
La journée s’était déroulée pourtant dans le calme. Les yeux
étaient braqués sur les ouvriers de la ville. 7h30 sonne et
on s’y attend à un rassemblement impressionnant de milliers
d’ouvriers dans la place Talaat Harb à l’entrée du complexe
industriel de 600 feddans. Les minutes passent, personne n’y
apparaît sur la place, un calme pesant règne ... Les
ouvriers de la rotation de la matinée arrivent et se
dirigent directement vers leur usine. Pression des
autorités, dit-on. Depuis minuit, les policiers, notamment
en civil, campent dans la ville, font des va-et-vient,
matraques à la main et entourent l’usine.
Le directeur de l’usine, Fouad Abdel-Alim, estime pourtant «
que cette décision émane des ouvriers eux-mêmes. Ils ont
compris que des mouvements politiques cherchent à profiter
de leur grève et donc ont décidé que tout différend avec le
gouvernement ne devrait pas toucher les machines ». En
effet, la grève d’une journée dans cette entreprise de
textile fait coûter à l’Etat environ 10 millions de livres
par jour. « Ne croyez rien à ce que disent les responsables
», chuchote un des ouvriers, en évitant d’être repéré par
l’agent de sécurité de l’usine. « Aucune prime n’a été
décidée, les salaires n’ont pas bougé », précise-t-il, alors
que le directeur lui parle d’une augmentation totale de « 50
millions de livres ».
Le bruit est assourdissant, les machines sont mises en
marche, mais peu d’ouvriers sont présents. « C’est parce que
les transports sont en grève », nous dit-on. La matinée
passe plutôt dans le calme, en dépit de l’arrestation des
leaders de la contestation ouvrière. 16h sonne, moment d’une
nouvelle rotation. Les choses dégénèrent subitement.
Personne ne sait ce qui s’est vraiment passé. Une première
histoire est racontée, mais n’est jamais confirmée. A la
sortie de l’usine, un policier aurait giflé un des ouvriers.
L’information se propage et arrive jusqu’à la place Al-Chon
: « les policiers attaquent les ouvriers ». La colère monte,
les habitants commencent à lancer des pierres contre les
policiers. On attaque, on casse, on brûle, on bloque les
trains, on arrache les affiches des candidats du parti au
pouvoir.
Etat de siège
Le régime qui avait menacé de prendre des mesures fermes
contre quiconque manifestait ou suivait cette grève passe à
l’acte. Les affrontements deviennent violents, des victimes
tombent, des renforts policiers arrivent, tous les accès
menant à la ville sont bloqués. La boîte à Pandore
s’est-elle ouverte ? Le lendemain, la ville plongeait plutôt
dans un calme précaire.
Est-on à l’heure du bilan ? Les grévistes parlent du succès
de leur mouvement, alors que le régime confirme son échec.
L’opposition officielle est restée à l’écart et elle aurait
ainsi manqué, selon certains observateurs, une occasion de
prendre un contact avec le peuple. La veille du mouvement,
la gauche, par la voix du président du parti Al-Tagammoe
(gauche), Réfaat Al-Saïd, parlait d’une « action mal
organisée à laquelle son parti ne prendra pas part surtout
que le moment ne semble pas opportun pour mener une telle
grève ». Les Frères musulmans ont à la grande stupeur de
tous brillé par leur absence aussi. Saad Al-Husseini, député
des Frères au Parlement, a justifié cette abstention par le
fait que « la confrérie ignore qui dirige cette grève et
qu’elle n’a pas été invitée à y prendre part ». Sans oublier
que les Frères font l’objet d’un coup de filet important de
la part de la sécurité sur fond de municipales, les
accusations ne manquent pas. Les masques sont tombés,
dit-on. Les partis officiels ont confirmé leur archaïsme,
les Frères ont démenti la théorie qu’ils contrôlent la rue
et l’Etat s’est dévoilé hésitant et tendu. Un nouveau
constat est né : l’Egypte change et la contestation gagne du
terrain
Aliaa Al-Korachi avec Samar Al-Gamal au Caire