Al-Ahram Hebdo, Idées | Alberto Ruy-Sanchez , « Il existe un lien sacré entre le Mexique et le monde arabe »
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 Semaine du 9 au 15 avril 2008, numéro 709

 

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Idées

ÉVÉNEMENT. Romancier et essayiste mexicain, Alberto Ruy-Sanchez était l’invité de l’Union des écrivains égyptiens. Il y est intervenu sur sa vision des rapports privilégiés entre deux univers culturels étonnamment proches. 

« Il existe un lien sacré entre le Mexique
 et le monde arabe »
 

Cet homme de grande stature, au visage percé de deux yeux lumineux qui sondent, à n’en pas douter, dans les prunelles de ses interlocuteurs est un romancier du désir, de la sensualité. Il a été maintes fois récompensé par des prix littéraires dans son pays (le prix Xavier Villaurrutia pour le roman « Les visages de l’air » (Los nombres del aire, dans sa version espagnole) et à l’international. On peut s’interroger sur les raisons de sa visite en Egypte, sur ce qui lie cet auteur de Mexico aux romanciers du monde arabe. « Ce sont tous les aspects de la vie quotidienne mexicaine, de la gastronomie au langage, et de l’artisanat à l’architecture, qui sont empreints de culture arabe », explique l’auteur, visiblement enchanté par ce lien spirituel et concret entre les deux mondes. « Lorsque cette réalité s’est matérialisée, j’ai eu le besoin d’aller à la découverte d’un pays arabe, et je suis allé au Maroc ». La ville d’Essaouira, ancienne Mogador, située sur la côte Atlantique et fouettée par les Alizés est devenue la muse de ces romans. Cette cité, aux mille  ruelles contradictoires, aux senteurs enivrantes et à l’humidité moelleuse, ceinte d’une muraille destinée à la protéger des désirs des pirates, s’immisce dans quatre ouvrages « Les Visages de l’air », « Les Lèvres de l’eau », « La Peau de la terre » et « La Main de feu ». Mogador y apparaît comme la personnification du désir, un jardin qui enivre et une invitation au voyage dans la même veine que le poète Saint-John Perse. « Pour entrer à Essaouira par la mer, le bateau doit couper le moteur et se laisser bercer par les courants, changer son rythme pour que la ville l’accueille. J’y ai vu un message pour le macho mexicain que j’étais et c’est là que j’ai commencé à comparer la ville à une femme, qui contraint l’homme à changer d’allure et à s’adapter à ses désirs et à ses caprices propres ». Je me suis intéressé aux femmes qui décident d’éduquer leurs maris. Je raconte l’histoire d’une de ces femmes dans « La Peau de la terre », le troisième volet de cette fresque sensuelle. Elle fait de lui une voix du désir. Chaque jour,  il doit lui raconter un des jardins de Mogador pour conserver son désir. Or, il n’y a pas de jardin à Mogador. Et elle le transforme en Schéhérazade. C’est au cœur des nervures que creusent les ruelles d’Essaouira que l’auteur retrouve le Mexique. « J’ai découvert au Maroc un autre Mexique, et au Mexique un autre Maroc », dévoile-t-il, ému. Il faut remonter aux conquêtes des flottes espagnoles et portugaises en Amérique du Sud pour comprendre que ces colons ont transporté dans les cales de leurs bateaux une culture andalouse, donc en grande partie arabe. Les conquêtes en elles-mêmes n’auraient à coup sûr pas pu avoir lieu sans les connaissances de l’art de la guerre par les Arabes. C’est aujourd’hui que 4 000 mots dérivés de l’arabe qui, chaque jour, résonnent dans les bouches des Mexicains, souvent ignorants de cet héritage culturel qu’ils amalgament comme le leur. « Aceite », l’huile en espagnol, vient directement de « Zid », « Ojala » ou « Oxala » vient d’Inchaallah et ainsi de suite … « Je me suis rendu compte que certaines pièces d’artisanat comme le tissu, que je pensais typiquement Maya, portent des motifs géométriques en tout point identiques à ceux du Maghreb. Il en va de même pour la céramique, et c’est à ce moment là que j’ai pris pleinement conscience que les artisans ont su conserver ce lien sacré entre le monde arabe et le Mexique ».

En visite pour la première fois en Egypte, Alberto Ruy-Sanchez a été frappé par les similitudes qui existent entre Mexico et Le Caire. « Le Caire ressemble beaucoup au Mexique, la lumière y est très semblable, on passe d’un ton à un autre, comme à travers les moucharabiehs, et les fleurs apparaissent au milieu du brun comme une épiphanie. Le bruit aussi est similaire, ainsi que le type de gouvernement, très monolithique, très nationaliste, avec une organisation sociale corporatiste semblable à bien des égards », explique-t-il, dans un français parfait. La notion de « baroque » a pour lui une teneur très particulière, puisqu’elle est la pierre angulaire de la mésentente culturelle entre le Mexique et ses voisins américains. « Les Américains sont issus d’une secte protestante dont la rigidité bute sur le baroque des Mexicains. Même leur utilisation de l’espace est à l’opposé de la nôtre, cela est très frappant à la frontière : du côté mexicain il y a de nombreux villages avec des maisonnettes grouillantes de vie. Du côté américain, un espace, du vide ». Comme au temps de la conférence de Bandung, les pays d’Amérique latine sous l’impulsion du président Lula, en relation très serrée avec le président algérien Abdelaziz Bouteflika, veulent former une alliance sud-sud de manière à contrebalancer l’hégémonie américaine. « Je doute que cela fonctionne, au Mexique les deux derniers gouvernements mettent tout en œuvre pour que les Mexicains deviennent des citoyens américains de deuxième catégorie. Ils font tout contre la culture et contre les livres, et mettent beaucoup d’énergie à les rendre chaque fois plus bêtes », raconte l’auteur, qui en plus de ses dons de romancier, dirige en parallèle une revue d’art très prisée au Mexique et maintes fois récompensée, « Artes de México ».

Louise Sarant

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