ÉVÉNEMENT.
Romancier et essayiste mexicain,
Alberto Ruy-Sanchez
était l’invité de l’Union des écrivains égyptiens. Il y est
intervenu sur sa vision des rapports privilégiés entre deux
univers culturels étonnamment proches.
« Il existe un lien sacré entre le Mexique
et le monde arabe
»
Cet homme de grande stature, au visage percé de deux yeux
lumineux qui sondent, à n’en pas douter, dans les prunelles
de ses interlocuteurs est un romancier du désir, de la
sensualité. Il a été maintes fois récompensé par des prix
littéraires dans son pays (le prix Xavier Villaurrutia pour
le roman « Les visages de l’air » (Los nombres del aire,
dans sa version espagnole) et à l’international. On peut
s’interroger sur les raisons de sa visite en Egypte, sur ce
qui lie cet auteur de Mexico aux romanciers du monde arabe.
« Ce sont tous les aspects de la vie quotidienne mexicaine,
de la gastronomie au langage, et de l’artisanat à
l’architecture, qui sont empreints de culture arabe »,
explique l’auteur, visiblement enchanté par ce lien
spirituel et concret entre les deux mondes. « Lorsque cette
réalité s’est matérialisée, j’ai eu le besoin d’aller à la
découverte d’un pays arabe, et je suis allé au Maroc ». La
ville d’Essaouira, ancienne Mogador, située sur la côte
Atlantique et fouettée par les Alizés est devenue la muse de
ces romans. Cette cité, aux mille ruelles
contradictoires, aux senteurs enivrantes et à l’humidité
moelleuse, ceinte d’une muraille destinée à la protéger des
désirs des pirates, s’immisce dans quatre ouvrages « Les
Visages de l’air », « Les Lèvres de l’eau », « La Peau de la
terre » et « La Main de feu ». Mogador y apparaît comme la
personnification du désir, un jardin qui enivre et une
invitation au voyage dans la même veine que le poète
Saint-John Perse. « Pour entrer à Essaouira par la mer, le
bateau doit couper le moteur et se laisser bercer par les
courants, changer son rythme pour que la ville l’accueille.
J’y ai vu un message pour le macho mexicain que j’étais et
c’est là que j’ai commencé à comparer la ville à une femme,
qui contraint l’homme à changer d’allure et à s’adapter à
ses désirs et à ses caprices propres
». Je me suis intéressé aux femmes qui décident d’éduquer
leurs maris. Je raconte l’histoire d’une de ces femmes dans
« La Peau de la terre », le troisième volet de cette fresque
sensuelle. Elle fait de lui une voix du désir. Chaque jour,
il doit lui raconter un des jardins de Mogador pour
conserver son désir. Or, il n’y a pas de jardin à Mogador.
Et elle le transforme en Schéhérazade. C’est au cœur des
nervures que creusent les ruelles d’Essaouira que l’auteur
retrouve le Mexique. « J’ai découvert au Maroc un autre
Mexique, et au Mexique un autre Maroc », dévoile-t-il, ému.
Il faut remonter aux conquêtes des flottes espagnoles et
portugaises en Amérique du Sud pour comprendre que ces
colons ont transporté dans les cales de leurs bateaux une
culture andalouse, donc en grande partie arabe. Les
conquêtes en elles-mêmes n’auraient à coup sûr pas pu avoir
lieu sans les connaissances de l’art de la guerre par les
Arabes. C’est aujourd’hui que 4 000 mots dérivés de l’arabe
qui, chaque jour, résonnent dans les bouches des Mexicains,
souvent ignorants de cet héritage culturel qu’ils amalgament
comme le leur. « Aceite », l’huile en espagnol, vient
directement de « Zid », « Ojala » ou « Oxala » vient d’Inchaallah
et ainsi de suite … « Je me suis rendu compte que certaines
pièces d’artisanat comme le tissu, que je pensais
typiquement Maya, portent des motifs géométriques en tout
point identiques à ceux du Maghreb. Il en va de même pour la
céramique, et c’est à ce moment là que j’ai pris pleinement
conscience que les artisans ont su conserver ce lien sacré
entre le monde arabe et le Mexique ».
En visite pour la première fois en Egypte, Alberto
Ruy-Sanchez a été frappé par les similitudes qui existent
entre Mexico et Le Caire. « Le Caire ressemble beaucoup au
Mexique, la lumière y est très semblable, on passe d’un ton
à un autre, comme à travers les moucharabiehs, et les fleurs
apparaissent au milieu du brun comme une épiphanie. Le bruit
aussi est similaire, ainsi que le type de gouvernement, très
monolithique, très nationaliste, avec une organisation
sociale corporatiste semblable à bien des égards »,
explique-t-il, dans un français parfait. La notion de «
baroque » a pour lui une teneur très particulière,
puisqu’elle est la pierre angulaire de la mésentente
culturelle entre le Mexique et ses voisins américains. « Les
Américains sont issus d’une secte protestante dont la
rigidité bute sur le baroque des Mexicains. Même leur
utilisation de l’espace est à l’opposé de la nôtre, cela est
très frappant à la frontière : du côté mexicain il y a de
nombreux villages avec des maisonnettes grouillantes de vie.
Du côté américain, un espace, du vide ». Comme au temps de
la conférence de Bandung, les pays d’Amérique latine sous
l’impulsion du président Lula, en relation très serrée avec
le président algérien Abdelaziz Bouteflika, veulent former
une alliance sud-sud de manière à contrebalancer l’hégémonie
américaine. « Je doute que cela fonctionne, au Mexique les
deux derniers gouvernements mettent tout en œuvre pour que
les Mexicains deviennent des citoyens américains de deuxième
catégorie. Ils font tout contre la culture et contre les
livres, et mettent beaucoup d’énergie à les rendre chaque
fois plus bêtes », raconte l’auteur, qui en plus de ses dons
de romancier, dirige en parallèle une revue d’art très
prisée au Mexique et maintes fois récompensée, « Artes de
México ».
Louise Sarant