Frères Musulmans. Un groupe de dissidents issus des moyenne et jeune générations de la Confrérie a annoncé la création d’un mouvement indépendant appelé « Courant alternatif ».

 

Les jeunes cherchent leur voie

 

« Le Courant alternatif ». C’est le nom d’une association culturelle que Ali Abdel-Hafiz, membre dissident de la Confrérie des Frères musulmans, entend créer. Ce professeur à l’Université d’Assiout fait partie des cadres du second rang des Frères et a été détenu à maintes reprises. Tout commence l’année dernière, lorsque Abdel-Hafiz et d’autres cadres de la Confrérie décident de faire scission suite à un différend avec la direction. Le groupe, qui réclamait une réforme interne de la Confrérie, s’est heurté à la vieille garde. Après avoir quitté la Confrérie, Abdel-Hafiz publie un livre intitulé « Courant alternatif », où il critique l’idéologie, selon lui, rigide des Frères musulmans. « Notre association regroupera d’anciens membres de la Confrérie qui ont des idées réformistes et qui n’ont pas été en mesure de les exprimer en raison de l’obstination de l’ancienne garde qui ne veut qu’obéissance et loyauté », affirme Abdel-Hafiz ajoutant que ses collègues et lui voulaient créer un parti politique. « Mais nous sommes sûrs que les services de sécurité n’autoriseront pas un parti à référence religieuse, c’est pour cela que nous avons décidé de créer une association qui nous permettra d’exister politiquement, de coopérer avec les autres forces politiques et aussi de nous présenter comme une alternative à la Confrérie », indique Ali Abdel-Hafiz qui critique les idées traditionnelles des Frères musulmans. « La Confrérie n’a pas le droit de monopoliser la tâche de guider la société au nom de l’islam, qui est une religion beaucoup plus vaste et plus globale que la conception des Frères musulmans », affirme Abdel-Hafiz qui critique les tentatives des courants religieux, dont les Frères musulmans, de mobiliser les jeunes et l’homme de la rue en prétendant que l’islam est en danger. Il pense que les jeunes sont déchirés entre des islamistes bornés et une élite stérile. « C’est pour cela que j’ai proposé à la Confrérie de revoir sa stratégie et d’arrêter de se présenter comme la référence et l’identité de l’islam parce qu’il est inadmissible de considérer qu’un groupe d’Egyptiens sont de bons musulmans et les autres non », assure Abdel-Hafiz.

Ce groupe de dissidents fait partie de la génération médiane des Frères musulmans. Celle issue des universités égyptiennes du milieu et de la fin des années 1970. Cette génération et celles qui l’ont suivie ont montré des signes d’ouverture face à l’ancienne garde des Frères musulmans, dont les dirigeants sont âgés de 70 ou 80 ans. Le projet de parti d’Al-Wassat (le centre) lancé dans les années 1990 par des cadres de cette génération médiane a été l’un des signes de cette évolution dans les rangs des Frères. Cette tendance s’est confirmée au cours des derniers mois. Ce courant se heurte à l’ancienne garde toujours aux commandes. Mohamad Habib, le numéro deux des Frères musulmans, nie pourtant l’existence d’un conflit de génération au sein de la Confrérie. « Nous n’avons pas de conflits ni de dissidence au sein de notre groupe, car nous avons tous un même objectif, à savoir l’application de la charia. Tous les Frères musulmans entre 18 et 90 ans adhérent aux mêmes idées », martèle Habib. Selon lui, les personnes qui quittent la Confrérie sont une infime minorité et leur départ n’a aucune influence sur le groupe. « Les médias ne font qu’amplifier ce genre d’incidents pour donner l’impression qu’il y a des problèmes au sein de la Confrérie des Frères musulmans », poursuit Habib qui refuse de qualifier ces démissions de phénomène. « Il s’agit de quelques personnes qui n’ont pas su jouer un rôle au sein de la Confrérie », conclut Habib.

Pourtant, les signes d’ouverture sont bien là au sein des moyenne et jeune générations des Frères. Essam Al-Eriane, l’un des cadres des Frères musulmans issu de cette génération médiane, a déclaré récemment qu’il n’était pas opposé aux accords de Camp David. Et des jeunes bloggueurs des Frères musulmans ont critiqué ouvertement la direction de Confrérie qu’ils accusent d’être rigide.

Pour Diaa Rachwan, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, affirme que les générations moyenne et jeune des Frères est différente de l’ancienne garde : « Contrairement aux anciens, les cadres issus de ces deux générations ne sont jamais entrés dans des heurts avec le pouvoir en place. Ils ont des idées plus flexibles sur les relations à adopter avec l’Etat. Certains de ces cadres ont été mis à l’écart par l’ancienne génération qui ne leur a jamais permis de s’exprimer sur les concepts et les principes de la Confrérie. Ce blocage les a poussés à chercher d’autres voies d’expression. Confrontés au refus étatique de leur accorder un statut légal, ces cadres se trouvent dans l’impasse », analyse Diaa Rachwan. Selon lui, ces dissensions ne constituent pas un phénomène qui peut menacer la vieille garde qui contrôle toujours la Confrérie. Pour sa part, Ali Abdel-Hafiz affirme que les idées de sa génération ne seront jamais en harmonie avec celles de l’ancienne génération. « Nous essayons dans la mesure du possible d’exploiter les opportunités offertes par la loi pour faire entendre notre voix sur la scène politique. La création d’une association nous permettra de tenir des réunions et d’établir des contacts avec les courants politiques », assure-t-il.

May Al-Maghrabi