RAP.
Loin des paroles à l’eau de rose de la pop arabe, de
nouveaux jeunes Egyptiens répandent leur vision critique de
la société, dans un style venu d’ailleurs, mais aux fortes
imprégnations orientales. Cette potion aux accents unitaires
trouve peu à peu son public.
Le made in Egypt s’émancipe
21h.
Les rappeurs du groupe Arabian Knights, plus connu sous le
nom d’A-K, sont presque au complet dans le studio.
L’enregistrement de leur premier album va bientôt commencer.
Pantalons baggys, chaînes en argent autour du cou,
casquettes vissées sur la tête, les « yo man » et « peace
man » fusent. L’usage de l’américain semble être beaucoup
plus courant que l’arabe pour ces jeunes Egyptiens d’A-K.
Normal : ils ont tous vécu ou beaucoup voyagé à l’étranger.
C’est le cas de Hicham Sphinx, 26 ans, qui a vécu à Los
Angeles (Etats-Unis) avant de s’installer au Caire avec sa
femme il y a deux ans seulement. Hossam Al-Husseini, 28 ans,
fils du musicien-compositeur, Magdi Al-Husseini et de
l’actrice, Nihal Anbar, a vécu en Angleterre. Karim Adel, 27
ans, qui a vécu à Amman ou encore Ihab, le plus jeune du
groupe, 22 ans, arrivé de Doubai. Et pourtant, les thèmes
des chansons d’Arabian Knights prêchent l’unité des peuples
arabes. « Nous voulons envoyer un message engagé à travers
notre musique », explique Ihab sous sa casquette. « Nous
avons choisi le rap parce qu’avec le hip-hop et le rap, vous
pouvez vous exprimer librement. Nous pouvons parler des
sujets très variés qui touchent à tous les domaines
politique ou social », dit Karim Adel. « Nous avons des
chansons qui parlent par exemple de la situation en Iraq.
Nous voulons passer un message au public du monde entier »,
ajoute-t-il.
« La chanson Sister par exemple parle surtout des filles
arabes qui vivent à l’étranger. Je pense que ça suffit avec
les chansons Habibi (chéri). Y en a marre de la culture
habibi. Nous espérons que notre musique et nos paroles
arriveront non seulement aux Arabes mais au monde entier.
C’est pour cela que dans notre groupe nous rappons dans les
deux langues, arabe et anglaise », explique Hicham Sphinx
d’une voix douce, confiante, préférant toujours parler en
anglais. « Nous souhaitons inviter par les chansons, que
nous écrivons nous-mêmes, le monde arabe et musulman à
s’unir. L’unité est le thème principal de nos textes. Je
rappe en anglais parce que je veux changer le concept
négatif chez l’Occident vis-à-vis du monde arabo-musulman »,
ajoute-t-il.
Hossam Al-Husseini, à la fois réalisateur et rappeur à A-K,
avait lui des doutes « religieux » vis-à-vis de l’art et de
la musique. « Je pensais que c’était haram, et je voulais
m’éloigner de cet environnement. Jusqu’au moment où j’ai
rencontré et travaillé avec le prédicateur islamique Amr
Khaled, qui m’a conseillé de continuer à suivre ma carrière
artistique tant que c’est un travail engagé. L’art, la
musique ne sont que des moyens que j’utilise pour passer un
message au monde entier », dit-il. Aujourd’hui, Arabian
Knights est en contrat pour quatre ans avec la maison de
production « The Producers ». « L’avantage, c’est que les
Producers acceptent notre style et nos chansons telles
quelles. Ils ne nous obligent pas à changer le style ou les
thèmes de nos chansons, ni à insérer des filles de façon
inappropriée dans nos clips ! Choses souvent demandées par
d’autres producteurs parce que ça rapporte de l’argent, mais
ce sont des choses que nous refusons catégoriquement »,
précise Hossam Al-Husseini. D’ailleurs, leur premier album
regroupera à travers la chanson Arab Uknighted, vingt quatre
rappeurs chantant l’unité arabe. Des rappeurs venant de
l’Iraq, du Liban, du Maroc, d’Algérie, de la Syrie et de l’Egypte.
Message engagé
Avec Arabian Knights, le message est clair. Cependant, ils
ne sont pas les seuls à vouloir transmettre un message
engagé. Les chansons d’Asfalt, un autre groupe de rap
égyptien composé également de quatre jeunes talents, sont
très critiques quant à la société égyptienne. Dans leurs
chansons qu’ils écrivent eux-mêmes, ils abordent des thèmes
très variés, touchant presque toutes à la société égyptienne
et ses problèmes. Al-Abara fel abara (tout est dans la
chanson) semble être le meilleur exemple d’une telle
critique positive. Une chanson qui parle de la situation
rétrograde des sociétés, commençant par l’Egypte et se
terminant par une critique tout genre ciblant l’art et les
chansons artificielles et marginales. « Nous espérons que
nos chansons touchent non seulement les jeunes, mais aussi
les différentes catégories d’âge. Nos paroles reflètent tout
ce qui se passe dans la rue égyptienne », explique Ibrahim
Farouq, jeune rappeur perfectionniste de 26 ans et fondateur
du groupe Asfalt.
Mais écrire du rap en arabe semble être une tâche difficile
et demande non seulement beaucoup d’observation et de
méditation de la rue égyptienne mais aussi de la pratique
quotidienne. « J’ai écrit ma première chanson rap en arabe
quand j’étais adolescent. Je ne l’ai jamais chantée, car je
sentais pouvoir toujours faire mieux. Aujourd’hui, pas un
seul jour passe sans que je pratique l’écriture du rap en
arabe, ou que j’écoute du rap américain, français ou arabe
», explique Mohamad Yasser, 24 ans, étudiant en dernière
année de droit, rappeur et membre du groupe Asfalt.
Malgré quelques avis souvent émis par des islamistes,
prétendant que la musique est haram (illicite), Asfalt
continue son chemin et surtout à animer des concerts ou à
participer à des concours. « Cette année, nous avons eu la
chance de participer, avec quatorze groupes du rap arabe
venant de Palestine, d’Arabie saoudite, du Liban et des
Emirats arabes unis, au concours MTV Arabia pour la musique
rap arabe, tenu à Doubai en février 2008 », dit Mohamad Dib,
23 ans, membre du groupe Asfalt. Une compétition enflammée
avec d’autres groupes de rappeurs arabes aussi talentueux et
créatifs, qui n’a pas empêché le groupe d’Asfalt ni Omar
Boflot, un autre jeune rappeur et compositeur, de décrocher
respectivement les première et deuxième places de ce
concours. « Nous voulons continuer notre message et rêvons
d’enregistrer des chansons avec les rappeurs les plus connus
au monde comme La Coca Nostra, ou Talib Kewali », ajoute
Mohamad Gad, rappeur du groupe d’Asfalt, 24 ans.
Le rap égyptien, qui commence à toucher les cœurs, se trouve
un public égyptien, arabe et mondial. Un public qui, pour la
plupart, préfère écouter Amr Diab ou Mohamad Mounir, des
stars confirmées de la chanson pop. « Je ne me sens pas à
l’aise en écoutant de la musique rap même si les mots ont
une signifiance, car ce n’est pas de la musique orientale,
elle ne me touche pas ni moi ni ma culture », critique ce
jeune réalisateur de 29 ans. Et pourtant, entre le pour et
le contre, le rap vient s’installer timidement non seulement
sur le marché musical égyptien, mais dans d’autres pays de
la région comme le Liban avec notamment la rappeuse Malika,
le Maroc, avec Salaheddine, l’Arabie saoudite avec D2M, la
Palestine avec Dam ... .
Shérine Mounib