Al-Ahram Hebdo, Voyages |  Une cité polyphonique
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 30 avril au 4 mai 2008, numéro 712

 

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Voyages

Alexandrie . Cette ville méditerranéenne est aussi capitale culturelle des pays islamiques pour l’année 2008. Elle détient de nombreux monuments appartenant à cette civilisation. Des projets sont en cours pour protéger et valoriser ce patrimoine 

 Une cité polyphonique

« Alexandrie est un joyau dont l’éclat est manifeste, et une vierge qui brille avec ses ornements. Elle illumine l’Occident par sa splendeur ; elle réunit les beautés les plus diverses grâce à sa situation entre l’Orient et le Couchant. Chaque merveille s’y montre à tous les yeux, et toutes les raretés y parviennent », a décrit Ibn Battouta dans son chef-d’œuvre Voyages et périples, en 1356. Alexandrie formait, à l’époque islamique, un espace architectural et urbain éclaté. Un aspect pas souvent connu de tous. L’intégration de la ville portuaire dans l’Empire islamique sous la direction de Amr Ibn Al-Ass, en 641, lui donna une nouvelle et vigoureuse impulsion. La position géographique d’Alexandrie n’a changé ni les avantages naturels de son port, de son site, ni de ses relations avec les autres ports importants de la Méditerranée. Ils restent aussi favorables qu’au moment de la fondation de la ville en 332 av. J.-C.

D’une manière ou d’une autre, Alexandrie avait toujours fonctionné comme centre politique et militaire, de même que son rôle dans le commerce trans-méditerranéen et international, qui connaît un grand élan. De ville frontière (thaghr) entre monde musulman et monde chrétien, Alexandrie devenait progressivement un carrefour essentiel de réseaux commerciaux étendus. A la fin du XIIe siècle, Salaheddine Al-Ayoubi y consacra des fondations pour accueillir pèlerins et marchands du Maghreb. L’historien Ibn Jobayr note, en 1183, les madrassas et les couvents qui ont été édifiés par les gens de piété et d’étude qui s’y rendent des contrées les plus éloignées. C’est dans ce contexte nouveau que la cité connut une importante expansion qu’accompagna une profonde mutation urbaine. Lorsque vers 1480 le fameux sultan mamelouk Qaïtbay édifia sa forteresse à l’entrée du port oriental, la ville n’occupait plus qu’une faible partie de l’espace abrité derrière ses puissantes murailles. Mosquées, bains, caravansérails, marchés et habitations se concentraient à peu près exclusivement dans la zone entre Bab Al-Sidra (la Porte du lotus) et Bab Al-Bahr (la Porte de la mer).

« Les communautés de réfugiés et de marchands musulmans venus du Maghreb et d’Andalousie, déjà importantes dès le Moyen-Age, se renforcèrent encore. Ce sont elles qui imprimèrent à la ville cette légère touche maghrébine, encore perceptible de nos jours aussi bien dans l’architecture que dans les activités du souk ou dans la toponymie », explique le Dr Hatem Abdel-Moneim Al-Tawil, professeur d’architecture à la faculté de polytechnique de l’Université d’Alexandrie. On peut admirer de nos jours de multiples maisons à encorbellement en briques cuites, ainsi que quelques caravansérails aux porches d’entrée voûtés, des mosquées ornées de céramiques turques et maghrébines, de multiples ruelles et impasses.

Mais la ville a connu son grand essor à l’époque ottomane de Mohamad Ali pacha et ses successeurs. A partir des années 1820, on assiste à l’émergence d’une véritable communauté urbaine dont les traces subsistent encore de nos jours. « Alexandrie est l’une des rares villes de l’Egypte qui regroupent encore aujourd’hui un patrimoine architectural et urbain exceptionnel qui mérite d’être sauvegardé et mis en valeur. Mosquées, caravansérails, marchés, maisons, vestiges de murs, des portes et autres ... », estime Hatem Abdel-Moneim Al-Tawil. La cité islamique est représentée aujourd’hui par les quartiers traditionnels d’Anfouchi, Ras Al-Tine, Sayyala ou le Midan, dans ce qu’on appelle le « vieux centre de la ville » et qui se réduit au périmètre compris entre les deux ports, dans ce que les Européens du XIXe siècle appelaient le « quartier arabe » ou la « ville turque ». La ville fatimide et mamelouke a disparu en grande partie. Mais les ruelles étroites et des quartiers d’habitation de l’époque pré-moderne, densément bâtis, avec leurs rares espaces libres et leurs bazars linéaires, présentent des traits caractéristiques du tissu urbain traditionnel. Les monuments islamiques d’Alexandrie, bien que moins prestigieux que ceux du Caire, sont harmonieusement intégrés à la structure urbaine de la vieille ville, et utilisent l’ensemble des formes architecturales classiques. Le centre religieux islamique de la ville, autour de la mosquée Morsi Aboul-Abbass, a certes été réorganisé et reconstruit dans un style d’architecture islamique contemporaine. Il n’en trouve pas moins sa source dans laville historique, lorsque Alexandrie recevait érudits et ulémas (savants) venant en particulier d’Afrique du Nord et de l’Andalousie.

De la tradition commerciale de la ville témoigne encore la Wékala (caravansérails) Al-Chorbagui, habilement incorporée à sa mosquée. Et le fort de Qaïtbay témoigne de l’importance stratégique de la ville frontière.

Ces bâtiments chargés d’histoire et de symboles méritent aujourd’hui de la part de l’Egypte un nouveau regard pour une reconnaissance de leur valeur patrimoniale. Toutefois, le manque d’entretien entraîne la dégradation du cadre bâti de la ville islamique, et les rénovations sauvages font disparaître tous les mois une vieille bâtisse possédant différentes valeurs au profit d’une architecture de la plus grande banalité. La bataille entre l’archéologie de sauvetage et les promoteurs est inégale. La pression démographique et la spéculation immobilière se conjuguent pour porter des coups irrémédiables à un patrimoine inestimable mais en voie de disparition rapide. « De nombreux dangers menacent donc aujourd’hui une grande partie de cette architecture de l’époque islamique et moderne, ce qui rend très urgent d’archiver ce qui reste et de tenter en même temps de sauvegarder les caractéristiques islamiques de cette ville. De nombreux projets de recherches sont actuellement en cours sur la protection et la valorisation du patrimoine architectural et urbain d’Alexandrie islamique », explique Dr Hatem Al-Tawil.

 

Une remise en valeur

Malgré l’importance qu’ont offert les musulmans à Alexandrie, l’histoire de la ville pour la période islamique n’a jusqu’à présent retenu l’attention que d’un nombre très restreint d’historiens. Ce n’est qu’aux dernières décennies que plusieurs historiens égyptiens se sont employés à rendre à leur ville, pour la période médiévale, un peu de son ancienne splendeur. Des travaux historiques aussi estimables sur la ville d’Alexandrie au Moyen-Age ont été publiés ; citons surtout celui de Gamaleddine Al-Chayyal Histoire de la ville d’Alexandrie à l’époque islamique, qui s’en prend aux chercheurs qui ne s’intéressent à la période islamique d’Alexandrie que pour réduire son importance et pour la caractériser injustement comme une période de déclin, de retard et d’éclipse. C’est ainsi que le choix d’Alexandrie comme capitale culturelle pour l’année 2008, par l’Organisme islamique de l’éducation, de la culture et des sciences (ISESCO), a mis à nouveau Alexandrie au centre des débats. Plusieurs activités et manifestations ont et auront lieu le long de cette année pour célébrer cette nomination et pour mettre l’accent sur le patrimoine islamique de la sirène de la Méditerranée.

 

De riches débats

Des conférences, colloques, des ateliers et des projets de recherches. En marge de la Foire du livre d’Alexandrie, une grande conférence a eu lieu sur l’histoire, l’architecture et la culture de la ville à l’époque islamique. Celle-ci a regroupé un grand nombre de chercheurs et de spécialistes en architecture et en histoire islamique de la ville. Les intervenants se sont ainsi penchés sur les moyens à travers lesquels ils peuvent restituer la gloire de cette ville au cours des siècles islamiques. Ils ont dénoncé le fait qu’aucune histoire locale de la ville médiévale, ni aucune compilation biographique importante de ses savants et de ses notables ne nous est parvenue. « Pourquoi les Egyptiens n’ont-ils écrit aucune histoire spécifique de cet avant-poste important pendant l’époque islamique, alors qu’ils n’ont laissé aucune ville, grande ou petite, privée de sa chronique propre ? », s’interroge Hatem Al-Tawil qui a lui-même animé une des séances de la conférence qui a duré cinq jours. Et d’ajouter : « On a discuté des projets et des propositions, pour le développement, la protection et la valorisation du patrimoine urbain islamique. On a essayé de voir de façon plus concrète ce qui est possible à faire pour aménager et formuler une représentation des enjeux patrimoniaux de la ville d’Alexandrie ».

Parmi les projets débattus figure celui de la mosquée d’Aboul-Abbass Al-Morsi pour la réutilisation des lieux en oisinage. La réalisation n’a pas été à la hauteur des espérances. Un grand espace face à cette véritable esplanade a été transformé en terrain de jeu, tandis qu’au voisinage s’élève un mall dont l’architecture jure avec celle islamique. A présent, un projet envisagé est de faire régner l’harmonie dans les autres espaces, notamment la ville turque. Le Centre Alexmed qui suit la Bibliotheca Alexandrina et le Centre d’Etudes Alexandrines (CEAlex) ont aussi participé à cet événement par une série de colloques ayant pour thème la protection et puis surtout la valorisation de ce patrimoine dans les différentes hypothèses. Ces colloques se sont surtout consacrés sur l’Alexandrie moderne de l’époque de Mohamad Ali et ses successeurs Saïd, Abbass et Ismaïl .

Amira Samir

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