Alexandrie .
Cette ville méditerranéenne est aussi capitale culturelle
des pays islamiques pour l’année 2008. Elle détient de
nombreux monuments appartenant à cette civilisation. Des
projets sont en cours pour protéger et valoriser ce
patrimoine
Une cité polyphonique
«
Alexandrie est un joyau dont l’éclat est manifeste, et une
vierge qui brille avec ses ornements. Elle illumine
l’Occident par sa splendeur ; elle réunit les beautés les
plus diverses grâce à sa situation entre l’Orient et le
Couchant. Chaque merveille s’y montre à tous les yeux, et
toutes les raretés y parviennent », a décrit Ibn Battouta
dans son chef-d’œuvre Voyages et périples, en 1356.
Alexandrie formait, à l’époque islamique, un espace
architectural et urbain éclaté. Un aspect pas souvent connu
de tous. L’intégration de la ville portuaire dans l’Empire
islamique sous la direction de Amr Ibn Al-Ass, en 641, lui
donna une nouvelle et vigoureuse impulsion. La position
géographique d’Alexandrie n’a changé ni les avantages
naturels de son port, de son site, ni de ses relations avec
les autres ports importants de la Méditerranée. Ils restent
aussi favorables qu’au moment de la fondation de la ville en
332 av. J.-C.
D’une manière ou d’une autre, Alexandrie avait toujours
fonctionné comme centre politique et militaire, de même que
son rôle dans le commerce trans-méditerranéen et
international, qui connaît un grand élan. De ville frontière
(thaghr) entre monde musulman et monde chrétien, Alexandrie
devenait progressivement un carrefour essentiel de réseaux
commerciaux étendus. A la fin du XIIe siècle, Salaheddine
Al-Ayoubi y consacra des fondations pour accueillir pèlerins
et marchands du Maghreb. L’historien Ibn Jobayr note, en
1183, les madrassas et les couvents qui ont été édifiés par
les gens de piété et d’étude qui s’y rendent des contrées
les plus éloignées. C’est dans ce contexte nouveau que la
cité connut une importante expansion qu’accompagna une
profonde mutation urbaine. Lorsque vers 1480 le fameux
sultan mamelouk Qaïtbay édifia sa forteresse à l’entrée du
port oriental, la ville n’occupait plus qu’une faible partie
de l’espace abrité derrière ses puissantes murailles.
Mosquées, bains, caravansérails, marchés et habitations se
concentraient à peu près exclusivement dans la zone entre
Bab Al-Sidra (la Porte du lotus) et Bab Al-Bahr (la Porte de
la mer).
« Les communautés de réfugiés et de marchands musulmans
venus du Maghreb et d’Andalousie, déjà importantes dès le
Moyen-Age, se renforcèrent encore. Ce sont elles qui
imprimèrent à la ville cette légère touche maghrébine,
encore perceptible de nos jours aussi bien dans
l’architecture que dans les activités du souk ou dans la
toponymie », explique le Dr Hatem Abdel-Moneim Al-Tawil,
professeur d’architecture à la faculté de polytechnique de
l’Université d’Alexandrie. On peut admirer de nos jours de
multiples maisons à encorbellement en briques cuites, ainsi
que quelques caravansérails aux porches d’entrée voûtés, des
mosquées ornées de céramiques turques et maghrébines, de
multiples ruelles et impasses.
Mais la ville a connu son grand essor à l’époque ottomane de
Mohamad Ali pacha et ses successeurs. A partir des années
1820, on assiste à l’émergence d’une véritable communauté
urbaine dont les traces subsistent encore de nos jours. «
Alexandrie est l’une des rares villes de l’Egypte qui
regroupent encore aujourd’hui un patrimoine architectural et
urbain exceptionnel qui mérite d’être sauvegardé et mis en
valeur. Mosquées, caravansérails, marchés, maisons, vestiges
de murs, des portes et autres ... », estime Hatem
Abdel-Moneim Al-Tawil. La cité islamique est représentée
aujourd’hui par les quartiers traditionnels d’Anfouchi, Ras
Al-Tine, Sayyala ou le Midan, dans ce qu’on appelle le «
vieux centre de la ville » et qui se réduit au périmètre
compris entre les deux ports, dans ce que les Européens du
XIXe siècle appelaient le « quartier arabe » ou la « ville
turque ». La ville fatimide et mamelouke a disparu en grande
partie. Mais les ruelles étroites et des quartiers
d’habitation de l’époque pré-moderne, densément bâtis, avec
leurs rares espaces libres et leurs bazars linéaires,
présentent des traits caractéristiques du tissu urbain
traditionnel. Les monuments islamiques d’Alexandrie, bien
que moins prestigieux que ceux du Caire, sont
harmonieusement intégrés à la structure urbaine de la
vieille ville, et utilisent l’ensemble des formes
architecturales classiques. Le centre religieux islamique de
la ville, autour de la mosquée Morsi Aboul-Abbass, a certes
été réorganisé et reconstruit dans un style d’architecture
islamique contemporaine. Il n’en trouve pas moins sa source
dans laville historique, lorsque Alexandrie recevait érudits
et ulémas (savants) venant en particulier d’Afrique du Nord
et de l’Andalousie.
De la tradition commerciale de la ville témoigne encore la
Wékala (caravansérails) Al-Chorbagui, habilement incorporée
à sa mosquée. Et le fort de Qaïtbay témoigne de l’importance
stratégique de la ville frontière.
Ces bâtiments chargés d’histoire et de symboles méritent
aujourd’hui de la part de l’Egypte un nouveau regard pour
une reconnaissance de leur valeur patrimoniale. Toutefois,
le manque d’entretien entraîne la dégradation du cadre bâti
de la ville islamique, et les rénovations sauvages font
disparaître tous les mois une vieille bâtisse possédant
différentes valeurs au profit d’une architecture de la plus
grande banalité. La bataille entre l’archéologie de
sauvetage et les promoteurs est inégale. La pression
démographique et la spéculation immobilière se conjuguent
pour porter des coups irrémédiables à un patrimoine
inestimable mais en voie de disparition rapide. « De
nombreux dangers menacent donc aujourd’hui une grande partie
de cette architecture de l’époque islamique et moderne, ce
qui rend très urgent d’archiver ce qui reste et de tenter en
même temps de sauvegarder les caractéristiques islamiques de
cette ville. De nombreux projets de recherches sont
actuellement en cours sur la protection et la valorisation
du patrimoine architectural et urbain d’Alexandrie islamique
», explique Dr Hatem Al-Tawil.
Une remise en valeur
Malgré l’importance qu’ont offert les musulmans à
Alexandrie, l’histoire de la ville pour la période islamique
n’a jusqu’à présent retenu l’attention que d’un nombre très
restreint d’historiens. Ce n’est qu’aux dernières décennies
que plusieurs historiens égyptiens se sont employés à rendre
à leur ville, pour la période médiévale, un peu de son
ancienne splendeur. Des travaux historiques aussi estimables
sur la ville d’Alexandrie au Moyen-Age ont été publiés ;
citons surtout celui de Gamaleddine Al-Chayyal Histoire de
la ville d’Alexandrie à l’époque islamique, qui s’en prend
aux chercheurs qui ne s’intéressent à la période islamique
d’Alexandrie que pour réduire son importance et pour la
caractériser injustement comme une période de déclin, de
retard et d’éclipse. C’est ainsi que le choix d’Alexandrie
comme capitale culturelle pour l’année 2008, par l’Organisme
islamique de l’éducation, de la culture et des sciences (ISESCO),
a mis à nouveau Alexandrie au centre des débats. Plusieurs
activités et manifestations ont et auront lieu le long de
cette année pour célébrer cette nomination et pour mettre
l’accent sur le patrimoine islamique de la sirène de la
Méditerranée.
De riches débats
Des conférences, colloques, des ateliers et des projets de
recherches. En marge de la Foire du livre d’Alexandrie, une
grande conférence a eu lieu sur l’histoire, l’architecture
et la culture de la ville à l’époque islamique. Celle-ci a
regroupé un grand nombre de chercheurs et de spécialistes en
architecture et en histoire islamique de la ville. Les
intervenants se sont ainsi penchés sur les moyens à travers
lesquels ils peuvent restituer la gloire de cette ville au
cours des siècles islamiques. Ils ont dénoncé le fait
qu’aucune histoire locale de la ville médiévale, ni aucune
compilation biographique importante de ses savants et de ses
notables ne nous est parvenue. « Pourquoi les Egyptiens
n’ont-ils écrit aucune histoire spécifique de cet
avant-poste important pendant l’époque islamique, alors
qu’ils n’ont laissé aucune ville, grande ou petite, privée
de sa chronique propre ? », s’interroge Hatem Al-Tawil qui a
lui-même animé une des séances de la conférence qui a duré
cinq jours. Et d’ajouter : « On a discuté des projets et des
propositions, pour le développement, la protection et la
valorisation du patrimoine urbain islamique. On a essayé de
voir de façon plus concrète ce qui est possible à faire pour
aménager et formuler une représentation des enjeux
patrimoniaux de la ville d’Alexandrie ».
Parmi les projets débattus figure celui de la mosquée
d’Aboul-Abbass Al-Morsi pour la réutilisation des lieux en
oisinage. La réalisation n’a pas été à la hauteur des
espérances. Un grand espace face à cette véritable esplanade
a été transformé en terrain de jeu, tandis qu’au voisinage
s’élève un mall dont l’architecture jure avec celle
islamique. A présent, un projet envisagé est de faire régner
l’harmonie dans les autres espaces, notamment la ville
turque. Le Centre Alexmed qui suit la Bibliotheca
Alexandrina et le Centre d’Etudes Alexandrines (CEAlex) ont
aussi participé à cet événement par une série de colloques
ayant pour thème la protection et puis surtout la
valorisation de ce patrimoine dans les différentes
hypothèses. Ces colloques se sont surtout consacrés sur
l’Alexandrie moderne de l’époque de Mohamad Ali et ses
successeurs Saïd, Abbass et Ismaïl .
Amira
Samir