Moustapha Abbass,
boulanger iraqien de 24 ans, est installé au Caire depuis
2006.Depuis, il a fait un petit nid dans le pays d’accueil.
Il raconte son destin et
celui de son pays et rêve de revoir le Tigre.
Une boulangerie pour revivre l’Iraq
« L’imbroglio iraqien nous a séparés, mais la galette de
pain nous a unis », dit Moustapha, le boulanger
iraqien sunnite en parlant de son compagnon de travail,
Abou-Sallam, chiite. « On est les deux revers de la médaille
», poursuit Moustapha Abbass, 24 ans. Leur boulangerie
iraqienne, située dans une zone populaire à Fayçal (au coin
de la rue Al-Takafol, dans le quartier des pyramides), est
devenue la destination privilégiée de leurs compatriotes,
réfugiés au Caire. Leur pain savoureux gagne en réputation,
parmi les quatre autres boulangeries iraqiennes, ouvertes au
6 Octobre, Fayçal, Al-Réhab et Maadi. « La flambée des prix
de la farine est un défi. La farine subventionnée se fait
rare. Un sac de 50 kg nécessaire pour produire 500 galettes
de bonne qualité coûte aujourd’hui 186 L.E. », lance-t-il.
Installé devant le four dès l’aube, Moustapha ne sent jamais
la fatigue. Il travaille machinalement comme pour oublier
ses chagrins. On dirait qu’il ne veut plus se donner le
temps pour réfléchir. La farine qui couvre son visage et ses
vêtements cache mal son malaise.
Le décor rudimentaire de la boulangerie constitue son
univers, avec le drapeau de l’Iraq qui s’y élève, juste à
l’entrée. « Cette boulangerie est le seul souvenir qui me
reste de la patrie. C’est une odeur du pays qui devient de
plus en plus un rêve lointain, presque un mirage ». Une
foule d’Iraqiens et d’Egyptiens font la queue devant le
magasin, en attendant d’acheter le pain pour le repas du
soir. « Mon pays est devenu pour moi une série de scènes
sanglantes que je regarde tous les jours à la télévision.
Des chiffres effrayants sur le nombre de morts. Des
batailles qui n’en finissent pas entre les divers clans ».
Alors, pour pouvoir tenir le coup, il évite de suivre
l’actualité.
Déjà, à 9 ans, Moustapha a perdu son père lors d’une autre
guerre, celle contre l’Iran dans les années 1980. Il a dû
alors quitter l’école et travailler comme boulanger afin
d’aider sa famille à joindre les deux bouts. La retraite de
son père, soit l’équivalent de 12 L.E. par mois, ne pouvait
pas subvenir aux besoins des siens, même si sa mère
travaillait comme directrice d’école. « Les conditions de
vie sont devenues insupportables sous l’embargo. Cependant,
on arrivait encore à vivre sous Saddam puisque les denrées
essentielles et les services élémentaires étaient
subventionnés par l’Etat. On ressentait, malgré tout, un
minimum de sécurité ».
L’histoire tragique de son pays a eu ses effets sur son
destin. « J’ai appris à enterrer mes ambitions depuis
l’enfance. L’aviation m’a toujours fasciné. Etre pilote de
l’air signifiait pour moi toute une vie. Je rêvais
d’atteindre les nuages et pour finir je suis là sur terre
devant mon four ».
Moustapha a dû aussi mettre fin à sa plus belle histoire
d’amour. Le jeune boulanger sunnite descendant de la tribu
des Délymis et habitant de la région d’Al-Karkh au milieu de
Bagdad — une zone à majorité chiite — a aimé la voisine. «
Elle descendait d’une tribu chiite, ses parents n’ont pas
accepté donc que leur fille rejoigne le camp adverse. Sous
Saddam, la fin de cette histoire aurait pu être différente.
Malgré les conditions politiques et économiques dures, il y
avait encore une union nationale. Après l’invasion, la
situation a changé. Il existe une main œuvrant
clandestinement à la dispersion des deux clans ».
Pour Moustapha, la plus grande défaite a été la chute du
régime de Saddam. Lui, qui effectuait son service militaire
à l’époque, ne pouvait croire que c’était la fin de
l’Iraq qu’il a connu. « Peut-être que Saddam n’était pas le
gouverneur idéal mais au moins le pays n’était pas colonisé.
On a peur car on ne peut plus prévoir ce qui adviendra du
destin », explique Moustapha, ayant pris part à la dernière
guerre d’Iraq.
Des milliers de questions le préoccupent : « Pourquoi l’Iraq
particulièrement devrait-il payer le prix de sa fortune
pétrolière ? Pourquoi son pays est-il condamné à être la
cible permanente des complots étrangers ? Pourquoi pour plus
de deux décennies, quasiment l’âge de Moustapha, le peuple
iraqien devait-il subir l’embargo, la guerre et les
stratagèmes ? Et enfin pourquoi ce sont les gens simples qui
doivent payer la facture ? ».
Un seul rêve est encore vif, celui d’aller se baigner dans
le Tigre, son fleuve préféré où il pourra se rafraîchir pour
oublier la fatigue d’une journée de labeur. « Le Tigre est
le seul endroit qui pourrait me faire oublier le dur passé.
C’est comme les bras de ma mère où je peux me jeter pour me
reposer après un long périple ».
La nostalgie est là. « Lorsque je me retrouve seul, je
pleure comme un enfant. La terre n’est pas la seule chose
qu’on a perdue en batailles, les gens ont aussi beaucoup
changé ».
Cette ambiance électrique a beaucoup influencé la vie des
gens ordinaires. Vivre sous la peur montre le vrai visage
des individus. Les relations entre les voisins ne sont plus
celles d’autrefois. « Personnellement, j’ai reçu deux
menaces de mort par des inconnus. Je sortais le matin et je
ne savais pas si j’allais rentrer le soir. Ce qui aggrave la
situation c’est qu’on ne peut guère deviner d’où va
venir le prochain coup. Des milices ? Des Américains ? D’un
voisin chiite ? Même chez soi, on ne peut plus avoir la paix
car un missile pourrait nous tomber du ciel ».
En 2006, Moustapha devrait enfin prendre une décision à la
fois difficile et décisive, celle de quitter l’Iraq. « Ma
mère a été kidnappée devant son école pendant plus de 24
heures. Cet incident était pour moi la fin d’une patrie ».
Le moment le plus difficile a été celui du départ. Un autre
dur périple. « On a parcouru une distance de 900 km pour
arriver aux frontières avec la Jordanie. Cependant, les
autorités jordaniennes nous ont interdit de rentrer.
D’ailleurs, ils ont rejeté nos papiers. J’ai été largué dans
le désert accompagné de ma mère diabétique. On a pillé notre
argent durant le voyage. C’est là que j’ai pu reconnaître
pour la première fois la vraie valeur de la patrie. Sans
terre, on est sans cesse humilié ».
Les galettes chaudes sortent du four, Moustapha les place
dans un panier d’osier. Il fait une petite pause. Et prend
un livre sur l’Histoire de l’Iraq. Les chansons de
Abdel-Halim s’élèvent de sa cassette. Il sirote une tasse de
thé et poursuit : « Je suis maintenant plus calme. En Egypte,
j’ai découvert d’autres gens, sur une autre terre. Mais la
chose qui reste commune entre les deux peuples, c’est la
modestie et la simplicité des ouvriers. Un vrai trésor. A
notre arrivée en Egypte, une modeste famille égyptienne nous
a accueillis pendant plus d’une semaine et nous a aidés à
chercher un logement. Ces gens simples avec qui je vis
aujourd’hui nous ont fait connaître d’autres Iraqiens et
nous ont aidés à commencer ce projet », raconte Moustapha. «
Le peuple égyptien est brave et débrouillard malgré sa
pauvreté. C’est tout à fait vrai. Je suis parti en Syrie,
j’ai essayé de me rendre en Jordanie, personne ne nous a
tendu la main comme ici. Beaucoup d’Iraqiens rêvent de venir
en Egypte mais l’obtention des visas est de plus en plus
difficile », assure Moustapha qui s’apprête d’ailleurs à
épouser une Egyptienne .
Dina
Darwich