Al-Ahram Hebdo, Société | Trajets d'enfer
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 30 avril au 4 mai 2008, numéro 712

 

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Société

Transports Publics . Accusés d’être à l’origine de tous les maux de la circulation, les conducteurs d’autobus s’en défendent en dénonçant des conditions de travail inhumaines. Al-Ahram Hebdo a suivi un chauffeur dans son périple quotidien.

Trajets d'enfer

Gare routière de Hégaz à Héliopolis, le moteur de l’autobus gronde, les usagers montent, ils prennent place. Cinq minutes, un quart d’heure, une demi-heure se sont écoulées, l’autobus ne démarre pas, le chauffeur n’est même pas au volant. Les passagers ne cessent de regarder l’heure, ils sont impatients, mais personne n’ose interpeller le chauffeur qui est attablé tranquillement dans la cafétéria de la gare routière, sirotant son thé et bavardant avec ses collègues. Même lorsque le plus courageux des passagers ose l’interpeller, il ne réagit pas, se contentant d’expliquer qu’il a besoin d’un moment de repos pour mieux se concentrer sur sa conduite. « Cela ne changera rien de toute façon, la circulation nous retardera et vous arriverez quand même en retard », répond froidement Sayed, le chauffeur. Il prend enfin le volant après quarante minutes de retard.

D’une station à l’autre, de nouveaux passagers continuent de monter, ceux-là n’auront pas de place pour s’asseoir, alors ils restent debout et le chauffeur continue son parcours. Peu à peu, le trafic se fait de plus en plus dense, les rues commencent à être bloquées et Sayed pousse des ouf de lassitude en bougeant la tête de droite à gauche. Il marmonne, profère des insultes contre le gouvernement et le destin qui l’a poussé à accepter le métier de chauffeur. Cela ne le défoule pas pour autant : il met toute sa force sur le levier de vitesse, appuie à fond sur l’accélérateur, et commence à doubler les autres véhicules en faisant des queues de poisson. Bien sûr, il doit à plusieurs reprises sortir son bras gauche de la fenêtre pour avertir les autres chauffeurs qu’il va faire une manœuvre. Quant aux autres conducteurs, ils savent par expérience que les chauffeurs d’autobus sont maîtres de la situation. Alors, par prudence, les gens ne les provoquent pas et leur cèdent le passage pour éviter les accidents et les carambolages.

Pendant ce temps, les passagers sont secoués, serrés comme des sardines, ils étouffent, mais ont-ils le choix ? « Pourquoi ménager les autres, puisque nos chefs ne font rien pour améliorer nos conditions de travail, et si le chauffeur arrive toujours en retard, ce n’est guère sa faute. C’est comme si nos responsables ne vivaient pas sur la même planète que nous ».

En fait, rares sont les conducteurs de bus qui ne causent pas de problèmes et sont corrects. La plupart d’entre eux provoquent la pagaille et sont malséants. Ils ne respectent pas le code de la route et conduisent à vive allure. Et gare à celui qui leur fait une remarque, car ils peuvent manquer aux règles de la bienséance. Résultat : les chauffeurs sont accusés de tous les maux, d’autant plus que les journaux n’arrêtent pas de rapporter quotidiennement des cas d’accidents causés par leur imprudence.

Selon l’Organisme du transport public, ces chauffeurs sont censés suivre un itinéraire tracé et supposé être plus raisonnable et plus contrôlé. Mais les nouvelles de l’accident tragique de l’autobus qui est passé par dessus un pont, ou de celui qui circulait à toute vitesse, a dérapé et terminé sa route sur un trottoir, donnent la chair de poule. Une série d’accidents mortels qui ont fait des dizaines de victimes. Les responsables, eux, affirment que les chauffeurs de l’organisme sont des professionnels de la conduite et sont recrutés après des tests sévères. Ils sont soumis périodiquement à d’autres tests, y compris médicaux, pour vérifier leur état physique et psychique. Des déclarations difficiles à admettre pour les automobilistes contraints de slalomer sur les routes pour éviter ces mastodontes qui s’approprient la voie sans se soucier du reste du monde. Des déclarations qui font aussi sourire les chauffeurs qui connaissent des conditions de travail très difficiles et dont les responsables ne se soucient guère. Sayed affirme que personne ne peut supporter de conduire 8 heures d’affilée dans les rues du Caire sans perdre le contrôle de soi-même. « L’automobiliste cherche toujours la bagarre avec moi quand je lui demande de me céder le passage pour doubler une autre voiture, alors que lui est depuis une heure à peine à son volant et n’a pas de passagers à bord qui lui demandent constamment de s’arrêter, de se dépêcher ou de ralentir », dit-il.

La chaleur, l’embouteillage et le bruit font perdre la boule à Sayed qui commence sérieusement à s’énerver. Il élève la voix, insulte tout le monde, ne marque plus les arrêts, sous prétexte qu’il n’a pas entendu l’ordre. A présent, il s’arrête à sa guise, mais prend encore des passagers afin de compenser le nombre de billets qu’il perd en s’arrêtant à certaines stations seulement. Il nous rappelle qu’il doit vendre le plus grand nombre de billets pour bénéficier d’une bonne prime. En chemin, les passagers effrayés par ses coups de freins secs et permanents sont ballottés d’avant en arrière à la manière d’une balançoire. Après un brusque coup de frein, il se lève, laisse le moteur en marche et disparaît quelques minutes en tenant à la main une bouteille vide. Il revient avec cette même bouteille remplie et continue son parcours, puis s’arrête de nouveau devant un café en prétextant que la bouteille est trouée et qu’il n’a plus d’eau.

Etant sûr qu’il ne va pas l’entendre, un des passagers affirme que la scène de la bouteille trouée n’est qu’un mensonge et une astuce que font les chauffeurs pour perdre du temps. Sayed, qui sait très bien ce que les passagers répètent dans son dos, ne nie pas cette vérité. Au contraire, il affirme qu’il fait tout son possible pour arriver au terminus en retard pour diminuer le nombre de tours qu’il fait pendant ses heures de travail. Avec ses cheveux blancs, ses rides, la fatigue se lit sur son visage et dans ses gestes, il se demande tout autant que ses collègues : « Pourquoi ferais-je mieux ? Pourquoi tenir compte des passagers ou des responsables ? Pourquoi se tuer au travail puisque après 15, 18 ou 20 ans de service, notre salaire mensuel ne dépassera pas les 600 L.E. et même les primes qui nous sont octroyées, selon le bon vouloir du directeur, n’excèdent pas les 1 600 livres ».

Sayed continue son trajet et ni les remontrances des passagers ni les klaxons actionnés à son égard n’ont eu d’effets sur lui, pas même les injures proférées par les automobilistes. Ce chauffeur ne pipe pas mot, garde un visage de marbre et se contente de faire un signe de la main comme s’il voulait leur signifier : « Allez au diable ».

Enfin, c’est le terminus de Attaba. Arrivé là-bas, Sayed descend avec le collecteur qui vide ses poches des billets et de l’argent qu’il a ramassé, fait ses calculs et commande un verre de thé avec du lait et beaucoup de sucre et une chicha pour se relaxer un peu et reprendre de nouveau son travail. Cela peut prendre dix minutes, peut-être plus. Pendant ce temps, les nouveaux passagers, qui sont montés dans l’autobus pour partir avec lui à Héliopolis, n’ont plus qu’à poireauter .

Hanaa Mékkawi

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