Transports Publics .
Accusés d’être à l’origine de tous les maux de la
circulation, les conducteurs d’autobus s’en défendent en
dénonçant des conditions de travail inhumaines. Al-Ahram
Hebdo a suivi un chauffeur dans son périple quotidien.
Trajets d'enfer
Gare
routière de Hégaz à Héliopolis, le moteur de l’autobus
gronde, les usagers montent, ils prennent place. Cinq
minutes, un quart d’heure, une demi-heure se sont écoulées,
l’autobus ne démarre pas, le chauffeur n’est même pas au
volant. Les passagers ne cessent de regarder l’heure, ils
sont impatients, mais personne n’ose interpeller le
chauffeur qui est attablé tranquillement dans la cafétéria
de la gare routière, sirotant son thé et bavardant avec ses
collègues. Même lorsque le plus courageux des passagers ose
l’interpeller, il ne réagit pas, se contentant d’expliquer
qu’il a besoin d’un moment de repos pour mieux se concentrer
sur sa conduite. « Cela ne changera rien de toute façon, la
circulation nous retardera et vous arriverez quand même en
retard », répond froidement Sayed, le chauffeur. Il prend
enfin le volant après quarante minutes de retard.
D’une station à l’autre, de nouveaux passagers continuent de
monter, ceux-là n’auront pas de place pour s’asseoir, alors
ils restent debout et le chauffeur continue son parcours.
Peu à peu, le trafic se fait de plus en plus dense, les rues
commencent à être bloquées et Sayed pousse des ouf de
lassitude en bougeant la tête de droite à gauche. Il
marmonne, profère des insultes contre le gouvernement et le
destin qui l’a poussé à accepter le métier de chauffeur.
Cela ne le défoule pas pour autant : il met toute sa force
sur le levier de vitesse, appuie à fond sur l’accélérateur,
et commence à doubler les autres véhicules en faisant des
queues de poisson. Bien sûr, il doit à plusieurs reprises
sortir son bras gauche de la fenêtre pour avertir les autres
chauffeurs qu’il va faire une manœuvre. Quant aux autres
conducteurs, ils savent par expérience que les chauffeurs
d’autobus sont maîtres de la situation. Alors, par prudence,
les gens ne les provoquent pas et leur cèdent le passage
pour éviter les accidents et les carambolages.
Pendant ce temps, les passagers sont secoués, serrés comme
des sardines, ils étouffent, mais ont-ils le choix ? «
Pourquoi ménager les autres, puisque nos chefs ne font rien
pour améliorer nos conditions de travail, et si le chauffeur
arrive toujours en retard, ce n’est guère sa faute. C’est
comme si nos responsables ne vivaient pas sur la même
planète que nous ».
En fait, rares sont les conducteurs de bus qui ne causent
pas de problèmes et sont corrects. La plupart d’entre eux
provoquent la pagaille et sont malséants. Ils ne respectent
pas le code de la route et conduisent à vive allure. Et gare
à celui qui leur fait une remarque, car ils peuvent manquer
aux règles de la bienséance. Résultat : les chauffeurs sont
accusés de tous les maux, d’autant plus que les journaux
n’arrêtent pas de rapporter quotidiennement des cas
d’accidents causés par leur imprudence.
Selon
l’Organisme du transport public, ces chauffeurs sont censés
suivre un itinéraire tracé et supposé être plus raisonnable
et plus contrôlé. Mais les nouvelles de l’accident tragique
de l’autobus qui est passé par dessus un pont, ou de celui
qui circulait à toute vitesse, a dérapé et terminé sa route
sur un trottoir, donnent la chair de poule. Une série
d’accidents mortels qui ont fait des dizaines de victimes.
Les responsables, eux, affirment que les chauffeurs de
l’organisme sont des professionnels de la conduite et sont
recrutés après des tests sévères. Ils sont soumis
périodiquement à d’autres tests, y compris médicaux, pour
vérifier leur état physique et psychique. Des déclarations
difficiles à admettre pour les automobilistes contraints de
slalomer sur les routes pour éviter ces mastodontes qui
s’approprient la voie sans se soucier du reste du monde. Des
déclarations qui font aussi sourire les chauffeurs qui
connaissent des conditions de travail très difficiles et
dont les responsables ne se soucient guère. Sayed affirme
que personne ne peut supporter de conduire 8 heures
d’affilée dans les rues du Caire sans perdre le contrôle de
soi-même. « L’automobiliste cherche toujours la bagarre avec
moi quand je lui demande de me céder le passage pour doubler
une autre voiture, alors que lui est depuis une heure à
peine à son volant et n’a pas de passagers à bord qui lui
demandent constamment de s’arrêter, de se dépêcher ou de
ralentir », dit-il.
La chaleur, l’embouteillage et le bruit font perdre la boule
à Sayed qui commence sérieusement à s’énerver. Il élève la
voix, insulte tout le monde, ne marque plus les arrêts, sous
prétexte qu’il n’a pas entendu l’ordre. A présent, il
s’arrête à sa guise, mais prend encore des passagers afin de
compenser le nombre de billets qu’il perd en s’arrêtant à
certaines stations seulement. Il nous rappelle qu’il doit
vendre le plus grand nombre de billets pour bénéficier d’une
bonne prime. En chemin, les passagers effrayés par ses coups
de freins secs et permanents sont ballottés d’avant en
arrière à la manière d’une balançoire. Après un brusque coup
de frein, il se lève, laisse le moteur en marche et
disparaît quelques minutes en tenant à la main une bouteille
vide. Il revient avec cette même bouteille remplie et
continue son parcours, puis s’arrête de nouveau devant un
café en prétextant que la bouteille est trouée et qu’il n’a
plus d’eau.
Etant sûr qu’il ne va pas l’entendre, un des passagers
affirme que la scène de la bouteille trouée n’est qu’un
mensonge et une astuce que font les chauffeurs pour perdre
du temps. Sayed, qui sait très bien ce que les passagers
répètent dans son dos, ne nie pas cette vérité. Au
contraire, il affirme qu’il fait tout son possible pour
arriver au terminus en retard pour diminuer le nombre de
tours qu’il fait pendant ses heures de travail. Avec ses
cheveux blancs, ses rides, la fatigue se lit sur son visage
et dans ses gestes, il se demande tout autant que ses
collègues : « Pourquoi ferais-je mieux ? Pourquoi tenir
compte des passagers ou des responsables ? Pourquoi se tuer
au travail puisque après 15, 18 ou 20 ans de service, notre
salaire mensuel ne dépassera pas les 600 L.E. et même les
primes qui nous sont octroyées, selon le bon vouloir du
directeur, n’excèdent pas les 1 600 livres ».
Sayed continue son trajet et ni les remontrances des
passagers ni les klaxons actionnés à son égard n’ont eu
d’effets sur lui, pas même les injures proférées par les
automobilistes. Ce chauffeur ne pipe pas mot, garde un
visage de marbre et se contente de faire un signe de la main
comme s’il voulait leur signifier : « Allez au diable ».
Enfin, c’est le terminus de Attaba. Arrivé là-bas, Sayed
descend avec le collecteur qui vide ses poches des billets
et de l’argent qu’il a ramassé, fait ses calculs et commande
un verre de thé avec du lait et beaucoup de sucre et une
chicha pour se relaxer un peu et reprendre de nouveau son
travail. Cela peut prendre dix minutes, peut-être plus.
Pendant ce temps, les nouveaux passagers, qui sont montés
dans l’autobus pour partir avec lui à Héliopolis, n’ont plus
qu’à poireauter .
Hanaa
Mékkawi