Alimentation .
Des reliefs de nourriture et des denrées alimentaires
avariées ou périmées envahissent les marchés populaires et
garnissent les tables des ménages aux revenus modestes. Un
business fructueux pour certains et une nécessité pour les
pauvres.
L’art de s’accommoder des restes
Ils
viennent de partout, d’Imbaba, de Kitkat et de Warraq, ces
bidonvilles, foyers de la pauvreté et de l’informel.
Destination : Souq Al-Gomaa, ou le marché hebdomadaire du
vendredi, là où ils doivent s’approvisionner. En fait, pour
chercher quelque chose à manger. Et avec quelle excitation,
ils le font ! Ils se bousculent et s’arrachent les articles
des mains avant que l’étalage ne se vide. Evidemment,
l’affaire est claire ; il s’agit de produits qui sont vendus
à bas prix. Faim et pauvreté obligent, personne ne
s’inquiète de leur provenance ou vérifie la date
d’expiration. Du thon à 1,75 pts. 1 kilo de hareng ou de
fessikh à 2 L.E. Une boîte de fromage de 2 kg à 3 L.E. Sept
bouteilles de jus à 1 L.E. Sept bâtonnets de chocolat et 500
g de cacao à 1 L.E. Et des aliments déjà préparés et vendus
dans des barquettes. Un petit plat de riz accompagné d’une
cuisse de poulet se vend à 2,5 L.E. Un morceau de pâtisserie
orientale ou une tranche de gâteau à 50 pts, etc.
L’important pour les pauvres gens est de nourrir leurs
familles avec leurs revenus bien maigres.
Mais est-ce une vente promotionnelle comme celle qui se fait
dans les supermarchés ou une bourse des produits douteux ?
Hassan, un vendeur ambulant, étale des boîtes de fromage, de
confiture et de thon. Elles sont rouillées et bombées. Et le
marchand ne prend pas la peine d’en camoufler les défauts.
Pour lui, ce ne sont que des détails sans importance. Et
quand quelqu’un s’arrête et lui pose la question « Pourquoi
les boîtes sont-elles bombées ? », il lui répond : « C’est
une offre faite par certaines sociétés alimentaires pour
liquider des articles dont la date d’expiration est
dépassée. Ne craignez rien, vous n’allez pas en mourir,
l’estomac de l’Egyptien est capable de digérer des galets ».
Fatalité ou ignorance ? Le client de ce type de souk
populaire ne sait pas qu’on est en train de lui vendre des
aliments impropres à la consommation. Ces restes d’aliments
proviennent des restaurants, en plus des produits périmés et
retirés des usines alimentaires ou des étalages des
supermarchés et même des miettes qui restent de la
consommation individuelle. Une mine d’or pour des éboueurs
qui vont chercher tout ce qui peut être revendu. Un marché
fructueux aussi bien pour les éboueurs que pour les
marchands ambulants et un business qui a pris de l’ampleur
par les temps qui courent. Selon les chiffres officiels du
secteur général d’inspection sur les marchandises, 19 707
tonnes de produits alimentaires avariés ont été saisis dans
506 petites et grandes usines, et depuis le début de
l’année, 7 685 procès ont été intentés contre des auteurs de
contraventions relatives à la qualité de la nourriture.
Un consommateur à la dérive
Et ce n’est rien par rapport à ce que l’on découvre dans les
souks populaires qui comptent environ 2,8 millions de
marchands ambulants. Mais qu’est-ce qui se passe en réalité
dans ces marchés ? Les quelques exemples ci-haut évoqués
parmi tant d’autres montrent que le consommateur égyptien ne
jouit d’aucune protection. D’où la question lancinante de
savoir comment ces marchands se procurent ces produits
alimentaires à bas prix. Kamal, un chiffonnier au quartier
de Zamalek, donne suffisamment d’éléments qui répondent à
cette interrogation et nous éclaire sur la provenance de ces
aliments.
Il est 10h du matin, Kamal, comme à son habitude, fait le
ramassage des poubelles de quelques restaurants et hôtels
dans un quartier huppé. A peine a-t-il ramassé les rebuts
qu’il se met à faire un tri minutieux des aliments.
Aujourd’hui, la journée est plutôt fructueuse. C’est la
saison des mariages, et les restaurants jettent beaucoup de
nourriture. « Les humains comme les animaux vont profiter de
ces aliments. Le surplus jeté par la classe huppée garnira
les tables des plus pauvres », dit-il, tout en ajoutant : «
Je ramasse tous les morceaux de viande, de poulet, de
fromage et même de fruits qui peuvent être consommés et je
les range dans un carton bien propre loin des autres ordures
». Kamal fait la même chose pour toutes les ordures des
hôtels et des restaurants du quartier. Une fois son travail
terminé, il se hâte pour rentrer avant que la nourriture ne
prenne des odeurs. C’est à Hay Al-Zarayeb (quartier des
étables) à Manchiyet Nasser, plus connu au Caire sous le nom
du quartier des zabbalines (chiffonniers) que commence la
véritable opération de tri. De jeunes garçons s’adonnent à
cette tâche difficile. Les viandes sont mises de côté pour
être nettoyées du reste de mayonnaise, de moutarde, de sauce
ou de légumes coupés finement qui les garnissent, les
fromages sont placés dans des barquettes ainsi que les
gâteaux, le riz et les pâtes qui peuvent être consommés. Et
c’est au moallem Chawqi, chef des zabbalines, de contacter
les marchands ambulants des différents marchés et de fixer
ses prix. « L’idée de collecter le reste des aliments des
restaurants vient de nous, les zabbalines. Mais la Banque
alimentaire nous a devancés et nous concurrence dans notre
gagne-pain ». Une banque constituée par des hommes
d’affaires pour offrir des plats aux pauvres, pris des
surplus des grands restaurants et hôtels mais supposés être
propres. Le moallem explique, lui aussi, que non seulement
il récupère de la bonne nourriture dans les restaurants et
les hôtels mais aussi dans les maisons et ce suivant les
quartiers. A Zamalek, Doqqi, Mohandessine et Héliopolis, les
ordures des citoyens réservent parfois des surprises, même
si les quantités ne sont pas énormes à comparer avec les
restaurants et les hôtels.
La poule aux œufs d’or, ce sont les déchets qui sortent des
usines alimentaires et des conserveries : de la marchandise
avariée suite aux mauvaises conditions de conservation, des
boîtes de conserve difformes, rouillées et d’autres dont le
délai a expiré. Ces produits alimentaires censés être
incinérés sont retrouvés sur le marché et présentent une
menace sérieuse pour la santé de ceux qui vont les
consommer. Des produits dont on dissimulera la date
d’expiration pour tromper le consommateur.
Un trésor découvert
Des astuces, des filouteries, tout est bon pour arriver à
écouler de la marchandise impropre à la consommation. Et
voilà que dans une usine située à la Cité du 6 Octobre, une
chambre froide en panne de réfrigération dégageait à mille
lieues une odeur nauséabonde qui empestait l’atmosphère.
Tout le lot de fromage, de beurre, de lait et de yaourt a
été avarié. Un constat désolant et révoltant, une
camionnette était là pour charger cette marchandise. Un chef
des zabbalines s’est entendu avec un responsable de l’usine
pour acheter tout ce lot avarié, alors qu’il devait être
incinéré. Mais que va faire ce moellam avec tous ces
produits avariés ? Il va les écouler dans des souks
populaires tels que Souq Al-Gomaa à Imbaba, à Tounsi, Souq
Al-Had, et Souq Al-Talat, sans oublier les marchés de Ezbet
Khaïrallah à Bassatine et Ezbet Abou-Qarn et Batn Al-Baqara
au Vieux-Caire. On comprend à présent ce qui s’est passé à
la Cité du 6 Octobre où un appel d’offres pour la location
de la décharge publique a réuni les grosses têtes des
zabbalines. L’un d’eux, surnommé l’empereur des ordures, a
proposé 3 millions de L.E. pour le bail. Cette décharge est
une mine d’or pour les zabbalines de par sa situation. Elle
est située non loin des usines et sociétés alimentaires. Le
réseau composé d’éboueurs et de marchands véreux active sans
scrupule et met en danger la vie des pauvres qui, vu leurs
conditions, n’hésitent pas à acheter des produits avariés
pour se remplir la panse. « Pourquoi les regards sont-ils
braqués sur les pauvres et jamais sur les restaurants et
supermarchés qui vendent aussi des aliments périmés », se
demande Abdel-Salam, un vendeur ambulant au Souq Al-Gomaa.
Ce dernier argumente que le client achète de son plein gré.
Et s’il ne le fait pas, il ne trouvera rien à manger. « La
préoccupation majeure du citoyen qui n’a plus les moyens
pour faire face à la cherté de la vie est de trouver de quoi
remplir sa panse. Au lieu de chercher dans les poubelles, il
est servi presque à domicile ». Selon Abdel-Rahmane Chahine,
le porte-parole du ministère de la Santé, la cause
principale de la propagation de ces aliments avariés est le
consommateur. Autrement dit, il est le premier responsable
vu qu’il n’est pas conscient de son droit et accepte de
consommer des produits dont il ignore la provenance. D’après
lui, la sécurité alimentaire doit être assurée avant tout
par les consommateurs eux-mêmes. Dès qu’ils constatent une
anomalie, notamment des signes d’avarie, ils doivent le
signaler. En effet, tout changement de coloration du produit
alimentaire, de goût ou de consistance, doit être signalé
auprès des services compétents, tel est le principe général.
Cependant, la sociologue Nadia Radwane pense que la pauvreté
et les mauvaises conditions économiques ont poussé les gens
à manger n’importe quoi et ne font plus attention aux
critères de santé. « D’un autre côté, les commerçants véreux
courent après le gain facile et rapide et n’hésitent pas à
écouler des produits alimentaires douteux et dont la date de
péremption est dépassée. Sans oublier les petites usines qui
travaillent au noir et ne respectent aucune hygiène, allant
jusqu’à avoir l’audace de plagier des marques déposées »,
explique-t-elle. Et d’ajouter : « Il serait raisonnable
qu’une seule institution soit responsable du contrôle
sanitaire des aliments au lieu de la présence de 17
institutions (telles que les ministères de la Santé, de
l’Agriculture, du Commerce, la police de
l’approvisionnement, l’Organisme de la protection du
consommateur) qui ne sont jamais en coordination entre elles
». « Si la pauvreté était un homme, je l’aurais abattu.
C’est ce qui nous a conduits à cette situation. Une
situation qui nous a rendus incapables de distinguer le bon
du mauvais. De la viande hachée bien assaisonnée pour que
personne ne doute que c’est de la viande d’âne ou de chien.
Du lait mélangé à de la poudre de céramique et des olives
noires vernies d’un liquide de chaussures et du mékhallel
(conserve de légumes) auquel on a ajouté un peu d’excréments
pour le faire fermenter. Un bon repas pour nous immuniser et
nous préparer aux restes des poubelles des restaurants et
hôtels », conclut Saber, un fidèle client du Souq Al-Gomaa,
qui vient de découvrir la provenance des produits qui sont
écoulés dans ces marchés.
Chahinaz Gheith