Al-Ahram Hebdo,Société | L’art de s’accommoder des restes
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 30 avril au 4 mai 2008, numéro 712

 

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Société

Alimentation . Des reliefs de nourriture et des denrées alimentaires avariées ou périmées envahissent les marchés populaires et garnissent les tables des ménages aux revenus modestes. Un business fructueux pour certains et une nécessité pour les pauvres.

L’art de s’accommoder des restes

Ils viennent de partout, d’Imbaba, de Kitkat et de Warraq, ces bidonvilles, foyers de la pauvreté et de l’informel. Destination : Souq Al-Gomaa, ou le marché hebdomadaire du vendredi, là où ils doivent s’approvisionner. En fait, pour chercher quelque chose à manger. Et avec quelle excitation, ils le font ! Ils se bousculent et s’arrachent les articles des mains avant que l’étalage ne se vide. Evidemment, l’affaire est claire ; il s’agit de produits qui sont vendus à bas prix. Faim et pauvreté obligent, personne ne s’inquiète de leur provenance ou vérifie la date d’expiration. Du thon à 1,75 pts. 1 kilo de hareng ou de fessikh à 2 L.E. Une boîte de fromage de 2 kg à 3 L.E. Sept bouteilles de jus à 1 L.E. Sept bâtonnets de chocolat et 500 g de cacao à 1 L.E. Et des aliments déjà préparés et vendus dans des barquettes. Un petit plat de riz accompagné d’une cuisse de poulet se vend à 2,5 L.E. Un morceau de pâtisserie orientale ou une tranche de gâteau à 50 pts, etc. L’important pour les pauvres gens est de nourrir leurs familles avec leurs revenus bien maigres.

Mais est-ce une vente promotionnelle comme celle qui se fait dans les supermarchés ou une bourse des produits douteux ? Hassan, un vendeur ambulant, étale des boîtes de fromage, de confiture et de thon. Elles sont rouillées et bombées. Et le marchand ne prend pas la peine d’en camoufler les défauts. Pour lui, ce ne sont que des détails sans importance. Et quand quelqu’un s’arrête et lui pose la question « Pourquoi les boîtes sont-elles bombées ? », il lui répond : « C’est une offre faite par certaines sociétés alimentaires pour liquider des articles dont la date d’expiration est dépassée. Ne craignez rien, vous n’allez pas en mourir, l’estomac de l’Egyptien est capable de digérer des galets ».

Fatalité ou ignorance ? Le client de ce type de souk populaire ne sait pas qu’on est en train de lui vendre des aliments impropres à la consommation. Ces restes d’aliments proviennent des restaurants, en plus des produits périmés et retirés des usines alimentaires ou des étalages des supermarchés et même des miettes qui restent de la consommation individuelle. Une mine d’or pour des éboueurs qui vont chercher tout ce qui peut être revendu. Un marché fructueux aussi bien pour les éboueurs que pour les marchands ambulants et un business qui a pris de l’ampleur par les temps qui courent. Selon les chiffres officiels du secteur général d’inspection sur les marchandises, 19 707 tonnes de produits alimentaires avariés ont été saisis dans 506 petites et grandes usines, et depuis le début de l’année, 7 685 procès ont été intentés contre des auteurs de contraventions relatives à la qualité de la nourriture.

Un consommateur à la dérive

Et ce n’est rien par rapport à ce que l’on découvre dans les souks populaires qui comptent environ 2,8 millions de marchands ambulants. Mais qu’est-ce qui se passe en réalité dans ces marchés ? Les quelques exemples ci-haut évoqués parmi tant d’autres montrent que le consommateur égyptien ne jouit d’aucune protection. D’où la question lancinante de savoir comment ces marchands se procurent ces produits alimentaires à bas prix. Kamal, un chiffonnier au quartier de Zamalek, donne suffisamment d’éléments qui répondent à cette interrogation et nous éclaire sur la provenance de ces aliments.

Il est 10h du matin, Kamal, comme à son habitude, fait le ramassage des poubelles de quelques restaurants et hôtels dans un quartier huppé. A peine a-t-il ramassé les rebuts qu’il se met à faire un tri minutieux des aliments. Aujourd’hui, la journée est plutôt fructueuse. C’est la saison des mariages, et les restaurants jettent beaucoup de nourriture. « Les humains comme les animaux vont profiter de ces aliments. Le surplus jeté par la classe huppée garnira les tables des plus pauvres », dit-il, tout en ajoutant : « Je ramasse tous les morceaux de viande, de poulet, de fromage et même de fruits qui peuvent être consommés et je les range dans un carton bien propre loin des autres ordures ». Kamal fait la même chose pour toutes les ordures des hôtels et des restaurants du quartier. Une fois son travail terminé, il se hâte pour rentrer avant que la nourriture ne prenne des odeurs. C’est à Hay Al-Zarayeb (quartier des étables) à Manchiyet Nasser, plus connu au Caire sous le nom du quartier des zabbalines (chiffonniers) que commence la véritable opération de tri. De jeunes garçons s’adonnent à cette tâche difficile. Les viandes sont mises de côté pour être nettoyées du reste de mayonnaise, de moutarde, de sauce ou de légumes coupés finement qui les garnissent, les fromages sont placés dans des barquettes ainsi que les gâteaux, le riz et les pâtes qui peuvent être consommés. Et c’est au moallem Chawqi, chef des zabbalines, de contacter les marchands ambulants des différents marchés et de fixer ses prix. « L’idée de collecter le reste des aliments des restaurants vient de nous, les zabbalines. Mais la Banque alimentaire nous a devancés et nous concurrence dans notre gagne-pain ». Une banque constituée par des hommes d’affaires pour offrir des plats aux pauvres, pris des surplus des grands restaurants et hôtels mais supposés être propres. Le moallem explique, lui aussi, que non seulement il récupère de la bonne nourriture dans les restaurants et les hôtels mais aussi dans les maisons et ce suivant les quartiers. A Zamalek, Doqqi, Mohandessine et Héliopolis, les ordures des citoyens réservent parfois des surprises, même si les quantités ne sont pas énormes à comparer avec les restaurants et les hôtels.

La poule aux œufs d’or, ce sont les déchets qui sortent des usines alimentaires et des conserveries : de la marchandise avariée suite aux mauvaises conditions de conservation, des boîtes de conserve difformes, rouillées et d’autres dont le délai a expiré. Ces produits alimentaires censés être incinérés sont retrouvés sur le marché et présentent une menace sérieuse pour la santé de ceux qui vont les consommer. Des produits dont on dissimulera la date d’expiration pour tromper le consommateur.

Un trésor découvert

Des astuces, des filouteries, tout est bon pour arriver à écouler de la marchandise impropre à la consommation. Et voilà que dans une usine située à la Cité du 6 Octobre, une chambre froide en panne de réfrigération dégageait à mille lieues une odeur nauséabonde qui empestait l’atmosphère. Tout le lot de fromage, de beurre, de lait et de yaourt a été avarié. Un constat désolant et révoltant, une camionnette était là pour charger cette marchandise. Un chef des zabbalines s’est entendu avec un responsable de l’usine pour acheter tout ce lot avarié, alors qu’il devait être incinéré. Mais que va faire ce moellam avec tous ces produits avariés ? Il va les écouler dans des souks populaires tels que Souq Al-Gomaa à Imbaba, à Tounsi, Souq Al-Had, et Souq Al-Talat, sans oublier les marchés de Ezbet Khaïrallah à Bassatine et Ezbet Abou-Qarn et Batn Al-Baqara au Vieux-Caire. On comprend à présent ce qui s’est passé à la Cité du 6 Octobre où un appel d’offres pour la location de la décharge publique a réuni les grosses têtes des zabbalines. L’un d’eux, surnommé l’empereur des ordures, a proposé 3 millions de L.E. pour le bail. Cette décharge est une mine d’or pour les zabbalines de par sa situation. Elle est située non loin des usines et sociétés alimentaires. Le réseau composé d’éboueurs et de marchands véreux active sans scrupule et met en danger la vie des pauvres qui, vu leurs conditions, n’hésitent pas à acheter des produits avariés pour se remplir la panse. « Pourquoi les regards sont-ils braqués sur les pauvres et jamais sur les restaurants et supermarchés qui vendent aussi des aliments périmés », se demande Abdel-Salam, un vendeur ambulant au Souq Al-Gomaa. Ce dernier argumente que le client achète de son plein gré. Et s’il ne le fait pas, il ne trouvera rien à manger. « La préoccupation majeure du citoyen qui n’a plus les moyens pour faire face à la cherté de la vie est de trouver de quoi remplir sa panse. Au lieu de chercher dans les poubelles, il est servi presque à domicile ». Selon Abdel-Rahmane Chahine, le porte-parole du ministère de la Santé, la cause principale de la propagation de ces aliments avariés est le consommateur. Autrement dit, il est le premier responsable vu qu’il n’est pas conscient de son droit et accepte de consommer des produits dont il ignore la provenance. D’après lui, la sécurité alimentaire doit être assurée avant tout par les consommateurs eux-mêmes. Dès qu’ils constatent une anomalie, notamment des signes d’avarie, ils doivent le signaler. En effet, tout changement de coloration du produit alimentaire, de goût ou de consistance, doit être signalé auprès des services compétents, tel est le principe général. Cependant, la sociologue Nadia Radwane pense que la pauvreté et les mauvaises conditions économiques ont poussé les gens à manger n’importe quoi et ne font plus attention aux critères de santé. « D’un autre côté, les commerçants véreux courent après le gain facile et rapide et n’hésitent pas à écouler des produits alimentaires douteux et dont la date de péremption est dépassée. Sans oublier les petites usines qui travaillent au noir et ne respectent aucune hygiène, allant jusqu’à avoir l’audace de plagier des marques déposées », explique-t-elle. Et d’ajouter : « Il serait raisonnable qu’une seule institution soit responsable du contrôle sanitaire des aliments au lieu de la présence de 17 institutions (telles que les ministères de la Santé, de l’Agriculture, du Commerce, la police de l’approvisionnement, l’Organisme de la protection du consommateur) qui ne sont jamais en coordination entre elles ». « Si la pauvreté était un homme, je l’aurais abattu. C’est ce qui nous a conduits à cette situation. Une situation qui nous a rendus incapables de distinguer le bon du mauvais. De la viande hachée bien assaisonnée pour que personne ne doute que c’est de la viande d’âne ou de chien. Du lait mélangé à de la poudre de céramique et des olives noires vernies d’un liquide de chaussures et du mékhallel (conserve de légumes) auquel on a ajouté un peu d’excréments pour le faire fermenter. Un bon repas pour nous immuniser et nous préparer aux restes des poubelles des restaurants et hôtels », conclut Saber, un fidèle client du Souq Al-Gomaa, qui vient de découvrir la provenance des produits qui sont écoulés dans ces marchés.

Chahinaz Gheith

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