Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mobilisme et tensions extrêmes
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 Semaine du 30 avril au 4 mai 2008, numéro 712

 

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Opinion
 

Mobilisme et tensions extrêmes

Amr Hamzawi
Politologue

Au cours des quelques dernières semaines, les événements sociaux et politiques se sont enchaînés, révélant une réalité égyptienne tendue à l’extrême. Il est vrai que les forces de sécurité ont réussi à étouffer la grève générale du 6 avril à laquelle avaient appelé divers organisations civiles et mouvements politiques en protestation contre la hausse des prix. Cependant, les affrontements qui se sont déclenchés ce jour-là dans la ville industrielle de Mahalla entre les forces de sécurité et les manifestants ont soulevé de nombreuses interrogations autour des véritables répercussions de la détérioration des conditions de vie de la majorité des Egyptiens et de la stabilité de l’ordre général. Quelques semaines auparavant, les tensions et les protestations sociales s’étaient déclenchées face à la répression avec laquelle le régime au pouvoir a géré les élections municipales sans aucun contrôle judiciaire, et une opposition ligotée, sans oublier l’exclusion quasi totale de la faction la plus importante et la plus organisée, les Frères musulmans. Ce qui a renvoyé la vie politique au gel des années 1990 après le dynamisme et l’ouverture des années 2003 à 2005.

L’étroitesse des débouchés sociaux et politiques s’aggrave encore plus en l’absence d’une vision stratégique globale à même de remédier à cette situation et gérer les crises qui peuvent en découler. En effet, les deux principaux acteurs de la scène égyptienne, le régime au pouvoir et les Frères musulmans, ne possèdent aucune vision.

Le régime au pouvoir balance entre deux tendances. D’une part, il met en avant des promesses optimistes de stopper la détérioration des conditions de vie, de moderniser le réseau de l’assurance sociale, d’augmenter les salaires, de réduire les taux d’inflation, tout en présentant des concessions allant dans la même direction (à l’instar de la décision du chef de l’Etat de supprimer les taxes sur les produits alimentaires de base et sur certains médicaments). D’autre part, il adopte des politiques contraires imposées par les organismes économiques internationaux et le processus continu de privatisation. Sans oublier les intérêts des groupes de pression influents proches des cercles de prise de décision. Il est vrai que l’amélioration de la performance de l’économie égyptienne et l’afflux des investissements étrangers (essentiellement du Golfe) ont octroyé au régime une certaine flexibilité ainsi que quelques ressources supplémentaires pour faire face aux troubles sociaux. Cependant, l’absence d’une vision stratégique pour gérer ce transfert à une économie de marché avec une société dont le tiers de la population ou plus vit en dessous du seuil de la pauvreté a réduit l’efficacité des mesures officielles, de quoi les taxer de  solutions partielles et temporaires.

Le régime au pouvoir avait pris l’habitude d’employer divers outils pour empêcher que les troubles sociaux ne coïncident avec le blocage de la vie politique. Il permettait ainsi des éclaircies partielles dans la vie politique pour alléger l’acuité des crises sociales. Mais le pouvoir semble aujourd’hui refuser de présenter de telles concessions. Il est peut-être convaincu de la priorité d’autres questions avec en tête les préparatifs du transfert du pouvoir après le président Moubarak. Ou bien craint-il qu’une éclaircie politique ne mène à la croissance des énergies positives et des espaces d’action des forces de l’opposition avec en tête les Frères musulmans ? Il en a découlé une dépendance totale des services de  sécurité et de répression qui se développent en permanence pour gérer la politique. Il en a découlé aussi une incapacité du régime au pouvoir de concevoir une vision stratégique et de trouver des moyens pour dépasser les crises actuelles.

Cette pénurie stratégique et l’incapacité de formuler une vision globale commencent aussi à saper la cohésion de l’opposition et à menacer sa légitimité. Des partis comme le Wafd et le Rassemblement ont effectué des coalitions non déclarées avec le pouvoir en place. Ces coalitions leur garantissent un minimum de représentation aux conseils législatifs. Cependant, elles leur ôtent une grande partie de leur indépendance et de leur crédibilité en tant que forces d’opposition désireuses de changer et de réformer. Par contre, les partis comme le Front démocratique à l’orientation libérale et le parti nassérien Al-Karama (en fondation) tentent de développer les outils de l’action politique d’opposition et de coopérer pour obliger le régime au pouvoir à alléger les entraves imposées sur leurs mouvements. Ainsi, leur efficacité reste-t-elle fort limitée.

Quant aux Frères musulmans, ils n’ont plus aujourd’hui l’équilibre stratégique et la cohérence organisationnelle qui les ont longtemps caractérisés et qui leur ont permis, en plus de leur popularité, de préserver leur présence et leur rôle politique. Et ce, malgré leur relation conflictuelle avec le régime au pouvoir. Aujourd’hui, la confrérie trébuche, à l’instar des autres acteurs de la scène, entre des positions contradictoires et des mesures boiteuses sur lesquelles elle revient sans explication convaincante pour l’opinion publique ou pour ses partisans. Après avoir annoncé, l’été dernier, l’avant-projet du programme politique de leur futur parti, les Frères se sont empressés de tourner la page d’une manière douteuse, et les leaders du bureau de guide ont expliqué que la mouture est en train d’être peaufinée. Puis, vint la dernière position des Frères envers les élections municipales pour prouver encore une fois qu’ils manquent d’équilibre. Ils ont voulu participer aux élections pour prouver leur existence, mobiliser leurs bases et communiquer avec l’opinion publique. Finalement, ils ont décidé de boycotter les élections à cause de la répression du régime.

Cependant, des oppositions aussi fragiles et trébuchantes, quelles soient religieuses ou non religieuses, ne peuvent contribuer à trouver des solutions aux problèmes sociaux et politiques en Egypte. Paradoxalement, elles en sont devenues l’une des causes. Elles ont néanmoins peut-être formé le dynamisme et l’imagination des petits mouvements de protestations comme Kéfaya et les réseaux d’activistes. Elles ont aussi joué un rôle important dans la réapparition de la politique dans la rue égyptienne et dans l’ouverture sur les véritables foyers des troubles sociaux. C’est peut-être là le seul rayon lumineux sur une scène très tendue qui dégage une forte sensation d’immobilisme.

 

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