Mobilisme et tensions extrêmes
Amr Hamzawi
Politologue
Au cours des
quelques dernières semaines, les événements sociaux et
politiques se sont enchaînés, révélant une réalité
égyptienne tendue à l’extrême. Il est vrai que les forces de
sécurité ont réussi à étouffer la grève générale du 6 avril
à laquelle avaient appelé divers
organisations civiles et mouvements politiques en
protestation contre la hausse des prix. Cependant, les
affrontements qui se sont déclenchés ce jour-là dans la
ville industrielle de Mahalla
entre les forces de sécurité et les manifestants ont soulevé
de nombreuses interrogations autour des véritables
répercussions de la détérioration des conditions de vie de
la majorité des Egyptiens et de la stabilité de l’ordre
général. Quelques semaines auparavant, les tensions et les
protestations sociales s’étaient déclenchées face à la
répression avec laquelle le régime au pouvoir a géré les
élections municipales sans aucun contrôle judiciaire, et une
opposition ligotée, sans oublier l’exclusion quasi totale de
la faction la plus importante et la plus organisée, les
Frères musulmans. Ce qui a renvoyé la vie politique au gel
des années 1990 après le dynamisme et l’ouverture des années
2003 à 2005.
L’étroitesse des débouchés sociaux et politiques s’aggrave
encore plus en l’absence d’une vision stratégique globale à
même de remédier à cette situation et gérer les crises qui
peuvent en découler. En effet, les deux principaux acteurs
de la scène égyptienne, le régime au pouvoir et les Frères
musulmans, ne possèdent aucune vision.
Le régime au pouvoir balance entre deux tendances. D’une
part, il met en avant des promesses optimistes de stopper la
détérioration des conditions de vie, de moderniser le réseau
de l’assurance sociale, d’augmenter les salaires, de réduire
les taux d’inflation, tout en présentant des concessions
allant dans la même direction (à l’instar de la décision du
chef de l’Etat de supprimer les taxes sur les produits
alimentaires de base et sur certains médicaments). D’autre
part, il adopte des politiques contraires imposées par les
organismes économiques
internationaux et le processus continu de privatisation.
Sans oublier les intérêts des groupes de pression influents
proches des cercles de prise de décision. Il est vrai que
l’amélioration de la performance de l’économie égyptienne et
l’afflux des investissements étrangers (essentiellement du
Golfe) ont octroyé au régime une certaine flexibilité ainsi
que quelques ressources supplémentaires pour faire face aux
troubles sociaux. Cependant, l’absence d’une vision
stratégique pour gérer ce transfert à une économie de marché
avec une société dont le tiers de la population
ou plus vit en dessous du seuil
de la pauvreté a réduit l’efficacité des mesures
officielles, de quoi les taxer de solutions partielles
et temporaires.
Le régime au pouvoir avait pris l’habitude d’employer divers
outils pour empêcher que les troubles sociaux ne coïncident
avec le blocage de la vie politique. Il permettait ainsi des
éclaircies partielles dans la vie politique pour alléger
l’acuité des crises sociales. Mais le pouvoir semble
aujourd’hui refuser de présenter de telles concessions. Il
est peut-être convaincu de la priorité d’autres questions
avec en tête les préparatifs du transfert du pouvoir après
le président Moubarak. Ou bien craint-il qu’une éclaircie
politique ne mène à la croissance des énergies positives et
des espaces d’action des forces de l’opposition avec en tête
les Frères musulmans ? Il en a découlé une dépendance totale
des services de sécurité et de répression qui se
développent en permanence pour gérer la politique. Il en a
découlé aussi une incapacité du régime au pouvoir de
concevoir une vision stratégique et de trouver des moyens
pour dépasser les crises actuelles.
Cette pénurie stratégique et l’incapacité de formuler une
vision globale commencent aussi à saper la cohésion de
l’opposition et à menacer sa légitimité. Des partis comme le
Wafd et le Rassemblement ont effectué des coalitions non
déclarées avec le pouvoir en place. Ces coalitions leur
garantissent un minimum de représentation aux conseils
législatifs. Cependant, elles leur ôtent une grande partie
de leur indépendance et de leur crédibilité en tant que
forces d’opposition désireuses de changer et de réformer.
Par contre, les partis comme le Front démocratique à
l’orientation libérale et le parti nassérien Al-Karama (en
fondation) tentent de développer les outils de l’action
politique d’opposition et de coopérer pour obliger le régime
au pouvoir à alléger les entraves imposées sur leurs
mouvements. Ainsi, leur efficacité reste-t-elle fort
limitée.
Quant aux Frères musulmans, ils n’ont plus aujourd’hui
l’équilibre stratégique et la cohérence organisationnelle
qui les ont longtemps caractérisés et qui leur ont permis,
en plus de leur popularité, de préserver leur présence et
leur rôle politique. Et ce, malgré leur relation
conflictuelle avec le régime au pouvoir. Aujourd’hui, la
confrérie trébuche, à l’instar des autres acteurs de la
scène, entre des positions contradictoires et des mesures
boiteuses sur lesquelles elle revient sans explication
convaincante pour l’opinion publique ou pour ses partisans.
Après avoir annoncé, l’été dernier, l’avant-projet du
programme politique de leur futur parti, les Frères
se sont empressés de tourner la
page d’une manière douteuse, et les leaders du bureau de
guide ont expliqué que la mouture est en train d’être
peaufinée. Puis, vint la dernière position des Frères envers
les élections municipales pour prouver encore une fois
qu’ils manquent d’équilibre. Ils ont voulu participer aux
élections pour prouver leur existence, mobiliser leurs bases
et communiquer avec l’opinion publique. Finalement, ils ont
décidé de boycotter les élections à cause de la répression
du régime.
Cependant, des oppositions aussi fragiles et trébuchantes,
quelles soient religieuses ou non religieuses, ne peuvent
contribuer à trouver des solutions aux problèmes sociaux et
politiques en Egypte. Paradoxalement, elles en sont devenues
l’une des causes. Elles ont néanmoins peut-être formé le
dynamisme et l’imagination des petits mouvements de
protestations comme Kéfaya et les réseaux d’activistes.
Elles ont aussi joué un rôle important dans la réapparition
de la politique dans la rue égyptienne et dans l’ouverture
sur les véritables foyers des troubles sociaux. C’est
peut-être là le seul rayon lumineux sur une scène très
tendue qui dégage une forte sensation d’immobilisme.