La traduction et le dialogue des civilisations
Mohamed Salmawy
Si
le dialogue des civilisations se limite aux conférences qui
se tiennent de temps à autre entre les intellectuels de
l’Orient et de l’Occident, il s’avère alors inutile. Les
intellectuels des deux bords sont les seuls connaisseurs de
leurs cultures réciproques et donc ils n’ont pas besoin de
ces conférences.
En réalité, la signification véritable du dialogue des
civilisations concerne toute la société dans la mesure où le
citoyen ordinaire a accès à la pensée, à la culture et aux
arts de l’autre. Ceci ne pourrait pas voir le jour sans un
mouvement actif et continu de traduction de la production
intellectuelle, politique et sociale des deux mondes, celui
de l’Orient et de l’Occident.
La capitale britannique a été témoin la semaine dernière
d’une importante manifestation culturelle qu’est le Salon du
livre de Londres qui a accueilli pour la première fois le
monde arabe comme invité d’honneur. Parmi les activités du
salon qui a eu lieu au lendemain de l’inauguration, nous
pouvons retenir le colloque sur « la traduction et le
dialogue des civilisations » à laquelle j’ai pris part,
ainsi que Dr Nasser Al-Ansari, président de l’Organisme
égyptien du livre, l’ingénieur Ibrahim Al-Moallem, président
de l’Union des éditeurs et PDG de Dar Al-Chorouq, ainsi
qu’un grand nombre d’invités étrangers et arabes, dont Dr
David Browning, du Centre d’Oxford pour les études
islamiques, Peter Ribkin, directeur des relations
extérieures, à la Foire internationale du livre de
Francfort, Guy Gabriel, le conseiller d’Arab Media Watch, le
site médiatique n°1 en Grande-Bretagne en ce qui concerne
les questions arabes. Il y avait également Antonio Badini,
l’ex-ambassadeur italien au Caire et son épouse marocaine
Dounia Abou-Rachid, présidente du Prix de la Méditerranée
pour le livre.
Dans
mon intervention, j’ai débattu de certains points en
soulignant que malgré les efforts de traduction de l’arabe
vers les langues européennes, il n’existe pas un mouvement
organisé de traduction reflétant la réalité culturelle des
deux bords. La traduction dans la plupart des cas ne
provient que de choix sélectifs confirmant les idées toutes
faites sur l’autre et quelquefois, elle n’a d’autres
objectifs que des raisons purement lucratives.
J’ai établi une comparaison entre la traduction qui a lieu
de l’arabe vers les langues européennes et celle ayant lieu
entre les langues européennes elles-mêmes en démontrant que
le livre qui paraît par exemple en Angleterre est publié
simultanément dans les autres langues européennes. Ainsi,
les éditeurs européens entretiennent des relations entre eux
quels que soient les pays. D’habitude, ils leur envoient les
premières versions des livres qu’ils sont sur le point de
publier, leur proposant les droits de traduction dans leurs
langues. Ainsi, les œuvres des grands écrivains et penseurs
sont disponibles dans toutes les langues européennes. Les
ouvrages des écrivains tels que Umberto Ecco d’Italie,
Günter Grass d’Allemagne, Haorld Pinter de Grande-Bretagne
et José Saramago du Portugal peuvent être alors lus dans
n’importe quelle langue vivante. Même chose pour les
penseurs et philosophes comme Michel Foucault, Derrida ou
Wiettgenstein.
Toutefois, à cause de la crise de la traduction, celui qui,
dans le monde arabe, veut prendre connaissance de la pensée
et de la culture en Occident doit recourir aux livres parus
dans les langues étrangères. Ce qui justifie le phénomène
qui a pris de l’ampleur chez nous aujourd’hui avec
l’existence de nombreuses librairies qui vendent des livres
étrangers. De telles librairies ne sont pas nombreuses en
Occident parce qu’elles sont inutiles. N’importe quel livre
d’importance est traduit au moment de sa parution dans la
langue locale. Si vous cherchez à Londres une librairie
vendant des livres français, vous n’en trouverez pas. Même
chose pour les librairies vendant les livres allemands en
Italie ou espagnols en Autriche.
J’avais déjà parlé du projet initié par l’Union générale des
écrivains arabes consistant à traduire 100 romans arabes
vers les langues étrangères et dont la première phase a été
achevée. Au cours de cette dernière, ces romans sont sortis
en russe et en chinois. La deuxième phase est sur le point
d’être lancée, et les versions paraîtront en anglais et en
français. Les romans choisis sont parmi les plus importants
parus dans le monde arabe, et ils ne sont pas encore
traduits jusqu’à présent. Ceci prouve le caractère sélectif
du mouvement de la traduction des deux côtés. J’avais
également déclaré que cela compensait la carence occidentale
en matière de traduction, parce que l’union, à travers ce
projet, comble la lacune de l’éditeur étranger.
Cependant, la solution réside dans les éditeurs qui doivent
coopérer davantage entre eux que ce soit au niveau panarabe
ou avec les étrangers. Ceci afin que chacun d’entre eux soit
conscient de ce que publie l’autre. Il est indispensable que
des accords de coopération soient conclus entre eux
permettant l’échange de leur production et l’obtention des
droits de traduction. Cette coopération, en prenant de
l’ampleur, élargit le cercle de traductions des deux côtés.
De là émane l’importance des Foires internationales du livre
dont l’objectif serait de vendre les droits littéraires de
traduction et de publication aux étrangers et en acheter des
droits semblables de ces derniers. Ceci nécessite que chaque
éditeur arabe se dirige vers la foire accompagné d’un
catalogue en langue étrangère comportant toutes ses
publications. Il donnera à l’éditeur étranger une copie
complète et claire des livres publiés dans le monde arabe.
Il ne suffit pas de se contenter de louer un pavillon dans
lequel nous rangeons les livres parus en arabe. Chose que
l’éditeur étranger est incapable de comprendre. Un
prolongement de la Foire du livre du Caire que nous n’avons
pas quittée. Ainsi revenons-nous avec ce que nous avons
transporté sans que notre périple nous ait rien ajouté. Le
véritable critère du succès de nos participations répétées
aux foires internationales est le nombre de droits de
publications et de traductions vendus aux éditeurs
étrangers. Sans cela, la traduction sera toujours cantonnée
à une opération sélective non-organisée. Sans un mouvement
solide et continu, tout discours sur les civilisations sera
limité aux conférences spécialisées auxquelles ne prend pas
part la société au sens large du terme. Participation
limitée qui est loin de compter les véritables lecteurs des
livres traduits qui, seuls, contribuent à comprendre la
mentalité de l’autre, sa pensée et sa culture.