Bamboutis . Sur le Canal
de Suez, ils s’approchent, en barques, des navires pour vendre des articles
d’artisanat. Rattrapés par les conjonctures politiques mondiales, ils luttent
pour survivre. La mort de l’un d’eux, abattu par une balle américaine, a ravivé
en eux le sentiment de laissés-pour-compte.
Des hommesqui rament à contre-courant
Suez,De notre envoyée spéciale —
A
l’entrée du port de Suez, un attroupement d’hommes avec en main un permis de
travail. Ils portent des statues pharaoniques, similaires à celles que l’on
vend à Khan Al-Khalili : Toutankhamon, Sphinx ou Cléopâtre et même des T-shirts
en coton imprimés en hiéroglyphes. Pour meubler le temps, ils discutent
allègrement. Ce sont des vendeurs qui empruntent de petites embarcations pour
accoster près des grands navires et vendre leurs marchandises : des spécialités
du pays contre de l’argent ou des cordes, du cuir, de la tôle ou de la pièce
détachée qu’ils revendent à des commerçants dans le port. On les trouve dans
les villes côtières telles que Suez, Port-Saïd et Ismaïliya. On les appelle les
bamboutis, mot dérivé de Boatman (homme de bateau). Une communauté dont on
entend rarement parler.
Cependant,
la mort de l’un d’eux, tué par les tirs d’un navire américain qui sillonnait
les eaux territoriales à proximité du Canal de Suez, les a mis sur le devant de
la scène. Depuis le décès de Mohamad Afifi, les autres bamboutis sont devenus
le centre d’intérêt des médias. Une occasion pour eux de parler de leur métier
en voie de disparition, et dénoncer leurs conditions de vie difficiles. Des
hommes qui vivent au jour le jour et qui sortent tôt le matin avec leurs
marchandises sans savoir ce que le destin leur réserve. Un jour fructueux,
d’autres pas ; ils reviennent souvent bredouille. Depuis l’inauguration du
Canal de Suez, ils sont comme les poissons à la recherche de leurs nourritures
dans l’eau. Au loin, ils ont cette aptitude de reconnaître l’espèce de navire
et distinguer sa nationalité. Ils parlent plusieurs langues, même si la plupart
d’entre eux sont illettrés ou d’un niveau d’éducation moyen. En fait, c’est
l’expérience et la pratique qui priment. Ils connaissent aussi les goûts de
chaque nationalité. Hamada Hassouna énumère : Les Américains et les Anglais
adorent les papyrus, les galabiyas hand made et les boîtes de bijoux. Les
Philippins sont passionnés par les tapis et les filets de pêche, les pyramides
en verre, et les Russes sont à la recherche de vestes en cuir qu’ils ont
découvertes à travers notre activité. « De grandes affaires d’exportation de
tapis et de cuir ont été conclues avec l’étranger grâce à notre activité qui a
fait connaître nos articles », explique fièrement Hassouna en introduisant des
mots espagnols et anglais dans ses phrases. C’est le jargon de la mer, comme il
le dit. Une clairvoyance et une connaissance qui font que les bamboutis évitent
tout navire chinois. « Qu’est-ce qu’on va vendre aux Chinois, puisqu’ils ont
tout ? ».
Mais
il semble que les temps ont changé et la mer devient de plus en plus avare. Et
bien qu’ils se considèrent comme des ambassadeurs de l’Egypte à l’étranger,
porteurs de devises, et possèdent une activité qui peut promouvoir le tourisme,
ils se sentent marginalisés. Des restrictions et des problèmes ne cessent
d’alourdir leur quotidien, menaçant leur gagne-pain. Selon Abbass Al-Américani
(l’Américain), à la tête de l’Association des vendeurs de la mer créée en 1977,
c’est un métier qui risque de disparaître. « Nous étions 750 bamboutis avant la
guerre de 1967 ; aujourd’hui, l’association compte seulement 54 membres qui
exercent ce métier, aidés par 300 assistants », explique Abbass qui, depuis la
mort du bambouti Mohamad Afifi, ne cesse de donner des interviews à la presse
et la télévision. Ses voisins le taquinent, car il est devenu la star des
médias. En fait, Abbass, suite à ce drame, tente de faire comprendre au monde
les problèmes des bamboutis qui mènent une vie instable et dangereuse. « Du Top
au Bottom », c’est avec ces mots anglais que Abbass qualifie le métier de
bambouti. Abbass, surnommé Al-Américani, car son père a émigré aux Etats-Unis
et en porte la nationalité, explique que beaucoup de bamboutis ont émigré après
la défaite de 1967 pour travailler et vivre ailleurs. Le permis de travail dont
les bamboutis disposent a été interdit pendant 20 ans pour des raisons de
sécurité comme le confirment les responsables. Ceux qui le détiennent déjà ont,
cependant, le droit de le transmettre à leurs fils ou beaux-fils. Une chose pas
du tout évidente, puisque ce métier n’est plus prestigieux ou même rentable. Ahmad
Al-Kilani, connu sous le pseudonyme de Al-Loul ou le cheikh des bamboutis, a 74
ans. Il regrette les bons vieux jours du métier, mais aussi les infrastructures
de Port-Tewfiq détruites lors de la guerre.
« Dans
les années 1950 et 60, nous vivions dans la prospérité. Nous montions sur
différents navires, avions l’autorisation d’étaler nos marchandises sans aucun
problème, et toutes les nationalités aimaient l’Egyptien. Nous vendions des
poteries, des colliers et même des friandises comme le nougat, prisé par les
Anglais », rapporte Al-Loul, en citant les différentes nationalités dans la
langue de leur pays et en précisant qu’il y avait au moins un navire
touristique qui passait chaque jour. « Aujourd’hui, une vingtaine de bateaux
touristiques seulement arrivent entre mars et juin », intervient Abbass. Al-Loul
de poursuivre : « Autrefois, l’argent avait aussi la baraka. Une livre en or
équivalait à une livre égyptienne ». Avec une retraite qui ne dépasse pas les
80 L.E., Al-Loul, ce passionné de la mer, continue d’exercer ce métier, malgré
son âge et sa vue faible.
Des
pressions et des restrictions qui ont fini par une catastrophe qui a beaucoup
choqué les bamboutis qui, maintenant, se méfient de la mer. « La mort injuste
de Afifi, abattu par des balles américaines, est la pire des agressions que
j’ai vues dans ma carrière. Une injustice qui nous a beaucoup marqués, car le
bateau des bamboutis ne se dirigeait pas vers le navire américain, il était en
route vers le quai et il était distant de plus de 150 mètres. Sinon, le bateau
aurait coulé après seulement un tir », explique Al-Loul en expert et sûr et
certain de ce qu’il dit. Une affaire qui s’est ajoutée aux autres tracas des
bamboutis. Ces derniers, qui exercent leur métier comme des funambules passant
d’une corde à l’autre dans l’objectif de gagner une trentaine ou une centaine
de L.E., commencent réellement à perdre espoir.
Depuis
la guerre du Golfe et les événements du 11 septembre, des restrictions ont été
mises en place pour entraver leur travail. Un décret international a été
promulgué d’une main américaine, interdisant la montée des bamboutis sur
n’importe quelle embarcation sans l’autorisation du capitaine, du navigateur ou
du délégué de l’agence. « Et les choses sont passées entre les mains des
agences maritimes qui vont parfois jusqu’à interdire aux capitaines et
navigateurs tout contact avec les bamboutis ». Le capitaine peut nous lancer
simplement : « Sorry, j’ai un ordre ».
Autre
problème selon Mohamad Al-Sayed, un autre bambouti qui exerce le métier depuis
vingt ans. « Nous sommes aujourd’hui concurrencés par des employés de
l’Organisme du canal qui montent sur les navires pour faire des travaux
d’éclairage ou de réparation des cordages des bateaux de sauvetage. Ces
employés emportent de la marchandise identique à celle que l’on vend et la
bradent aux voyageurs et aux membres de l’équipage. Ils ne sont pas des
bamboutis, mais utilisent des astuces pour exercer notre métier », dit Al-Sayed
en expliquant que des jours passent sans gagner le moindre sou pour nourrir
leurs familles. Lui qui a le droit de transmettre son permis de travail à son
fils ou à son petit-fils refuse de le faire. « Je ne veux pas qu’il subisse mon
sort et qu’il vive dans l’insécurité et les tracas », ajoute Al-Sayed, la
quarantaine, et qui confie avec tristesse que pour lui, il est trop tard pour
changer de métier, mais au moins il peut éviter que son fils le fasse. Des
bamboutis qui ne veulent pas transmettre leurs permis, lequel est interdit
depuis une vingtaine d’années comme l’explique Al-Américani. « C’est logique
que ce métier disparaisse », dit-il. « Beaucoup pensent que nous emmenons des
marchandises importées par des navigateurs, mais ce n’est pas vrai, car une
marchandise importée doit avoir une autorisation d’importation. Nous sommes des
gens modestes qui ne font que gagner leur pain au jour le jour. Et si nous ne
vendons pas nos articles, nous n’aurons pas assez d’argent pour en racheter
d’autres », explique Abbass tout en observant un bateau portant le drapeau de
Singapour que Abbass reconnaît d’emblée. Un bateau qui doit passer par le
chenal.
Réfaat
Al-Sayed, Sayed Abdel-Nabi et Ahmad Ali, les trois collègues qui étaient sur le
bateau avec Afifi et qui ont témoigné de ce qu’ils ont vu ce jour-là, refusent
aujourd’hui de reprendre la mer. « C’était terrible, comme si nous étions en
guerre. Je ne veux plus exercer ce métier, mais je ne sais pas comment nourrir
ma famille », dit Réfaat. De son côté, Sayed confie avoir vendu son appartement
pour couvrir les besoins de sa famille. « Pas question de travailler encore, je
déteste la mer », dit Sayed qui refuse même d’aller dans l’enceinte du port
depuis le jour de l’incident. Et Salah Salama, un autre bambouti qui n’a plus
navigué depuis ce jour, s’interroge : « Qui pourra nous garantir que cela ne se
reproduira pas ? Les mesures de sécurité sont imposées pour réglementer le
travail et parfois l’entraver, mais elles n’existent pas quand il s’agit de
notre vie » .
Doaa Khalifa