Dans son dernier roman, l’écrivain égyptien
Montasser Al-Qaffach
conte une histoire d’amour que la mort a trop vite
avortée. Une mémoire douloureuse que le lecteur ne découvre
que par à-coups, au gré des surprises de la narration.
Question de temps
Le chauffeur de taxi se tut quelques minutes, puis prononça
le mot « vie » et confia son vœu de faire de tous les jours
de la semaine des vendredis. Ainsi pourrait-il travailler à
sa guise sans s’arrêter à ces innombrables feux rouges et
s’étrangler dans les embouteillages. Yéhia avait souvent
entendu ce vœu, mais il pensa après la visite de Rana que
c’était là le meilleur moyen de raconter son histoire. Un
vœu impossible qui revenait de manière lancinante comme s’il
avait vu réellement le jour. Il permettait d’instaurer un
dialogue auquel tout le monde pouvait participer et cette
impression qu’il était réalisable. Yéhia se mit à énumérer
les innombrables avantages du vendredi, tandis que le
chauffeur acquiesçait sur tout, en rajoutant. Yéhia ne
désirait pas s’interrompre, ni atteindre sa destination tout
de suite. Il aurait voulu que la rue se remplisse subitement
de voitures et que les feux rouges empêchent le taxi
d’avancer. Il se mit à parler avec l’expérience de ceux dont
tous les jours étaient des vendredis, n’échangeant ces
propos qu’avec ceux qui vivaient les mêmes choses ou du
moins en avaient rêvé.
***
Lorsqu’il lui proposa de porter une de ses chemises au lieu
de sa blouse déchirée par derrière, elle accepta tout de
suite, contrairement à ce qu’il avait imaginé. Il voulut
s’enquérir sur ce qu’elle allait raconter à son retour à la
maison, mais il préféra s’écarter des sujets où la
surveillance de sa famille interviendrait. Il lui proposa de
rentrer la chemise à l’intérieur du pantalon. Elle n’y prêta
aucune attention et se mit à survoler des yeux la pièce.
Elle parlait peu depuis qu’elle l’avait surpris par sa
venue.
— Je regrette parce que la chambre est en désordre.
Lorsqu’il voulut lui remettre sa blouse après l’avoir mise à
l’intérieur d’un sac, elle répondit :
— Plus tard.
— Pourquoi ?
Le mot sortit spontanément de sa bouche. Il s’imagina qu’il
aurait un effet négatif sur Rana qui penserait qu’il voulait
éliminer toute trace de leur rencontre. Elle ne répondit pas
à sa question et s’occupa à porter la chemise.
Il décida de remettre à plus tard de nombreuses questions.
C’était la première fois, et seule la complicité importait.
Il ne fallait pas trop s’attarder sur les préliminaires. Il
transcrit son numéro de téléphone et s’enquerra sur les
meilleurs moments pour l’appeler.
— N’importe quand.
Elle lui passa le numéro de téléphone de son amie Nahed
qu’il pourrait contacter en cas d’urgence ou s’il ne la
trouvait pas chez elle. Il eut l’impression qu’elle voulait
lui passer un autre numéro, mais elle ne fit qu’un signe de
la main et quitta sa chambre. Elle hocha la tête lorsqu’elle
rencontra sa mère dans l’entrée, puis elle ouvrit la porte
d’entrée et la referma derrière elle.
Sa mère lui demanda :
— Qui est sorti ?
— Rana.
— Elle est partie très vite.
Par la suite, il demanda à sa mère si elle l’avait
réellement vue. Elle devint pensive un moment, puis confirma
qu’elle ne s’était rendu compte de sa présence qu’à cause du
son de la porte qui s’était ouverte et refermée.
A sa sortie de la chambre, il s’attendit à ce qu’elle se
foule le pied dans le tapis, qu’elle se cogne contre la
chaise posée près de la porte ou que sa voix s’étrangle en
saluant sa mère. Mais elle sortit, calme comme le seraient
les habitants de l’appartement, familiers qu’ils sont avec
les objets. Il décida que lors de la prochaine visite de
Rana, il imposerait son rythme et ne remettrait aucune
question qui lui traverserait l’esprit à plus tard. Pourquoi
l’avait-elle choisi ? Comment avait-elle su qu’il était à la
maison comme elle l’avait affirmé ? Qu’est-ce qu’elle avait
dit à sa mère en rentrant avec sa chemise ? Comment
n’avait-elle pas été inquiétée par la présence de sa mère et
avait-elle agi comme si de rien n’était ? Puis, il y avait
cette question qui restait lancinante, même s’il ne la
poserait qu’en riant pour atténuer son effet : Pourquoi
n’était-elle pas craintive et ne s’angoissait-elle de rien ?
Peut-être n’aurait-il pas besoin de lui poser cette question
si la conversation prenait son cours naturel. Et que
ferait-il si elle se déshabillait aussi rapidement que la
première fois ? Allait-il l’en empêcher et lui demander
d’attendre ? Le fait de demander lui ferait perdre toute
initiative et le mettrait dans la situation de celui qui
voudrait la rattraper. La meilleure solution était de se
rencontrer la prochaine fois dans l’appartement d’Ahmad. Le
rythme rapide de Rana avait besoin d’un endroit sécurisé où
personne ne pourrait les déranger et qui leur permettrait de
passer plus de temps ensemble et pas uniquement une
demi-heure. Il attendait la prochaine fois pour corriger ses
erreurs. Il ne se souvenait pas avoir commis autant
d’erreurs dans le passé. En général, sa partenaire
partageait sa même prudence. Mais avec elle, il était le
seul à être prudent, à patienter et à s’angoisser. Ahmad le
rassura et lui confirma que son appartement était « à ses
ordres », surtout qu’il ne le lui avait pas demandé depuis
longtemps. Pourtant, il lui fit remarquer qu’il était
possible qu’elle vienne le voir sans rendez-vous préalable
et qu’il fallait qu’elle soit prévenue afin qu’elle n’agisse
pas de la sorte.
— C’est vrai.
Il dit cela rapidement en réponse à la proposition d’Ahmad
et à cause de sa subite peur. Il craignait que le numéro de
téléphone soit incorrect. Rana lui avait expliqué qu’il
pouvait l’appeler, « sans problèmes », n’importe quand pour
demander de ses nouvelles. Il était sur le point de reposer
la question, mais elle avait déjà ouvert la porte et était
sortie.
***
Il ne crut réellement à sa mort qu’après avoir fait ses
condoléances. Il apprit qu’elle s’était noyée à dix heures
du matin avant d’aller chez lui. Ils avaient découvert son
cadavre au fond du Nil, cinq heures après que le
bateau-mouche ne se soit noyé. Il ne comprenait pas les
raisons de ce retard. Etait-ce à cause du nombre important
de sinistrés qu’ils avaient sortis de l’eau ? Ou était-ce à
cause du retard des plongeurs à arriver à l’endroit de
l’accident ? Ou encore parce qu’elle n’avait atteint les
profondeurs de l’eau qu’après ce temps ?
Il aurait souhaité demander à son père lors des funérailles
comment elle était vêtue lorsqu’ils l’avaient trouvée, mais
il se résigna à reposer la même question sur le moment de la
noyade du bateau-mouche.
— A dix heures environ.
Yéhia regarda sa montre pour s’empêcher de reposer la même
question. Il désirait la répéter des dizaines de fois,
puisqu’il était sûr qu’elle était avec lui à une heure de
l’après-midi et qu’elle l’avait quitté environ une
demi-heure plus tard en ayant abandonné sa blouse blanche.
Son père remarqua qu’il regardait sa montre à plusieurs
reprises. Il lui souffla à l’oreille qu’il pouvait partir,
surtout qu’il était venu dès qu’il avait appris la nouvelle.
Il insista à ne pas s’en aller jusqu’à la fin de la
cérémonie. Il se justifia en affirmant qu’il observait
souvent sa montre parce qu’il venait de la réparer le jour
même et qu’il s’assurait de son bon fonctionnement. L’homme
fit un mouvement de la tête tout en regardant le sol. Yéhia
couvrit de sa main la montre et pensa même la glisser dans
sa poche.
Il était allé quatre fois chez elle pour lui donner des
leçons de maths, puis il s’était excusé de ne pouvoir
poursuivre à cause de son nouveau travail. C’était un des
voisins qui lui avait proposé ces leçons lorsqu’il avait
appris que Yéhia était « sans boulot » après qu’on l’avait
fait partir de l’usine de plastique où il y travaillait
comme comptable. Le voisin lui avait conseillé de profiter
de ses dons en mathématiques. Yéhia acquiesça pour mettre
fin à la conversation. Mais, il ne s’attendait pas à ce
qu’il se mette d’accord avec la famille de Rana. Il lui
avoua que sa fille assistera aux leçons, et « Je payerai
aussi, mais vous me ferez un prix ». Mais avant le premier
cours, le père de Rana lui avoua également qu’il ne pouvait
pas payer énormément, qu’il était sûr que Yéhia n’était pas
comme les autres professeurs et que les deux étudiantes «
allaient lui porter bonheur et qu’il aurait ainsi d’autres
étudiants ». Il répéta cette phrase la fois suivante, ce qui
fit penser à Yéhia qu’il allait lui apprendre qu’une
troisième étudiante rejoindrait la leçon, mais c’était
uniquement dit pour l’encourager. Il apprit par Rana qu’elle
n’avait pas besoin de cours particuliers ; son père voulait
uniquement se tranquilliser à son sujet. Il comprit que
l’autre étudiante serait un poids et qu’il n’y avait aucun
espoir à ce qu’elle comprenne les leçons dès la première
fois. Et lorsque Rana intervint pour expliquer, de manière
plus simple, à sa camarade un des exercices, il fut sûr
qu’elle finira par leur donner des leçons à elles deux, s’il
ne prenait pas ses précautions. Il fut, encore plus, agacé
par le ton de sa voix qui laissait entendre qu’ils étaient
deux égaux qui participaient ensemble à réussir cette
gageure. Il se souvint de cela lorsqu’elle lui rendit visite
et qu’il découvrit qu’elle le menait à son rythme, alors
qu’il réfléchissait à ce qui se passerait s’il lui
obéissait. Elle l’attira avec force et il se laissa faire
quelques instants, mais son esprit, au bon moment, lui
permit d’échapper à son empreinte. Alors, elle cogna sa main
contre le lit comme si elle désirait le gifler.
(…).
Traduction de Soheir Fahmi