Al-Ahram Hebdo, Littérature | Question de temps
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 30 avril au 4 mai 2008, numéro 712

 

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Littérature

Dans son dernier roman, l’écrivain égyptien Montasser Al-Qaffach conte une histoire d’amour que la mort a trop vite avortée. Une mémoire douloureuse que le lecteur ne découvre que par à-coups, au gré des surprises de la narration.

Question de temps

Le chauffeur de taxi se tut quelques minutes, puis prononça le mot « vie » et confia son vœu de faire de tous les jours de la semaine des vendredis. Ainsi pourrait-il travailler à sa guise sans s’arrêter à ces innombrables feux rouges et s’étrangler dans les embouteillages. Yéhia avait souvent entendu ce vœu, mais il pensa après la visite de Rana que c’était là le meilleur moyen de raconter son histoire. Un vœu impossible qui revenait de manière lancinante comme s’il avait vu réellement le jour. Il permettait d’instaurer un dialogue auquel tout le monde pouvait participer et cette impression qu’il était réalisable. Yéhia se mit à énumérer les innombrables avantages du vendredi, tandis que le chauffeur acquiesçait sur tout, en rajoutant. Yéhia ne désirait pas s’interrompre, ni atteindre sa destination tout de suite. Il aurait voulu que la rue se remplisse subitement de voitures et que les feux rouges empêchent le taxi d’avancer. Il se mit à parler avec l’expérience de ceux dont tous les jours étaient des vendredis, n’échangeant ces propos qu’avec ceux qui vivaient les mêmes choses ou du moins en avaient rêvé.

 

***

Lorsqu’il lui proposa de porter une de ses chemises au lieu de sa blouse déchirée par derrière, elle accepta tout de suite, contrairement à ce qu’il avait imaginé. Il voulut s’enquérir sur ce qu’elle allait raconter à son retour à la maison, mais il préféra s’écarter des sujets où la surveillance de sa famille interviendrait. Il lui proposa de rentrer la chemise à l’intérieur du pantalon. Elle n’y prêta aucune attention et se mit à survoler des yeux la pièce. Elle parlait peu depuis qu’elle l’avait surpris par sa venue.

— Je regrette parce que la chambre est en désordre.

Lorsqu’il voulut lui remettre sa blouse après l’avoir mise à l’intérieur d’un sac, elle répondit :

— Plus tard.

— Pourquoi ?

Le mot sortit spontanément de sa bouche. Il s’imagina qu’il aurait un effet négatif sur Rana qui penserait qu’il voulait éliminer toute trace de leur rencontre. Elle ne répondit pas à sa question et s’occupa à porter la chemise.

Il décida de remettre à plus tard de nombreuses questions. C’était la première fois, et seule la complicité importait. Il ne fallait pas trop s’attarder sur les préliminaires. Il transcrit son numéro de téléphone et s’enquerra sur les meilleurs moments pour l’appeler.

— N’importe quand.

Elle lui passa le numéro de téléphone de son amie Nahed qu’il pourrait contacter en cas d’urgence ou s’il ne la trouvait pas chez elle. Il eut l’impression qu’elle voulait lui passer un autre numéro, mais elle ne fit qu’un signe de la main et quitta sa chambre. Elle hocha la tête lorsqu’elle rencontra sa mère dans l’entrée, puis elle ouvrit la porte d’entrée et la referma derrière elle.

Sa mère lui demanda :

— Qui est sorti ?

— Rana.

— Elle est partie très vite.

Par la suite, il demanda à sa mère si elle l’avait réellement vue. Elle devint pensive un moment, puis confirma qu’elle ne s’était rendu compte de sa présence qu’à cause du son de la porte qui s’était ouverte et refermée.

A sa sortie de la chambre, il s’attendit à ce qu’elle se foule le pied dans le tapis, qu’elle se cogne contre la chaise posée près de la porte ou que sa voix s’étrangle en saluant sa mère. Mais elle sortit, calme comme le seraient les habitants de l’appartement, familiers qu’ils sont avec les objets. Il décida que lors de la prochaine visite de Rana, il imposerait son rythme et ne remettrait aucune question qui lui traverserait l’esprit à plus tard. Pourquoi l’avait-elle choisi ? Comment avait-elle su qu’il était à la maison comme elle l’avait affirmé ? Qu’est-ce qu’elle avait dit à sa mère en rentrant avec sa chemise ? Comment n’avait-elle pas été inquiétée par la présence de sa mère et avait-elle agi comme si de rien n’était ? Puis, il y avait cette question qui restait lancinante, même s’il ne la poserait qu’en riant pour atténuer son effet : Pourquoi n’était-elle pas craintive et ne s’angoissait-elle de rien ? Peut-être n’aurait-il pas besoin de lui poser cette question si la conversation prenait son cours naturel. Et que ferait-il si elle se déshabillait aussi rapidement que la première fois ? Allait-il l’en empêcher et lui demander d’attendre ? Le fait de demander lui ferait perdre toute initiative et le mettrait dans la situation de celui qui voudrait la rattraper. La meilleure solution était de se rencontrer la prochaine fois dans l’appartement d’Ahmad. Le rythme rapide de Rana avait besoin d’un endroit sécurisé où personne ne pourrait les déranger et qui leur permettrait de passer plus de temps ensemble et pas uniquement une demi-heure. Il attendait la prochaine fois pour corriger ses erreurs. Il ne se souvenait pas avoir commis autant d’erreurs dans le passé. En général, sa partenaire partageait sa même prudence. Mais avec elle, il était le seul à être prudent, à patienter et à s’angoisser. Ahmad le rassura et lui confirma que son appartement était « à ses ordres », surtout qu’il ne le lui avait pas demandé depuis longtemps. Pourtant, il lui fit remarquer qu’il était possible qu’elle vienne le voir sans rendez-vous préalable et qu’il fallait qu’elle soit prévenue afin qu’elle n’agisse pas de la sorte.

— C’est vrai.

Il dit cela rapidement en réponse à la proposition d’Ahmad et à cause de sa subite peur. Il craignait que le numéro de téléphone soit incorrect. Rana lui avait expliqué qu’il pouvait l’appeler, « sans problèmes », n’importe quand pour demander de ses nouvelles. Il était sur le point de reposer la question, mais elle avait déjà ouvert la porte et était sortie.

 

***

Il ne crut réellement à sa mort qu’après avoir fait ses condoléances. Il apprit qu’elle s’était noyée à dix heures du matin avant d’aller chez lui. Ils avaient découvert son cadavre au fond du Nil, cinq heures après que le bateau-mouche ne se soit noyé. Il ne comprenait pas les raisons de ce retard. Etait-ce à cause du nombre important de sinistrés qu’ils avaient sortis de l’eau ? Ou était-ce à cause du retard des plongeurs à arriver à l’endroit de l’accident ? Ou encore parce qu’elle n’avait atteint les profondeurs de l’eau qu’après ce temps ?

Il aurait souhaité demander à son père lors des funérailles comment elle était vêtue lorsqu’ils l’avaient trouvée, mais il se résigna à reposer la même question sur le moment de la noyade du bateau-mouche.

— A dix heures environ.

Yéhia regarda sa montre pour s’empêcher de reposer la même question. Il désirait la répéter des dizaines de fois, puisqu’il était sûr qu’elle était avec lui à une heure de l’après-midi et qu’elle l’avait quitté environ une demi-heure plus tard en ayant abandonné sa blouse blanche. Son père remarqua qu’il regardait sa montre à plusieurs reprises. Il lui souffla à l’oreille qu’il pouvait partir, surtout qu’il était venu dès qu’il avait appris la nouvelle. Il insista à ne pas s’en aller jusqu’à la fin de la cérémonie. Il se justifia en affirmant qu’il observait souvent sa montre parce qu’il venait de la réparer le jour même et qu’il s’assurait de son bon fonctionnement. L’homme fit un mouvement de la tête tout en regardant le sol. Yéhia couvrit de sa main la montre et pensa même la glisser dans sa poche.

Il était allé quatre fois chez elle pour lui donner des leçons de maths, puis il s’était excusé de ne pouvoir poursuivre à cause de son nouveau travail. C’était un des voisins qui lui avait proposé ces leçons lorsqu’il avait appris que Yéhia était « sans boulot » après qu’on l’avait fait partir de l’usine de plastique où il y travaillait comme comptable. Le voisin lui avait conseillé de profiter de ses dons en mathématiques. Yéhia acquiesça pour mettre fin à la conversation. Mais, il ne s’attendait pas à ce qu’il se mette d’accord avec la famille de Rana. Il lui avoua que sa fille assistera aux leçons, et « Je payerai aussi, mais vous me ferez un prix ». Mais avant le premier cours, le père de Rana lui avoua également qu’il ne pouvait pas payer énormément, qu’il était sûr que Yéhia n’était pas comme les autres professeurs et que les deux étudiantes « allaient lui porter bonheur et qu’il aurait ainsi d’autres étudiants ». Il répéta cette phrase la fois suivante, ce qui fit penser à Yéhia qu’il allait lui apprendre qu’une troisième étudiante rejoindrait la leçon, mais c’était uniquement dit pour l’encourager. Il apprit par Rana qu’elle n’avait pas besoin de cours particuliers ; son père voulait uniquement se tranquilliser à son sujet. Il comprit que l’autre étudiante serait un poids et qu’il n’y avait aucun espoir à ce qu’elle comprenne les leçons dès la première fois. Et lorsque Rana intervint pour expliquer, de manière plus simple, à sa camarade un des exercices, il fut sûr qu’elle finira par leur donner des leçons à elles deux, s’il ne prenait pas ses précautions. Il fut, encore plus, agacé par le ton de sa voix qui laissait entendre qu’ils étaient deux égaux qui participaient ensemble à réussir cette gageure. Il se souvint de cela lorsqu’elle lui rendit visite et qu’il découvrit qu’elle le menait à son rythme, alors qu’il réfléchissait à ce qui se passerait s’il lui obéissait. Elle l’attira avec force et il se laissa faire quelques instants, mais son esprit, au bon moment, lui permit d’échapper à son empreinte. Alors, elle cogna sa main contre le lit comme si elle désirait le gifler. (…).

Traduction de Soheir Fahmi

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Montasser
Al-Qaffach

Montasser Al-Qaffach est né en 1964. Il a étudié la littérature arabe à l’Université du Caire. Il a travaillé comme professeur de langue arabe et occupe actuellement le poste de rédacteur en chef de la série Le Premier livre, une des publications du Conseil suprême de la culture. Il est aussi critique littéraire dans nombre de journaux arabes, dont Al-Hayat.

Al-Qaffache a déjà publié deux recueils de nouvelles : Nassig al-asmaa (le tissu des noms) en 1989, Al-Saraër (les intentions) en 1993, et deux romans Tasrih bil ghiyab (une permission d’absence) en 1996, et An Tara al-an (voir maintenant, 2002). Certaines de ses nouvelles ont été traduites vers le français, le norvégien et l’anglais. Son dernier recueil, Chakhs gheir maqsoud (une personne non concernée), pour lequel il a obtenu le Prix d’encouragement de l’Etat en 2001, est plus proche des mémoires et montre un changement de technique. Il tente une écriture proche de la chaleur et de l’effervescence de la littérature intime (ou mémoires).

 

 

 




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