Brice Hortefeux,
ministre français de l’Immigration, de l’Intégration, de
l’Identité nationale et du Développement solidaire, était
récemment au Caire pour discuter de la conclusion d’un
accord de gestion des flux migratoires. Il évoque les
différents volets de cet accord.
« Nous voulons accueillir davantage
d’étudiants égyptiens »
Al-Ahram Hebdo : Vous êtes venus en Egypte pour examiner les
différents aspects d’un accord sur l’organisation de
l’immigration. Pourtant, l’Egypte n’est pas une terre
d’émigration majeure pour la France, qu’il s’agisse de
migrants légaux ou illégaux ...
Brice Hortefeux :
Jusqu’à présent, c’était moi qui proposais, au nom du
gouvernement français, à nos pays partenaires un accord sur
l’immigration. La particularité de l’Egypte c’est que
l’initiative de conclure cet accord est venue de ce pays
terre d’émigration. Et c’est le premier pays qui prend une
telle initiative. C’est ainsi que j’ai reçu avant Noël
dernier un courrier de l’ambassadeur d’Egypte en France,
Nasser Kamel, dans lequel il exprime l’intérêt de son pays
de signer un accord de gestion des flux migratoires, à
l’instar d’autres pays avec lesquels nous avons conclu ou
négocié de tels accords bilatéraux. J’ai reçu récemment à
Paris la ministre égyptienne de la Main-d’œuvre, Aïcha
Abdel-Hadi, qui m’a informé que l’Egypte est très demandeuse
d’un tel accord. Donc, la France a décidé de bouger, d’être
active et d’agir le plus rapidement possible dans ce sens.
Et c’est pour cela que je suis venu rencontrer les ministres
égyptiens des Affaires étrangères, Ahmad Aboul-Gheit, de
l’Intérieur, Habib Al-Adeli, et de la Main-d’œuvre pour
accélérer la conclusion de cet accord qui devrait intervenir
dans les prochains six mois.
— En quoi consiste cet accord ?
— Les socles de cet accord sont d’abord l’organisation des
flux migratoires. C’est-à-dire que faut-il faire, par
exemple, pour l’accueil des étudiants ? Nous avons
aujourd’hui quelque 87 millions d’étudiants dans le monde
migrants. Ce chiffre sera porté à plus de 250 millions dans
les trente prochaines années. Cela veut dire que l’accueil
des étudiants étrangers devient un enjeu majeur, puisque par
définition, les étudiants constitueront l’ossature
administrative, politique, économique et sociale de ces
pays. Aujourd’hui, la France accueille plus de 216 000
étudiants étrangers, dont seulement 862 Egyptiens. C’est
très peu si on les compare à ceux venant d’autres pays
arabes comme le Liban (5 040 étudiants) ou la Syrie (2 836
étudiants). C’est une situation incompréhensible pour un
pays qui appartient à l’Organisation internationale de la
francophonie. Donc, il faut organiser l’accueil des
étudiants égyptiens. C’est pour cela que j’ai dit au
responsable des visas en Egypte qu’il faut qu’il y ait un
accueil spécifique pour les étudiants afin que le premier
contact avec la France soit un contact positif. Le deuxième
aspect de ce volet est la nécessité d’orienter les étudiants
vers des filières utiles au pays d’origine et à notre pays.
— Qu’en est-il de l’émigration professionnelle qui intéresse
particulièrement l’Egypte, qui cherche des débouchés à sa
main-d’œuvre ?
— Il y a en effet un problème de débouchés de main-d’œuvre
pour les autorités égyptiennes et il y a aussi en France un
problème de besoin de main-d’œuvre. L’accord à conclure
devrait assurer une adaptation entre les besoins des deux
parties, grâce notamment à la « Carte compétences et talents
» initiée par le président Nicolas Sarkozy et concrétisée
depuis quelques semaines. Cette carte permet de travailler
pendant trois ou six ans en France avec regroupement
familial. Au bout de cette période, l’immigré repart dans
son pays d’origine après avoir acquis la formation, la
qualification et l’expérience nécessaires. Cette carte
constitue la mise en place du principe de la circulation des
compétences, que nous soutenons, et rejette le pillage des
cerveaux.
— Etes-vous d’accord avec l’idée proposée par les autorités
égyptiennes de définir des quotas pour les secteurs
professionnels dans lesquels la France accepterait une
main-d’œuvre égyptienne ?
— Les autorités égyptiennes veulent en effet fonder l’accord
avec la France sur celui déjà signé avec l’Italie, et qui
est basé sur la politique des quotas pratiquée, apparemment
avec succès, par Rome. Mais nous n’avons pas encore établi
de liste des métiers concernés. De toute façon, il faut
regarder ce qui a marché dans cet accord, s’en inspirer et
éviter ce qui n’a pas marché.
— La France est particulièrement intéressée par un accord
avec l’Egypte, comme avec tous les autres pays d’émigration,
sur la reconduite aux frontières des migrants illégaux ...
— C’est effectivement le troisième aspect de notre prochain
accord qui comportera un volet sur la reconduite des
immigrés en situation irrégulière dans leur pays d’origine.
J’insiste cependant sur le fait que nous souhaitons que ces
retours soient le plus souvent possible de manière
volontaire plutôt que par la contrainte. D’ailleurs, au mois
de janvier, il y a eu pour la première fois dans l’histoire
des flux migratoires en France, davantage de retours
volontaires que par la contrainte.
— N’y a-t-il pas justement un désaccord avec l’Egypte sur la
faiblesse du taux de ces retours volontaires des immigrés
égyptiens illégaux ?
— Ceci est lié à la faiblesse du taux de délivrance par les
consulats d’Egypte en France de ce qu’on appelle les
laissez-passer consulaires aux migrants en situation
irrégulière arrêtés par les autorités françaises. J’ai
évoqué cet aspect avec les ministres égyptiens des Affaires
étrangères et de l’Intérieur. Ils m’ont expliqué que la
faiblesse de ce taux, qui est de l’ordre de 1 % seulement,
tient au fait que les personnes interpellées, qui ne
possèdent pas de passeport ni de pièces d’identité, peuvent
prétendre appartenir à un autre pays pour éviter justement
d’être identifiées comme Egyptiens. Mais ce qui est
encourageant, c’est que le chef de la diplomatie égyptienne
m’a fait part de sa volonté d’arriver à la moyenne mondiale
de délivrance de laissez-passer consulaires, qui est de
l’ordre de 50 %. Il a d’ailleurs contacté les responsables
concernés des consulats d’Egypte à Paris et à Marseille à ce
sujet.
— Avez-vous discuté avec les responsables égyptiens de
l’inclusion de la dimension du co-développement dans
l’accord sur la gestion des flux migratoires ?
— Il y a eu une suggestion du ministre égyptien des Affaires
étrangères qui consiste à proposer dans le cadre de l’accord
sur les flux migratoires la création en Egypte d’un Centre
de formation professionnelle, auquel participe la France,
qui aidera les jeunes Egyptiens à intégrer le marché du
travail. Ce qui contribuerait à limiter l’émigration
illégale.
— La France accepterait-elle dans le cadre du nouvel accord
de régulariser des immigrés égyptiens en situation
irrégulière ?
— La position de la France sur la question de régularisation
de migrants illégaux est claire. D’abord, la France, comme
l’Egypte ou tout autre pays du monde, a le droit de choisir
qui elle peut accueillir sur son territoire. Ensuite, les
étrangers qui sont installés en France de manière légale ont
le droit d’avoir les mêmes droits économiques et sociaux
qu’un citoyen français. Enfin, un étranger en situation
irrégulière a vocation à être reconduit dans son pays
d’origine, sauf motif humanitaire, sanitaire, social,
politique, etc. Ces principes s’appliquent à tout le monde.
Nous refusons donc de régulariser globalement des étrangers
en situation irrégulière. Pourquoi ? Parce que cela incitera
d’autres candidats potentiels à l’émigration à tenter leur
chance et entrer clandestinement sur notre territoire. Ce
sera un mauvais signal. Il faut se méfier de la générosité
en trompe-l’œil qui a parfois des effets très pervers.
Propos recueillis par Hicham Mourad